Le Haut-Karabakh entre guerre, mémoire et géopolitique

Arts et culture
16.03.2026

Présenté le 26 février sur le campus universitaire d’Erevan, l’ouvrage Conflict, Space and Transnationalism: An Ethnography of the Second Nagorno-Karabakh War (Conflit, espace et transnationalisme : une ethnographie de la deuxième guerre du Haut-Karabakh) réunit le regard croisé de l’anthropologue arménien Arsen Hakobyan et de son collègue italien Marcello Mollica. À travers une enquête de terrain menée au Haut-Karabakh, les auteurs proposent d’examiner la guerre de 2020 sous un angle différent : celui des transformations des villes, des monuments et des paysages. Une approche qui met en lumière la manière dont espace, mémoire et géopolitique s’entremêlent dans un conflit dont les répercussions continuent de redéfinir le Caucase du Sud.

 

Par Pablo Hello

Le 26 février dernier, sur le campus universitaire d’Erevan, universitaires, étudiants et chercheurs se sont réunis pour la présentation de l’ouvrage Conflict, Space and Transnationalism: An Ethnography of the Second Nagorno-Karabakh War, publié par Springer Nature dans la collection Palgrave Studies in Urban Anthropology.

Écrit par les anthropologues Arsen Hakobyan et Marcello Mollica, le livre propose une lecture originale de la guerre de 2020 dans la région du Nagorno-Karabakh. Loin de se limiter à une analyse militaire ou diplomatique du conflit entre l’Armenia et l’Azerbaijan, l’ouvrage s’inscrit dans une approche anthropologique et spatiale : il examine comment la guerre transforme les villes, les paysages, les monuments et les pratiques sociales, et comment ces transformations deviennent elles-mêmes des instruments politiques et symboliques du conflit.

Dès ses premiers chapitres, le livre se distingue par son approche ethnographique. Les auteurs ont mené un travail de terrain approfondi dans plusieurs villes et villages du Haut-Karabakh, notamment à Stepanakert et à Shushi, mais aussi dans des lieux religieux emblématiques tels que les monastères de Dadivank Monastery ou d'Amaras. Ces sites ne sont pas seulement étudiés comme des éléments patrimoniaux : ils deviennent, dans l’analyse des auteurs, des espaces politiques et identitaires.

 

Le livre montre comment les monuments, les cimetières, les églises ou les rues urbaines deviennent des marqueurs de souveraineté et des symboles de présence nationale. Ainsi, la destruction de bâtiments, la transformation de lieux religieux ou l’effacement de monuments ne relèvent pas uniquement des conséquences collatérales de la guerre; ils participent à un processus de transformation culturelle et territoriale qui accompagne la domination militaire.

 

Cette perspective permet aux auteurs de développer l’une des thèses centrales de l’ouvrage : la guerre du Haut-Karabakh ne se joue pas seulement sur le champ de bataille, mais également dans la reconfiguration des espaces. La prise de Shushi en novembre 2020 illustre cette dynamique.

 

Pour les Arméniens, la ville possède une forte dimension symbolique, liée à son histoire culturelle et religieuse. Sa transformation après la guerre par des projets urbains, des restaurations sélectives et la modification de certains sites historiques, est analysée comme une tentative de redéfinir l’identité de l’espace urbain et d’en réécrire l’histoire. Dans cette perspective, les auteurs parlent d’un processus d’« azérbaidjanisation » de la ville, combiné à ce que certains observateurs décrivent comme une forme de nettoyage culturel.

 

Le livre met également en lumière un phénomène souvent négligé dans les analyses géopolitiques : la dimension transnationale du conflit. Les auteurs montrent comment la guerre mobilise non seulement des États, mais aussi des réseaux diasporiques, des organisations religieuses, des ONG et des groupes militants. La diaspora arménienne joue un rôle majeur dans la mobilisation internationale, la collecte de fonds et la diffusion d’informations. À l’inverse, l’implication de combattants étrangers liés à des réseaux soutenus par la Turquie illustre la dimension régionale du conflit. Le Haut-Karabakh apparaît ainsi comme un espace où se croisent des dynamiques locales, nationales et transnationales.

Cette lecture anthropologique permet également d’aborder la question de la mémoire historique. Les auteurs rappellent que les représentations du conflit sont profondément marquées par des événements du début du XXᵉ siècle, notamment le génocide des Arméniens, dans le discours public arménien, les violences contemporaines sont souvent interprétées à la lumière de cette mémoire historique. L’ouvrage montre comment ces références influencent les pratiques sociales, les mobilisations politiques et la perception de la guerre. Les pèlerinages vers certains monastères, par exemple, prennent une dimension symbolique forte : ils deviennent des actes de résistance culturelle et de réaffirmation identitaire.

 

Mais la véritable force du livre réside peut-être dans sa capacité à relier l’expérience locale de la guerre aux grandes transformations géopolitiques du Caucase. La guerre de 2020, suivie du blocus du corridor de Lachin et de l’offensive azerbaïdjanaise de septembre 2023, a profondément modifié l’équilibre régional.

 

L’exode massif de la population arménienne du Haut-Karabakh (plus de cent mille personnes) marque un tournant historique dans l’histoire du conflit. Dans ce contexte, l’analyse proposée par Hakobyan et Mollica apparaît particulièrement pertinente et montre que les transformations spatiales et culturelles observées sur le terrain ne sont pas seulement des conséquences de la guerre, mais aussi des éléments d’une stratégie plus large de redéfinition territoriale.

La question du rôle des puissances régionales constitue un autre point central de réflexion. Le retrait progressif des forces de maintien de la paix russes après l’offensive de 2023 souligne l’affaiblissement de l’influence de la Russie dans le Caucase du Sud. Dans le même temps, l’alliance stratégique entre l’Azerbaïdjan et la Turquie s’est renforcée, redessinant les rapports de force dans la région.

 

Le livre ne se présente pas comme une analyse géopolitique classique, mais il offre des clés de compréhension précieuses pour analyser ces évolutions en montrant comment les transformations du paysage urbain, du patrimoine et des pratiques sociales accompagnent les changements politiques. La plupart des analyses existantes se concentrent sur les dimensions diplomatiques ou militaires du conflit.

 

En adoptant une perspective anthropologique, les auteurs montrent que la guerre transforme aussi profondément les structures sociales, les identités collectives et les paysages culturels.

Dans un contexte où l’avenir du Haut-Karabakh reste incertain, ce type d’analyse prend une dimension particulière. L’ouvrage invite à réfléchir à la manière dont les sociétés re-construisent leur mémoire après un conflit, et à la façon dont les espaces urbains et patrimoniaux deviennent des lieux de négociation politique. Il rappelle également que les conflits contemporains ne peuvent être compris uniquement à travers les relations entre États, mais impliquent des communautés, des diasporas et des réseaux transnationaux qui participent à la définition des enjeux et des récits.

En définitive, Conflict, Space and Transnationalism s’impose comme une contribution majeure à la compréhension du conflit du Haut-Karabakh. En combinant ethnographie, analyse historique et réflexion théorique, l’ouvrage propose une lecture complexe et nuancée d’une guerre souvent réduite à ses dimensions militaires.

Dans un Caucase du Sud en pleine recomposition, il rappelle que les batailles pour le territoire sont aussi des batailles pour la mémoire, l’espace et l’identité. Et c’est peut-être là que réside sa contribution la plus durable : montrer que la géopolitique se joue aussi dans les rues des villes, dans les pierres des monastères et dans les récits que les sociétés construisent pour donner sens à leur histoire.