Tigrane Yegavian; "C'est le témoignage d'un homme incroyablement courageux et humble"

Opinions
23.05.2019

Aujourd'hui, aux éditions du Cerf, paraît le livre "Mission" du père Bernard Kinvi. Ce livre qu'il a coécrit avec son ami, le journaliste français Tigrane Yegavian, retrace son expérience à la mission de Bossemptélé, en République centrafricaine, où le père Bernard Kinvi a fourni une assistance médicale et un refuge aux deux belligérants du conflit armé, faisant de sa mission un refuge pour tous les blessés. AURORA PRIZE s'est entretenu avec  Tigrane Yegavian sur leur collaboration, mais aussi à propos des idées reçues sur la crise en RCA et de ce qui pourrait être entrepris pour changer la situation.

- Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur votre relation avec le père Kinvi ? Quelle a été la source d'inspiration de ce livre ?

En 2016 j’étais responsable éditorial de la version en langue française du site Aurora Prize. Lorsque le Père Kinvi est devenu un des Humanitaires Aurora 2016, j’avais préparé un portrait de lui qu’il avait particulièrement apprécié. J’ai eu la chance ensuite de l’accompagner quand il est venu en Arménie pour participer à la cérémonie inaugurale du Prix Aurora. Ensemble nous avons visité, avec son ami le père Brice, le Saint Siège d’Etchmiadzine et le centre-ville d’Erevan.

Nous nous sommes revus par la suite à Berlin en décembre 2017. Je me souviens qu’il parlait très peu. Il me fallait apprendre à décrypter ses silences, lire entre les lignes de son regard doux et bienveillant.

Le Père Kinvi était animé par une folle envie de témoigner de ce qu’il avait vécu. Comme si ce qui comptait à ses yeux n’était pas tant de raconter son vécu, mais aussi de nous dire qu’il avait reçu un cadeau de la providence : cette foi qui fait déplacer les montagnes et l’a conduit a réalisé ces actes de bravoure qui l’ont conduit à être nominé pour le Prix Aurora.

Ce livre est né du désir du père Kinvi de raconter son histoire au monde mais il va plus loin. Le père Kinvi avait aimé cette idée de mettre en parallèle la dimension spirituelle de son parcours d’homme d’Église et celle de l’observateur critique de la situation politique et de la guerre qui ravage la République centrafricaine. Le plan de l’ouvrage était déjà dans ma tête et c’est avec joie et un peu de gravité que j’ai accepté de l’accompagner tout au long de ce parcours. Et notre amitié a grandi avec l’écriture de ce livre.

Cette collaboration semble très intéressante - vous habitez à Paris et il vit à des milliers de kilomètres de là, en République centrafricaine. Comment êtes-vous parvenu à travailler ensemble sur ce livre ?

Nous n’avons pas eu beaucoup de difficulté à dépasser la distance qui nous sépare. Le père Kinvi est venu une semaine à Paris en juin 2018, de retour d’Arménie où il avait participé à la remise du Prix Aurora 2018. J’ai enregistré une dizaine d’heures d’entretien qu’il m’a fallu ensuite retranscrire et retravailler avant qu’à son tour il réécrive certains passages.

Le livre traite de problèmes très graves. Comment les avez-vous abordés ?

Quand on s’adresse à un grand public qui n’est pas au fait de la Centrafrique, il faut savoir être pédagogue. Commencer par expliquer ce pays oublié de la communauté internationale. Pourquoi malgré ses immenses richesses naturelles, la population vit dans le dénuement le plus total. L’idée était de présenter à la fois un témoignage chrétien et une analyse géopolitique à travers un angle critique. Contrairement à ce que prétendent la plupart des journalistes occidentaux, le conflit en Centrafrique n’est pas de nature confessionnelle. Ce n’est pas une guerre qui oppose chrétiens et musulmans.

À votre avis, comment peut-on résoudre la crise telle qu’elle se déroule actuellement en RCA?

Le père Kinvi m’a beaucoup éclairé sur la nature de ce conflit que je connaissais qu’au travers du filtre des médias internationaux. Ce qui est intéressant dans son analyse est sa profonde lucidité. Il porte un regard sévère sur les puissances régionales et occidentales qui font le malheur des Centrafricains ; encourage les divisions et le sous-développement pour mieux piller leurs richesses. Mais en même temps il critique l’absence de prise de conscience des Centrafricains, qui sont en quelque sorte co-responsables de leur propre malheur. Ce ne sont pas des blancs qui tuent les noirs dit-il. Pour mettre un terme à cette guerre fratricide où les clivages ne sont pas ceux que nous croyons, le père énumère toute une série de mesure à entreprendre notamment dans le domaine de l’éducation. Car il est vrai que la plupart des chefs de guerre sont des personnes illettrées. L’éducation pour tous joue ici un rôle essentiel.

Quel genre d'impact pensez-vous que votre livre peut avoir ?

Si ce livre s’adresse à un vaste public, il intéressera particulièrement les personnes qui veulent connaître la Centrafrique, un pays dont on parle peu en France, l’ancienne puissance coloniale. De manière plus générale, il touchera les cœurs de tous ceux qui s’interrogent sur les mystères de la foi, ou comment on est appelé à réaliser l’impossible, animé par une force qui vous dépasse. Il y aussi un côté « thérapeutique » dans ce témoignage d’un homme courageux et incroyablement humble ; un homme au service des autres dont les actes d’amour et de compassion « font grandir l’âme ». Un sauveur des temps modernes qui met en application le message d'Aurora : la Gratitude en Action.

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