Alexandre Saakov, le photographe arménien de Tbilissi qui a immortalisé Jean Vilar et les grandes figures de son époque

Le 24 octobre 2026, le musée Giotto (Gevork Grigoryan), à Erevan, accueillera une exposition consacrée à Alexandre Saakov. Photographe d’origine arménienne, il a immortalisé pendant plusieurs décennies la vie culturelle de Tbilissi et les grandes personnalités de son époque. De Vladimir Vyssotski à Sviatoslav Richter, en passant par Jean Vilar, fondateur du Festival d’Avignon, son œuvre témoigne de la richesse artistique d’une ville au carrefour des cultures.

 

Par Aram Gareguinian

Les photographies d’Alexandre Saakov racontent bien plus que les personnalités qu’elles représentent. Elles restituent l’atmosphère d’une époque, les rencontres entre artistes et la vie quotidienne d’une Tbilissi cosmopolite, où se croisaient les cultures et les traditions. D’origine arménienne, le photographe a fait de la capitale géorgienne, sa ville natale, son principal terrain d’observation.

 

Son ami et gardien de son patrimoine artistique, Aram Babloian, photographe lui-même et fondateur de la galerie CAramBa à Tbilissi, revient sur le parcours de cet artiste singulier, dont l’objectif a su saisir aussi bien les grandes figures de la scène culturelle que les personnages familiers des rues de la vieille ville.

 

Un regard qui dépasse les frontières de la photographie

Dans l’espace post-soviétique, les clichés les plus connus d’Alexandre Saakov sont sans doute ceux de Vladimir Vyssotski, réalisés en 1979, quelques mois avant la mort du célèbre chanteur et acteur. Le photographe avait suivi une tournée du théâtre de la Taganka, où travaillait l’artiste.

Mais ces portraits ne constituent qu’une infime partie de son héritage. « Il est très difficile de monter une exposition consacrée à un tel maître, car il excellait dans des genres totalement différents, ce qui est rare en photographie artistique », souligne Karen Uzunyan, historien et journaliste à Tbilissi.

Aram Babloian présente notamment un tirage original de Journée ensoleillée, l’une des photographies emblématiques de Saakov. La scène est d’une simplicité presque théâtrale : le mur soigneusement blanchi d’une vieille maison, une femme vêtue de noir et, devant elle, une vieille chaise viennoise chargée de souvenirs.

Cette photographie a été primée lors de concours en Argentine, en Allemagne et en Italie. Sur l’un de ses tirages, le pianiste Sviatoslav Richter, admiratif, a laissé cette inscription : « Complètement admirable. Bravo ! », raconte Babloian.

Portraits, paysages, reportages, scènes de genre, photographie sportive, ballet ou encore collages photographiques : Saakov explorait des univers très différents. Cette diversité témoigne d’une curiosité artistique peu commune et d’une capacité à renouveler constamment son regard.

Les deux hommes s’étaient rencontrés par hasard dans les rues de Tbilissi, au milieu des années 1970. Aram Babloian débutait alors dans la photographie, tandis que Saakov était déjà connu.

« Je ne sais pas pourquoi, mais il m’a pris en sympathie, m’a invité chez lui et m’a montré ses œuvres. Je me souviens avoir dit alors : « Je ne tournerai plus jamais – je n’atteindrai jamais un tel niveau, et je ne veux pas être cinquième ou vingtième.” Nous sommes devenus amis. Pour moi, compte beaucoup le fait qu’il m’utilisait parfois comme premier spectateur pour tester ses œuvres », se souvient-il.

 

Élène Akhvlediani, la peintre au tempérament de feu

L’un des premiers portraits qui contribuèrent à faire connaître Saakov fut celui de la grande peintre géorgienne Élène Akhvlediani. À l’occasion de l’anniversaire de l’artiste, un journal de Tbilissi avait chargé le jeune photographe de réaliser son portrait.

Lorsqu’il vint discuter avec elle des modalités de la séance, Saakov lui demanda de s’habiller entièrement en noir.

« Tu veux donc m’enterrer ? », lui lança la peintre, déjà âgée mais toujours imposante, avant de le mettre en garde : « Gare à toi si la photo ne me plaît pas ! »

 

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Élène Akhvlediani

 

Le lendemain, lorsqu’il lui apporta le cliché retouché, Akhvlediani fut conquise. Elle téléphona aussitôt au rédacteur en chef du journal : « Tu as là un véritable trésor. Garde-le précieusement ! »

Quelques jours plus tard, après avoir découvert le portrait dans la presse, l’épouse d’un autre grand nom de la peinture géorgienne, Lado Goudiachvili, appela à son tour la rédaction : « Demandez à Saakov de passer chez nous. »

La réputation du jeune photographe se construisit ainsi, de recommandation en recommandation, auprès de personnalités dont le jugement artistique faisait autorité.

Akhvlediani et Goudiachvili occupent une place majeure dans la peinture géorgienne du XXe siècle, comparable à celle de Martiros Saryan dans la peinture arménienne. Tous trois ont également travaillé en France dans les années 1920.

Saakov continue à photographier Akhvlediani pendant de nombreuses années. Une véritable amitié se noua entre eux, au point que la peintre finit par l’appeler chvilo, « mon fils » en géorgien. C’est aussi grâce à elle que le photographe fit la connaissance de Sviatoslav Richter.

 

De Richter à Jean Vilar : des rencontres inattendues

Lors de ses séjours à Tbilissi, Sviatoslav Richter ne descendait pas à l’hôtel : il logeait chez Élène Akhvlediani, avec laquelle il entretenait une profonde amitié. Saakov réalisa plusieurs portraits du pianiste.

Une anecdote rapportée par Aram Babloian illustre la capacité du photographe à saisir un instant fugace.

Un jour, Richter, Akhvlediani et Saakov se promenaient dans le vieux quartier de Vere, où vivait la peintre. À proximité de son domicile, celle-ci remarqua que deux hommes en civil les suivaient. Dans les pays de l’ancien bloc soviétique, une telle filature évoquait souvent la présence d’agents de la sécurité d’État.

Élène Akhvlediani et Sviatoslav Richter

 

Agacée par cette surveillance, dont elle ne comprenait ni le sens ni la nécessité, Akhvlediani lança à Richter une remarque provocatrice, puis commença à retrousser sa jupe pour narguer les deux hommes.

« La gaieté insouciante d’Elena Dmitrievna, l’embarras de Richter… Saakov a eu le temps, en une fraction de seconde, de percevoir la scène, de se jeter sur le côté et de prendre la photo », raconte Babloian.

 

Alexandre Saakov

 

Une autre photographie de Saakov présente un intérêt particulier pour le public français : elle immortalise une rencontre improbable avec Jean Vilar, fondateur du Festival d’Avignon et l’un des grands réformateurs du théâtre français du XXe siècle.

Saakov avait été chargé de photographier un groupe de visiteurs étrangers. Arrivé en retard, il avait manqué l’autocar qui devait les conduire de Tbilissi à Mtskheta, l’ancienne capitale de la Géorgie. Il prit donc un taxi pour tenter de les rattraper.

En chemin, il aperçut un homme dont l’allure lui parut typiquement géorgienne : un nez aquilin, une casquette, une cigarette entre les dents et un air pensif. Il le photographia « au cas où », avant de repartir à la recherche du groupe français.

Ce n’est que quelques minutes plus tard qu’il apprit l’identité de son modèle : le passant n’était autre que Jean Vilar.

À l’insu du photographe, le cliché fut envoyé à Moscou pour participer à un concours organisé par le journal Pravda, l’un des principaux quotidiens de l’Union soviétique et organe officiel du Parti communiste. Saakov remporta la médaille d’or.

« Allez, vous plaisantez », aurait-il répondu, incrédule, avant de téléphoner à Moscou pour vérifier la nouvelle.

La réponse fut sans appel : « On ne plaisante pas dans le journal Pravda. »

Pris presque par hasard, le cliché allait ainsi rapprocher deux univers artistiques : celui de Tbilissi et celui du théâtre français. Il illustre aussi l’une des particularités du regard de Saakov : sa capacité à saisir, au-delà des apparences, des rencontres et des instants qui auraient pu passer inaperçus.

 

Un batteur devenu photographe, témoin de la « Renaissance de Tbilissi »

Alexandre Saakov n’avait pas suivi de formation artistique particulière. Avant de devenir photographe, il était batteur dans la première formation de l’ensemble musical géorgien Orera, qui s’était fait connaître à la fin des années 1960. Des artistes qui allaient devenir célèbres dans toute l’Union soviétique, parmi lesquels Vakhtang Kikabidze et Nani Bregvadze, rejoignirent le groupe par la suite.

Saakov figure sur une photographie de cette première formation. Selon Aram Babloian, sa reconversion serait directement liée à un accident : il se serait cassé le bras, ce qui l’aurait conduit à abandonner la batterie.

 

Le passage à la photographie se fit presque par hasard. Un ami photographe devait réaliser un reportage dans les écoles de Tbilissi. Pour ne pas parcourir seul toute la ville, il demanda à Saakov de l’accompagner. À 27 ans, celui-ci prit alors un appareil photo en main et ne s’en sépara plus.

« Il n’a pas suivi de formation après l’école. Il a appris la batterie tout seul, et c’est tout seul aussi, après s’être cassé le bras, qu’il s’est lancé dans la photographie, par pur hasard. […] Il a appris tout le reste par lui-même », explique Babloian.

Cette capacité à apprendre par l’expérience s’accompagnait d’une curiosité intellectuelle remarquable. Saakov connaissait la littérature, l’histoire antique, mais aussi les pierres et les minéraux. Même les spécialistes étaient parfois étonnés par l’étendue de ses connaissances.

Il consacrait ses revenus à l’achat de livres rares et de disques vinyles, mais aussi à l’achat de médicaments pour les derniers personnages emblématiques du vieux Tbilissi, dont il avait fait les sujets de ses photographies. Parmi eux figuraient les kintos, ces marchands ambulants caractéristiques de la ville, des cordonniers et des tourneurs d’orgue de Barbarie.

Son parcours s’inscrit dans ce que l’on a parfois appelé la « Renaissance de Tbilissi », période d’effervescence culturelle nourrie par la rencontre de traditions et de communautés diverses. L’œuvre de Saakov en reflète la richesse et la pluralité. Il a notamment photographié le compositeur arménien Aram Khatchatourian, ainsi que des artistes venus d’horizons très différents : le bluesman B. B. King, qui se produisait à Tbilissi et à Erevan à la fin des années 1970, la poétesse russe Bella Akhmadoulina, le peintre Ilia Glazounov, l'actrice Alisa Freindlich ou encore la pianiste géorgienne Elisso Virsaladze.

La danse occupait également une place importante dans son travail. Pendant près de quarante ans, Saakov photographia les représentations de l’Ensemble national de ballet de Géorgie, connu sous le nom de Sukhishvili-Ramishvili. Ses clichés servaient aux affiches, aux journaux et aux magazines, contribuant à façonner l’image publique de cette compagnie reconnue dans le monde entier.

Mais le photographe ne réservait pas son regard aux célébrités. Il s’intéressait tout autant aux habitants ordinaires de Tbilissi : un distributeur de journaux, les personnages familiers des bains publics, ou encore Karapet, Gizo et Ali-Baba, des tourneurs d’orgue de Barbarie connus dans toute la ville. Certaines de ces scènes, pleines d’humour, témoignent de son attention aux détails et à ces figures du quotidien qui donnent à une ville sa personnalité.

Son regard savait aussi révéler la beauté de lieux très différents : les ruelles du vieux Tbilissi, la majesté des cathédrales géorgiennes ou encore le paysage côtier de la mer Noire, près de Poti, dont l’apparente banalité devenait sous son objectif un sujet à part entière.

 

Une œuvre à redécouvrir à Erevan

Chaque photographie d’Alexandre Saakov ouvre une fenêtre sur une époque, une ville et un monde artistique où les frontières culturelles étaient souvent plus poreuses qu’on ne l’imagine aujourd’hui. Son œuvre relie l’Arménie, la Géorgie et la France, tout en conservant un ancrage profond dans la vie de Tbilissi.

Lors du vernissage, une rencontre avec Aram Babloian est prévue. Le photographe et ami de Saakov pourra partager avec le public ses souvenirs et les anecdotes qui accompagnent les œuvres exposées.

Il avait déjà contribué, quelques années auparavant, à faire découvrir à Erevan le travail d’un autre artiste de Tbilissi d’origine arménienne, le peintre Lev Bayakhchev.

Cette nouvelle exposition offre ainsi l’occasion de retrouver un photographe dont l’objectif a su saisir aussi bien les grandes figures de la culture que les personnages ordinaires, les scènes de la vie quotidienne et les paysages. Une œuvre qui rappelle que l’histoire artistique du Caucase s’est aussi construite dans les échanges, les amitiés et les rencontres inattendues.

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