
La légende raconte que Jésus serait né sur un tapis qui, après la Nativité, aurait poursuivi son chemin jusqu’à Echmiadzin. Ce tapis aurait été doté de telles propriétés que le sultan ottoman, avant de partir en guerre contre les Perses, aurait demandé aux Katoghikos la permission de prier dessus. Pour Kyle Khandikian, un amoureux de la symbolique arménienne qui souhaite recréer ce tapis ignifuge, ce tapis est représenté sur le fronton de Noravank. Le fondateur de The Rug Code œuvre à perpétuer cet artisanat traditionnel, endémique à l’Arménie depuis plus de 4000 ans, grâce aux dernières tisserandes et fileuses du pays. Il contribue ainsi à pérenniser leur activité et à redynamiser leurs villages, lesquels sont souvent oubliés. Les tapis produits sont un concentré d'Arménie, qu'il exporte vers une clientèle internationale, de la diaspora, mais pas seulement.
Par Camille Ramecourt
La fabrication de tapis, partie de l’héritage immémorial arménien
L'Arménie tisse des tapis depuis des siècles. Bien avant l'époque chrétienne, des symboles ornaient déjà ces textiles, et après la christianisation, ils sont restés, certains se sont transformés, comme les croix et les étoiles. Les dragons, qui occupent également une place particulière dans le symbolisme arménien depuis l'époque païenne, peuvent aussi s’y retrouver. Ils ont donné leur nom de vishap au vishapagorg (tapis de dragon), un style considéré si spécifique et marquant par les historiens (W. Bode, A. Riegel) qu'il aurait influencé la palette des peintres européens au XIVème siècle. De nombreuses personnalités d'horizons divers (l'historien arabe Ibn Khaldoun au VIIIème siècle, le voyageur Marco Polo et le géographe Yacout au XIIIème) rapportent l'importance de l'Arménie en tant que centre de fabrication de tapis dans le monde.
Malgré ce riche héritage, la fabrication de tapis en Arménie est un art en voie de disparition. Les pratiques artisanales arméniennes, comme la broderie ou le tissage de tapis, ont été balayées par le génocide et ses déplacements. Pour les Arméniens vivant en dehors de l'Arménie, la difficulté est de rester en contact avec les arts matériels de leurs racines. Néanmoins, comme nous l'avons vu dans un précédent article, les communautés arméniennes à l'étranger ont réussi à transmettre certaines traditions, telles que la broderie dans une certaine mesure à la génération suivante. Pour la confection de tapis, ce fut moins le cas, les outils étant plus volumineux et nécessitant plus d'espace. De plus, la fabrication de tapis arméniens reflète directement l'environnement naturel dans lequel les tapis sont fabriqués, à travers les motifs, la laine et les colorants qui proviennent également de la nature, de sorte que le fait d'être physiquement éloigné de l’Arménie entrave toute capacité créatrice.
Pour les Arméniens vivant en République socialiste soviétique d'Arménie, la fabrication de tapis a continué, mais l'URSS valorisait davantage la quantité que la qualité. Les pratiques traditionnelles dans les villages ont été remplacées par des usines, des machines et des colorants artificiels.
Aujourd'hui, “la Turquie est connue pour ses tapis, mais les tisserands étaient arméniens et grecs. Les marchands achetaient des tapis faits à la main par des Arméniens, en Arménie occidentale (actuelle Turquie) et autres régions à population arménienne, puis les exportaient vers l'Europe depuis Constantinople, qui était alors une ville turque. Ainsi, ceux qui recevaient ces tapis en Europe les voyaient comme turcs, ignorant leurs véritables origines en tant que créations arméniennes”, indique Kyle Khandikian.
Il considère son action comme partie de la lutte culturelle arménienne : "en tant qu'Arménien et en tant qu’humain on découvre des morceaux de cette civilisation qui nous a été enlevée. Nous vivons toujours avec les résultats de cet effacement”. Le fondateur de The Rug Code voit son travail comme sa contribution à l'existence de l'identité arménienne et à la reconnaissance due à l'Arménie comme l'un des plus anciens héritages de fabrication de tapis du monde.
Une histoire de symboles fabriquée en Arménie
Déchiffrer les "codes", ou symboles, des tapis a sûrement joué un grand rôle dans l’investissement de Kyle Khandikian dans la sphère tisserande. Après une expérience malheureuse à Vernissage, où on a pu lui vendre un tapis turc en raison de son incapacité à reconnaître les symboles du textile, il s'est plongé dans l'étude de la signification et de l'histoire des symboles arméniens.
Kyle a pensé à lancer un projet pour répondre à la conjonction de ces deux défis, préservation du patrimoine culturel arménien et connaissance des symboles. Lorsqu'il a voulu acheter un autre tapis, pour éviter de répéter l'erreur de Vernissage, il s’est rendu chez Goris Handmade, l'une des rares organisations de fabrication traditionnelle de tapis restantes en Arménie. Contrairement au marché d'Erevan, il y a trouvé une garantie de fabrication locale, car les tapis sont fabriqués sur place et seulement sur commande. Le collectif était si traditionnel qu’il n'avait ni catalogue, ni site web, ni stratégie marketing ou commerciale. Voyant ce potentiel, l'idée est apparue :
"Joghovourt, est-ce que vous voulez travailler ensemble ?”
Joghovourt, "peuple" en arménien
Et ce fut le début de The Rug Code. Après l'accident de Vernissage, l'entreprise sociale met l’accent sur la transparence, à propos de la signification et des créatrices de chaque pièce. Kyle travaille avec ses connaissances, ainsi qu'avec des experts des symboles ancestraux arméniens, et explique sur leur site les symboles de chacun des tapis présentés.
“Le volet éducatif était important pour moi, après Vernissage”, et lorsque l'entreprise sociale aura suffisamment de moyens, ils pensent à ajouter un programme d'enseignement dédié pour les curieux de symbologie, et un autre, pour la formation professionnelles des artisanes. Il présente au monde entier l'histoire de chacune de ses collègues "codeuses", tisseuses de tapis, en grande majorité des femmes :
“Les femmes sont la principale mémoire de cette discipline, sans elles il n'y a plus rien.”
C'est un métier en voie de disparition “principalement parce qu'il n'est pas considéré comme une activité dont on peut vivre” souligne Kyle, et c'est pourquoi il essaie de créer un écosystème afin que les femmes soient suffisamment payées, condition nécessaire pour faire perdurer et développer la fabrication traditionnelle de tapis.
Bien sûr, le savoir-faire de la fabrication de tapis arméniens n'était pas complètement perdu avant The Rug Code. Des entreprises renommées telles que Tufenkian et Megerian ont perpétué la tradition, la partageant à l'international “c'est en partie grâce à eux que nous sommes toujours représentés dans le monde”, remercie Kyle. Mais ces deux piliers du tapis arménien sont industriels, ils ont des usines, “nous sommes artisanaux" ajoute le fondateur de Rug Code.
Une recette traditionnelle, du mouton à l'histoire racontée
The Rug Code représente les fabricants individuels de tapis, travaille avec eux et inclut d'autres artistes pour la conception du design. Toute la chaîne de production est traditionnelle et connue, pour une transparence absolue : seules des laines naturelles sont utilisées, la teinture est faite à la main à l'aide de colorants naturels d'origine végétale, et toutes les personnes impliquées sont connues, bergers, fileuses, tisserandes et teinturiers. Kyle Khandikian ne s'attendait pas à être si proche du terrain au début, mais il dut le faire, pour assurer la qualité d’une chaîne de valeur se déplaçant à travers le pays, afin d’adapter ces petites entreprises au marché international.
“La qualité est là, mais il y a encore de la place pour l'amélioration”, admet-il, par rapport aux pays leaders dans la production de tapis faits-main, “mais c'est juste une question de formation et de pratique”. Au long terme, The Rug Code vise les standards internationaux des leaders des tapis fait à la main, en termes de symétrie et de perfection, et que la production d'un “tapis imparfait” ne soit plus que le résultat d’une décision créative.
En attendant, Kyle garde une "pièce aux tapis" dans son appartement, où il stocke les échantillons et les produits imparfaits, comme autant de souvenirs documentant l'histoire en cours de The Rug Code et de ses codeuses. Toutes ces archives sont d'autant plus spéciales à notre époque “parce que tout va si vite et de manière si prévisible avec l'IA et les technologies”. Il y a toujours une embûche sur le chemin : “A un moment donné l'année dernière, il n'y avait plus de fil produit en Arménie , alors nous avons dû attendre, et tous nos clients ont compris.”
Chaque tapis est unique, par chaque fil, chaque nœud et chaque teinture, d'autant plus que celles-ci proviennent de petits lots de couleurs, ce qui rend impossible d'avoir exactement deux fois la même teinte.
Et cette recette transparente et traditionnelle fonctionne : "nous avons prouvé que nous pouvions créer des œuvres d'art substantielles loin d'Erevan, en utilisant uniquement des sources naturelles. Le simple fait que nous le sachions est une bonne raison pour continuer le travail. Mais il y a aussi une demande pour nos produits”. Depuis l'ouverture de leur boutique en ligne en février 2024, ils ont vendu plus de 60 tapis, principalement aux États-Unis et certains en Europe.
En plus de la tradition partagée via les techniques endémiques au pays, les motifs sont également utilisés comme une opportunité de partager le folklore et le patrimoine naturel de l'Arménie. Pour pratiquer la technique de tissage locale du shulal, les tisserandes et Kyle ont décidé de fabriquer un petit tapis, destiné aux enfants. Le tapis présentait une scène de vie champêtre, des costumes folkloriques et des animaux, notamment une cigogne, très commune en Arménie. “Il a été vendu en un jour, à un non-arménien ! Le plus grand compliment est de les atteindre” se réjouit Kyle.
Face au succès du premier tapis pour enfants, The Rug Code en a produit une ligne entière, inspirée de contes.
Kyle nous a raconté celui du navet géant, avec lequel les tisserandes ont grandi. Un grand-père a planté une graine, qui a poussé en un navet si énorme, qu'il a dû demander l'aide de son épouse, de sa petite-fille et de divers animaux pour le récolter.
Cependant, l'ambition de The Rug Code va au-delà de préserver l'artisanat local et de le partager avec le monde : ils visent à combler le fossé entre tradition et art moderne.
Recette renouvelée cependant, pour faire rimer tapis artisanaux avec art moderne
La première sortie publique internationale de The Rug Code date d’octobre, pour l'édition 2025 de Carpet Diem. Pour l'exposition parisienne de textile contemporain, ce fut également la première occasion de voir représentée l’Arménie. Le tapis exposé pour cet événement a été tissé par la Noyemberyan House of Culture (maison de la Culture de Noyemberyan). Les femmes de l'atelier ont parlé à Kyle de leur tradition locale d'utiliser des fils non teints. Après avoir trouvé un tapis de la fin du 19ème siècle du nord de l'Arménie, près du ville de Noyemberyan, ils ont décidé de créer une collection contemporaine, en utilisant la technique des fils non teints, inspirée de celui-ci.