Pour un autre tourisme

EDITO DU MOIS
16.01.2020

Admis que le tourisme sert de mamelle à l’économie d’un pays, l’Arménie est fière à juste titre de constater qu’elle devient quantitativement une destination de plus en plus attractive. Mais le tourisme contribue-t-il également à son bien-être qualitatif?  

Monique Bondolfi-Masraff, présidente de KASA, Lausanne-CH

Jusqu’à la fin de l’ère soviétique, le voyageur lambda avait peu de possibilités de visiter l’Arménie. Il lui fallait passer plus d’une semaine en Russie, pour 3-4 jours bien quadrillés entre Erevan, Garni et le lac Sevan, sous la houlette de mentors parfaitement formatés. Dans les années 90, lorsque la jeune République indépendante a ouvert ses frontières nous avons rencontré avec amusement ces guides qui énuméraient des litanies de rois et de reines, de catholicos et de constructeurs, mais ignoraient les questions répétées des voyageurs tentant de s’enquérir de la réalité du pays : pourquoi ces usines à l’abandon, ces pâturages sans troupeau, que vivaient réellement les habitants de ce pays où tout était à (re)construire ?  

Après avoir pris conscience de ce décalage KASA s’est très vite investie pour former des guides de terrain. Capables de présenter à la fois l’histoire ancienne et la réalité actuelle, de faire aimer leur patrie sans en taire les difficultés, de connaître suffisamment le référentiel des touristes pour leur répondre de façon pertinente. Actuellement ils- et surtout elles-  sont plus de 300 qui, comme le relevait  Louciné,  notre responsable de la formation, présentent le plus souvent la principale carte de visite de leur peuple.

Les uns et les autres s’investissent particulièrement pour faire sentir le pouls du pays et favoriser des rencontres, en plus des incontournables visites de sites. Et les échos sont parlants. Si maints voyageurs repassant les photos prises nous avouent confondre les nombreuses églises qu’ils ont vues,  tous se déclarent ravis d’avoir passé un moment délicieux chez un villageois autour d’une table bien garnis de mets locaux, d’avoir découvert les secrets du fabricant de doudouk ou d’avoir manié un outil chez le tailleur de khatchkars. C’est avec intérêt qu’ils s’attardent avec nos équipes pour comprendre le vécu des familles et des jeunes que nous accueillons dans nos centres. Des liens se tissent, des correspondances s’ébauchent,  d’aucuns reviennent plus longuement pour un ou deux mois d’immersion dans ce pays qui sait si bien accueillir ses hôtes. Et KASA a même parfois fait involontairement office d’agence matrimoniale !

Dit autrement nous visons un tourisme qui favorise les échanges, du récit de vie au partage de compétences. Tous sont gagnants : les locaux, qui voient leur travail et leur hospitalité valorisés, et les touristes, qui s’étonnent de découvrir un peuple ardent, inventif, courageux, lequel suscite leur curiosité, voire leur admiration et leur envie d’en faire autant.

Et nous nous réjouissons que le gouvernement encourage un tourisme diversifié  auquel nous adhérons pleinement: randonnée, trekking, balnéothérapie, circuits thématiques, immersion… Et qu’un gros effort soit fait pour améliorer les routes et diversifier les offres de logements.

 

Mais la partie n’est pas gagnée.

D’une part l’Arménie réussira-t-elle à préserver un tourisme personnalisé, respectueux de son identité, sans vouloir miser sur un tourisme de masse, indifférent à la réalité des habitants et limité à la visite de quelques sites fétiches ? D’autre part, comment monnaye-t-elle le tournant écologique ? Trop de voyageurs s’indignent des déchets qui bordent les routes ou de l’absence de toilettes sur les sites touristiques. Et s’étonnent du peu de conscience écologique – recyclages rares, gestion hôtelière dispendieuse, voitures polluantes, manque de transports en commun efficaces, à commencer par le train, parent pauvre.

Et je me dois de répercuter les réactions de touristes potentiels qui ne souhaitent pas venir en Arménie parce qu’ils sont obligés de changer d’avion, ce qui est long, fastidieux et très peu respectueux de l’environnement. A quand enfin pour nous, habitants de Suisse,  un vol direct ?