« Paris capitale de France et d’Arménie »

Géopolitique de la francophonie
18.12.2018

«France-Arménie : des relations séculaires» c’est ainsi qu’a été intitulée une exposition riche en manuscrits, livres anciens, cartes et photographies. L’occasion de se faire une idée des relations culturelles et historiques entre les deux pays et de leur influence mutuelle. Organisée dans le cadre du XVIIe Sommet de la Francophonie à Erevan, l’exposition a été inaugurée le 11 octobre dernier au Matenadaran, pour une durée d’un an. Rencontre avec son organisateur, l’historien Claude Mutafian. 

Par Tigrane Yégavian

- On n'ignore pas les profondes interactions qui eurent lieu entre le royaume d’Arménie cilicienne et les Etats latins du levant. Quel était le statut et l'usage du français en Cilicie ? Cette langue était-elle parlée à la cour du roi à Sis ?  

S’il y a eu quelques petites influences auparavant, c’est avec les croisades que le français pénètre en Arménie.  Auparavant on note au IXe siècle un glossaire arménien-latin, dictionnaire de l’arménien translittéré en lettres latines et du français.  La meilleure illustration de la pénétration du français à l’époque des croisades est le mot « Baron », l’équivalent de « Monsieur » en arménien encore de nos jours. Les croisés étaient pour la plupart des barons ! 

"C’est avec les croisades que le français pénètre en Arménie". 

Il y a eu tout un vocabulaire emprunté au français, répertorié par le linguiste arménien Hratchia Adjarian. A l’époque des croisades, il y eut même une réaction à cette « francisation », la plus connue des protestations émanant de Nerses de Lampron, représentant majeur de la culture et de la littérature arméniennes médiévales, qui avait fait part de ses doléances au roi Léon Ier, critiquant l’emploi de mots comme « countoustable », dérivé de « connétable », alors que l’équivalent arménien « sbarabed » existait aussi. 

Le français jouait à l’époque le rôle que joue l’anglais aujourd’hui. C’était la langue universelle, il y avait un bureau de traduction dans la capitale Sis pour le français et le latin. Chaque fois que le roi voulait promulguer un décret ou un texte quelconque à l’adresse d’une puissance étrangère, il passait directement au bureau de traduction pour être reproduit en français et en latin. Par exemple, en 1272, le roi d’Arménie publia un décret à l’usage des commerçants vénitiens, ce document fut envoyé à Venise, ni en arménien, ni en latin mais en français. Les exemples abondent, le meilleur vient de l’historien Hethoum qui autour de 1300 a dicté en français son œuvre qui s’appelle « La fleur des histoires de la terre d’Orient ». C’est à ma connaissance la première œuvre rédigée par un Arménien dans une langue étrangère. Il a offert son œuvre à Poitiers au pape français Clément V en 1307.  

Comment le clergé arménien réagit il à ce phénomène de francisation et de latinisation ?

De la même façon que ceux qui réagissent aujourd’hui en France face à la pénétration de l’anglais. A la lecture d’un journal il est devenu difficile de faire l’impasse d’un mot anglais dans chaque article. On peut parler d’une sorte « d’impérialisme ». Les Francs étaient une grande puissance à l’époque, de même que les États-Unis maintenant. 

Il y avait une véritable arménophilie en France, comparable à la francophilie en vogue pendant les croisades dans le royaume d’Arménie.  On se souvient par exemple de Jean-Jacques Rousseau qui mettait des costumes arméniens…

A noter aussi les intermariages avec la famille des Lusignan qui régna à Chypre. Parmi les quatre derniers rois d’Arménie, deux étaient des Lusignan, le dernier, Léon V, étant le plus connu, avec son cénotaphe à la Basilique royale de Saint-Denis, dont l’inscription n’est pas rédigée en arménien mais en français, précisant qu’il était « roi latin du royaume d’Arménie ».

- L'Arménie est surtout un pays francophile avant d'être francophone. Quid des zones d'ombre de la relation franco-arménienne à l'instar de l'abandon de la Cilicie aux Turcs kémalistes, plus tard du sandjak d'Alexandrette en 1939 ? Cette blessure demeure non cicatrisée.  Quel regard portez-vous sur l'occupation française de la Cilicie dans l'immédiat après-guerre ?
 
Dans mon exposition, j’ai inséré une carte qui atteste des reculs de la présence française au Levant et en Cilicie après la Première Guerre mondiale. On parle ici d’une page noire de l’histoire de France, qu’il ne faut pas occulter. La France s’est fait complètement berner par les Turcs, elle n’a rien obtenu, et le comble arrive en 1939 avec la cession de la province d’Alexandrette à la Turquie sans la moindre contrepartie ! Il faut noter au passage la légendaire supériorité de la diplomatie turque. Il ne faut pas occulter non plus l’impact et le rayonnement de la culture française au cours des trois derniers siècles ; le nombre de voyageurs français qui ont parcouru l’Arménie et la Cilicie est impressionnant.  

La France s’est fait complètement berner par les Turcs, elle n’a rien obtenu, et le comble arrive en 1939 avec la cession de la province d’Alexandrette à la Turquie sans la moindre contrepartie !

Il y avait une véritable arménophilie en France, comparable à la francophilie en vogue pendant les croisades dans le royaume d’Arménie.  On se souvient par exemple de Jean-Jacques Rousseau qui mettait des costumes arméniens… Sur le plus ancien manuscrit arménien copié en France que possède le Matenadaran, daté de 1707, on lit « Paris capitale de France et d’Arménie ». Le premier café ouvert en France au XVIIe siècle l’a été par un Arménien, prénommé Haroutiun, en français Pascal. 

- En dehors de « l’Affiche rouge » et de Charles Aznavour, de quelle manière les Arméniens font-ils partie du récit national français ? 

Remontons à l’époque de Louis XIV, l’école arménologique française était de loin la plus forte au monde ! Ce n’est pas un hasard, cela a un rapport avec l’arménophilie ou arménomanie en France.  C’est cela qui a catalysé les voyageurs et les savants français. L’arménologie actuelle doit énormément à l’arménologie française des XIXe et XXe siècles. Quand l’Institut des langues orientales a été fondé, l’arménien figurait parmi les langues enseignées ; le premier titulaire Chahan de Cirbied (1772-1834) était arménien, mais après lui et jusqu’à Jean-Pierre Mahé il n’y a pas eu un seul Arménien ! L’engouement pour l’Arménie et l’arménologie était incontestable, tout comme le mouvement arménophile (Jaurès, Clémenceau, Pressensé…) autour du journal Pro Armenia, fondée en 1900. Eux aussi se sont « fait avoir » en 1909 lors des massacres d’Adana, écartant la responsabilité des Jeunes-Turcs supposés « progressistes » et « imprégnés des Lumières », croyant à la responsabilité des forces réactionnaires de l’ancien régime d’Abdul Hamid. 

NB. Dernier ouvrage de Claude Mutafian paru est La Saga des Arméniens de l’Ararat aux Carpates, Les Belles Lettres, Paris, 2018, 448 pages, 75 euros.
 

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