Yves Ternon, combattant de la mémoire

Arts et culture
13.05.2019

A 87 ans, l’ancien chirurgien devenu historien ne vit pourtant pas les yeux rivés vers le passé. Le voici qui revient vers nous avec ses « mémoires fraternelles » (1) dont on saisit aisément la portée d’un message d’une brûlante actualité. Nous l’avons rencontré pour évoquer ses grands combats.

Par Tigrane Yegavian 

Les yeux clairs pétillants, le verbe chaleureux, Yves Ternon nous reçoit dans son grand appartement inondé de lumière, là où le temps et le soleil ont jauni les tranches des livres qui trônent dans ses bibliothèques. Ensemble, nous remontons le temps à grandes chevauchées. Sa naissance à Saint-Mandé en 1932, une enfance à Chelles dans la Seine-et-Marne. Ses parents dentistes qui se séparent très tôt, sa maman, féministe et patriote, qui l’élève seule… Le petit Yves est un enfant de la guerre. Point de sang mêlé pour ce Français aux multiples terroirs où l’on est paysan de génération en génération. Pays de Caux en Normande et Picardie, côté paternel ; lorrain du côté maternel, cette région meurtrie par les guerres et l’occupation allemande, les yeux fixés sur la ligne bleue des Vosges. “ J’avais huit ans quand les Allemands sont arrivés, douze quand ils sont repartis. Il m’était insupportable de croiser des soldats dans les rues ” dit celui qui fut élevé par une mère résistante durant l’occupation, puis médecin volontaire dans l’armée française en Indochine. “ J’ignorais quasiment tout du problème juif, si ce n’est que mon oncle avait caché sa voisine juive et médecin pendant trois ans. J’ignorais tout de leurs persécutions. J’ai eu honte de parler de nos privations durant l’occupation car il est indécent de dire qu’on a eu faim et froid après avoir pris connaissance de l’horreur absolue de la Shoah ”. Toujours est-il que le petit Yves, scolarisé dans un collège catholique à Nogent- sur-Marne, prend assez rapidement connaissance de ce que fut le génocide des juifs. Une prise de conscience qui le travaille dans cet immédiat après-guerre où il était de bon ton de taire les souffrances des rescapés des camps de la mort, alors que sévissait un antisémitisme décomplexé dans le milieu de la chirurgie parisienne. Étudiant en médecine à la fin des années 1940, il fait la connaissance d’un condisciple qui a perdu toute sa famille en Pologne et une partie en France. “ J’avais mon ami Marcel Goldstein dont la cousine était une survivante du camp d’Auschwitz. Certains de mes camarades bien plus âgés, étaient des survivants du ghetto de Varsovie qui se trouvaient “ en retard ” dans leurs études et pour cause ! ”

L’Algérie, le premier engagement

Tuberculeux à vingt ans, il fréquente le sanatorium, véritable école où progressivement il se défait de son éducation catholique de droite et opère une mue vers la gauche. Le sanatorium était le seul lieu où l’on pouvait fréquenter des étudiants d’autres domaines. Il se souvient des étudiants en philo intellectuellement de haut vol, de ses lectures de l’Observateur. Trois auteurs le nourrissent à ce moment : Camus, Gide et Sartre. L’existentialisme est un humanisme est alors son livre de chevet, le contexte de la fin de la guerre d’Indochine et des débuts de celle d’Algérie où la torture se généralise ont raison de son engagement. “ Les Algériens vivaient une humiliation au quotidien, c’était quelque chose d’insupportable pour moi. ” Au contact d’un militant du FLN, il accepte de “ rendre quelques services ”, gardant chez lui des documents confidentiels. Les massacres d’Algériens dans Paris en octobre 1961 mettent un terme provisoire à cette action clandestine. En mai 1962, il est sollicité pour prendre part à une mission officielle à Alger où les médecins se font rares et les blessés algériens de la guerre triangulaire que se livrent OAS, gaullistes et indépendantistes affluent. Le voici avec un autre chirurgien français dans Alger en pleine ébullition où la violence aveugle côtoie l’utopie la plus folle, et où le sang sèche vite au soleil. Ses amis de la zone autonome d’Alger, des gauchistes internationalistes lecteurs de Frantz Fanon (2), caressent le rêve d’une Algérie émancipée, débarrassée du poids de la religion dans la sphère publique. Vaine illusion. Un douloureux retour au réel le rattrape avec l’indépendance et les sanglants “ règlements de compte révolutionnaires ” qui s’en suivent. Lui qui pensait faire souche en Algérie, rentre en France après avoir réalisé qu’il ne sera jamais de ce pays.

Spectateur engagé dans son époque

Témoin engagé de son temps, Yves Ternon avoue humblement avoir traversé les années 1960 “ avec la naïveté d’un chirurgien ” ; pansant les plaies du monde, il entame avec son ami Socrate Helman, un travail scientifique titanesque, réalisant à quatre mains une somme sur la médecine nazie. Extirper les racines du mal, le disséquer avec la rigueur du chirurgien et la sensibilité de l’humaniste. Et c’est hanté par la mémoire de la Shoah qu’il prend fait et cause pour Israël, pendant la Guerre des Six Jours de 1967. “ J’ai vraiment cru qu’Israël pouvait disparaitre à ce moment-là. La destruction de cet Etat m’était inconcevable ” confie-t-il cinquante ans après. Un an plus tard, le voici battant le pavé d’un Paris enfiévré par la révolte estudiantine de Mai-68. Le trentenaire enthousiaste et installé dans la vie avoue n’être qu’un piéton, certes, mais un “ piéton chirurgien, prêt à rendre service si besoin ”. Yves Ternon se souvient de cette mémorable occupation du conseil de l’Ordre des médecins, vénérable reliquat datant du régime de Vichy, que le révolutionnaire en herbe appela à dissoudre.  “ Le langage de Mai-68 était sans commune mesure avec celui des gilets jaunes, il y avait une liberté d’esprit conjuguée à la liberté de la parole ; c’était quelque chose d’extraordinaire que d’écouter au théâtre de l’Odéon, la poésie du verbe ”. Rattrapé une fois de plus par le réel, il sent que son époque lui échappe. “ On avait perdu nos repères : l’Algérie basculait vers la dictature, l’URSS partait en débandade. Seul un espoir luisait du côté de la Chine. ” S’il voit dans Mao le parfait contraire de Staline, c’est qu’il ignore encore l’effroyable réalité des prisons chinoises.

Mais s’il est un combat de toujours que ses lecteurs connaissent moins, c’est bel et bien celui en faveur de la légalisation de l’IVG. Féministe convaincu, Yves Ternon a été fortement traumatisé par les avortements clandestins pendant ses études. En première année de médecine, il voit des jeunes femmes, la vingtaine, mourir décharnées d’une septicémie suite à une infection dans l’utérus. Les mots ne suffisent plus pour décrire l’horreur de ces souffrances endurées par les plus démunies d’entre elles. Révolté par la position, à ses yeux indéfendable, des milieux conservateurs, il rejoint une association qui lutte pour la légalisation de l’IVG. Tandis qu’il parle avec fougue, je vois un album flanqué d’un portrait de Simone Veil. Une femme qui l’inspire et pour laquelle il avait de l’amitié. “ Il y a un malentendu entre elle et les Arméniens que j’aimerais dissiper ” dit-il. Et d’ajouter : “ Simone Veil était venue progressivement à reconnaître le Génocide arménien même si elle-même, survivante de la Shoah, avait longtemps été marquée par la logique de la concurrence mémorielle ”.

Les Arméniens, une histoire de famille

Pionnier de l’étude comparée des génocides, Yves Ternon est fier d’avoir pu contribuer à ce travail de réflexion. C’est là son principal legs à la communauté scientifique et celle des hommes. Son travail de cinquante ans : comprendre la singularité au plan du droit international du crime de génocide. Si chaque génocide a sa singularité, on retrouve le même processus en trois étapes : avant, pendant et après. “ La répression est souvent un échec, mais par contre on peut agir plus efficacement sur la prévention. ” A ses yeux, une question essentielle doit se poser : comment un Etat devient assassin ? Dans le cas nazi, ses recherches le font remonter au XIXe siècle avec le concept de races, qu’il retrouve dans le cas des Jeunes-Turcs, adeptes du pantouranisme et du panturquisme. A l’aube des années 1970, Yves Ternon est las de travailler sur le nazisme. Après avoir abandonné la piste de l’extermination des Tziganes, il en vient à s’intéresser à un génocide dont il ignore tout ou presque. “ Il faut dire que les Arméniens de France étaient totalement inconnus, je ne savais même pas qu’Aznavour était arménien ! ” avoue-t-il. Par l’intermédiaire d’une connaissance commune, il frappe un beau matin à la porte du bureau d’Arpik Missakian, rédactrice en chef du quotidien Haratch. Nous sommes en 1971. Impressionné, presque intimidé par cette dame imposante assise sur le trône de son illustre père, l’historien français est reçu à bras ouverts. “ Elle ne pouvait pas deviner que j’allais être un bon historien mais elle m’a fait confiance pour une fois qu’un non Arménien s’intéressait à l’histoire des Arméniens. ” Elle deviendra une grande amie du couple Ternon jusqu’à son décès. Au contact de la communauté arménienne, il est frappé par la chaleur de l’accueil qu’on lui réserve, comme si ces enfants de rescapés avaient plus que tout besoin d’une reconnaissance déjà accordée aux juifs. “ Certes, mon épouse est d’origine juive, mais avec les Arméniens je suis entré en famille. C’était différent, ils étaient dans leur coin, j’ai eu l’impression de pénétrer dans un ghetto duquel ils ne pouvaient pas sortir de peur de se perdre ”.

Naît alors chez lui une volonté de travailler à la fois pour faire connaître cette histoire au monde et par là même montrer aux Arméniens qu’il est possible de sortir du ghetto.

Conscient que pour comprendre le Génocide, il ne peut faire l’impasse de l’histoire du peuple arménien, il se laisse guider par les conseils d’Anahide Ter Minassian. L’intervention des grandes puissances entre l’Empire ottoman et les Arméniens, les bouleversements démographiques induits par l’arrivée de réfugiés musulmans persécutés s’avèrent être un facteur décisif. A travers ses recherches, il parvient à se mettre dans la peau des dirigeants Jeunes-Turcs qui réalisent peu à peu que l’ottomanisme qu’ils prônent s’avère incompatible avec la situation religieuse des habitants de l’empire. Arrive alors la guerre qui donne « un permis de tuer », coupe les victimes du reste du monde, facilite l’extrémisme des passions. L’autre point commun observé entre les trois génocides du XXe siècle, est la relation organique qui s’établit entre responsables politiques et commanditaires bien structurés. Ses premiers livres sur le problème arménien paraissent dans le contexte des attentats arméniens. Si l’impact « publicitaire » de la lutte armée est obtenu, il condamne dès le départ toute forme de terrorisme.

Avec le recul, l’historien se sent “privilégié ” d’avoir pu parler à des survivants arméniens, juifs et tutsis. Quelque chose le fascine, la distance qui nous sépare du monde du survivant qui raconte son histoire ; ce que signifie perdre toute sa famille. Les années ont passé, les survivants arméniens ne sont plus là pour prendre la parole à la fin d’une présentation de livre. Reste le devoir de transmettre, en priorité à leurs descendants. Ce devoir, il le prend très au sérieux. Lui qui dit avoir épousé des tragédies ne se sent que plus fidèle à l’heure où les dramatiques bouleversements en cours au Moyen Orient ravivent le souvenir brûlant de 1915. Chez Yves Ternon, la fraternité des ébranlés n’est pas une formule élégante, il la vit tous les jours avec son épouse aimante et aimée. Comme s’ils étaient tous deux condamnés à l’espérance. n

(1) Yves Ternon, Frère arménien, frère juif, frère tutsi, éditions de l’Archipel, 240p. 18Ä

(2) Né en 1925 à Fort-de-France (Martinique) et mort, sous le nom d’Ibrahim Frantz Fanon en 1961, ce psychiatre et essayiste français fut fortement impliqué dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie et dans un combat international dressant une solidarité entre « frères » opprimés. Il est l’un des fondateurs du courant de pensée tiers-mondiste.

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