
KASA (Komitas Action Suisse – Arménie) célébrera l’année prochaine les trente ans de son activité sur le sol arménien. Née de la modeste initiative solidaire d’une petite chorale suisse chantant en arménien, l’organisation s’est progressivement muée en une fondation ambitieuse, au service des Arméniens. Son histoire dessine, en creux, la trajectoire ascendante de l’Arménie post-soviétique.
Par Marius Heinisch
Deux pays, deux entités mais des valeurs communes
C’est une maison à Erevan, au-dessus de l’usine Ararat, à l’extérieur semblable à toutes les autres. Il faut s’y attarder quelques instants pour y découvrir un panneau discret, renseignant sur l’activité de ses occupants : KASA, Komitas Action Suisse-Arménie. Passant sa porte, on est projeté dans un intérieur chaleureux, qui tient autant à un espace de travail qu’à un lieu de sociabilité. Et pour cause, KASA, pensée comme une plateforme de construction de la citoyenneté, accueille régulièrement du public dans ses lieux.
Sous l’acronyme KASA, il s’agit aujourd’hui de deux entités distinctes mais liées : une association à Lausanne, Suisse, composée d'un groupe de bénévoles, qui soutient la mise en œuvre des programmes ambitieux au profit de l'Arménie, collecte des fonds, et une fondation en Arménie, qui les met en œuvre avec quarante collaborateurs arméniens travaillant principalement sur deux sites : à Erevan et à Gumri, la deuxième ville du pays. Ce dernier lieu propose aussi des chambres d’hôtes pour voyageurs et curieux, ce qui, en plus de contribuer à la trésorerie, participe de son ancrage local.
L’action de KASA s’articule autour d’une philosophie, affichée par ses fondateurs comme une colonne vertébrale à laquelle on ne saurait déroger : ne pas se substituer aux acteurs locaux, mais leur fournir des outils. « On ne cherche pas à leur donner un système tout prêt, mais à construire l’Arménien de demain », résume Dario Bondolfi, cofondateur. « Pour une Arménie forte, il faut des Arméniens forts. » C’est pour cette raison qu’après une première phase consacrée à l’urgence humanitaire, l’association a choisi de miser sur la formation et l’insertion professionnelle en Arménie.

Cela se reflète dans l'approche holistique de travail de KASA, où chaque domaine nourrit le suivant, transformant les défis en opportunités durablement ancrées. Tout commence par l’éducation et l’engagement civique — à travers des initiatives comme « Futurs acteurs de changement : projet éducatif pour enfants », « Jeunes citoyens d'Arménie », le programme « Soutien à l’éducation » destiné aux enseignants et les autres — qui stimulent la pensée critique, la créativité et préparent les enseignants comme la jeunesse à devenir de véritables acteurs du changement.
Cette dynamique citoyenne se prolonge naturellement sur le terrain de l’autonomisation économique : du renforcement historique des métiers du tourisme responsable à l’accompagnement des réfugiés et personnes déplacées, l'action s'élargit aujourd'hui au projet « KHTAN: incubateur d'entrepreneuriat social ».
Enfin, ce maillage éducatif et économique prend tout son sens grâce au rayonnement culturel et à l'ouverture sur le monde. Que ce soit par la résilience culturelle pour se réapproprier le patrimoine, la promotion de la Francophonie, les échanges internationaux (Erasmus+) ou encore les ponts stratégiques jetés avec la diaspora, KASA démontre que l'intégration professionnelle et l'ouverture d'esprit restent les piliers indissociables d'une intégration sociale réussie et d'une Arménie forte.
De l’urgence à l’autonomie
Mais il faut bien se garder de croire que tout avait été imaginé ainsi dès le début dans l’esprit des fondateurs. L’histoire de KASA commence par une rencontre presque fortuite. Dans les années 1990, Dario Bondolfi, professeur d’allemand en Suisse, prend contact avec l’Atelier Vocal Komitas. Il demande à cette petite structure qui fait vivre l’héritage musical arménien de venir se produire à son anniversaire de mariage, pour sa femme Monique d’origine arménienne. Séduit par la musique arménienne, Dario décide de chanter avec l’Atelier puis, avec sa femme et une trentaine de touristes, accompagne l’Atelier, parti se produire à Erevan. Le groupe découvre alors un pays meurtri par la crise économique post-soviétique, post-guerre et post-séisme de 1988 : une situation qui a poussé les fondateurs (Sirvart Pearson-Kazandjian, Monique Bondolfi-Masraff et Dario Bondolfi) à créer une structure et à se constituer en association, KASA- Komitas Action Suisse-Arménie pour soutenir l’Arménie.

Guidées par l’urgence, leurs premières actions visent à satisfaire des besoins essentiels dans la population arménienne : nourriture, logement, éducation. En lien avec la SPFA (Solidarité Protestante France-Arménie) au niveau de son insertion locale, KASA lance des campagnes en Suisse pour collecter des fonds à destination du pays auquel elle a désormais choisi de se vouer. Des écoles sortent de terre, des lieux de vie se créent, l’hôpital pédiatrique Arabkir s’agrandit, tout dans le but de soutenir la guérison des blessures matérielles de l'Arménie.
Mais progressivement, l’action de KASA évolue et, en 2001, a été créée une entité séparée, KASA Arménie, fondation de droit local, juridiquement indépendante de l’association suisse.
Au-delà du simple soutien financier, le lien entre les structures suisse et arménienne s’incarne dans un engagement partagé et une véritable co-construction des projets.
Forgée en près de trente ans d’action sur le terrain, cette relation repose sur un partenariat ouvert, une confiance mutuelle et une estime profonde. Enseignante de philosophie retraitée, la cofondatrice de KASA, Monique Bondolfi-Masraff, décrit le passage de la première à la seconde période de leur action comme « le passage de l’avoir au savoir », c’est-à-dire à la diffusion de formations encourageant l’autonomie des individus. Cette philosophie s'illustre concrètement dans le modèle de gouvernance de la fondation : dirigée par une direction exécutive locale et administrée par un Conseil d’administration mixte — composé de membres suisses, français et arméniens —, KASA s'appuie sur une équipe dévouée de coordinateurs, de chefs de projet et de collaborateurs de terrain. Cette structure agile et transparente permet à la fondation de répondre efficacement aux besoins évolutifs du pays, tout en cultivant des partenariats solides au service de sa mission.
La formation prend à ce moment la place centrale qu’elle occupe toujours dans les discours et les actes des membres de KASA. Des outils numériques, notamment via la plateforme Moodle, sont déployés pour former des professeurs en région, et l’accent est mis sur la réflexion critique : « L’objectif était d’agir sur les représentations et d'accompagner les citoyens pour qu'ils prennent pleinement conscience de leur propre pouvoir d'agir et de transformer leur pays », explique Michel Menny, membre du Conseil d’administration.
Face aux nouveaux défis : l'audace de la résilience
La troisième phase, dans laquelle se trouve KASA aujourd’hui, se place donc naturellement sous le signe du « pouvoir » et de la résilience face aux crises successives. D'une part, KASA ne se limite plus seulement à former : elle met à disposition des outils d’insertion professionnelle, dans une logique de valorisation du patrimoine et de vitalisation économique ; un cheminement officiellement reconnu par les autorités arméniennes en 2017 avec la remise de la médaille de Noubar Pacha à Monique et Dario Bondolfi lors des vingt ans de l’association à Genève. D'autre part, face aux traumatismes récents de la guerre de 2020 et à l'afflux de plus de 120 000 personnes déplacées de l’Artsakh en 2023, KASA a su réagir avec une « audace innovante ». Pour contrer l'impact psychologique et la perte d'espoir au sein des communautés replongées dans l'insécurité, la fondation place désormais l’accompagnement psycho-social, la gestion du stress et la lutte contre la désinformation au cœur de ses priorités, redonnant aux citoyens les clés d'un avenir possible.
« Cette agilité se traduit au quotidien par une méthodologie modernisée et des outils didactiques novateurs, en phase avec le monde actuel : nous misons pleinement sur la création de manuels vivants, de jeux pédagogiques interactifs et sur le renforcement de l’e-learning », explique Monika Sargsyan, directrice de la fondation. « Face à la réduction de l’espace civique et aux vulnérabilités régionales, nous refusons la passivité. Qu'il s'agisse de stimuler la pensée critique de la jeunesse ou d'accompagner l'autonomisation économique des femmes et des personnes déplacées dans des secteurs d'avenir, notre priorité reste la même : redonner aux citoyens les moyens d'être les acteurs de leur propre avenir. Enfin, pour nous, la valorisation du patrimoine ne se limite plus à une simple contemplation du passé, mais devient un véritable levier d’inclusion et de citoyenneté globale. Pour KASA, la conscience nationale constitue le socle même d'une responsabilité étatique : il s'agit d'ancrer la jeunesse dans son identité pour renforcer son sentiment d'appartenance et son désir profond de bâtir son propre pays. Ancrés dans notre ADN, nos projets axés sur l’identité ouverte, la valorisation du patrimoine et la résilience culturelle permettent aux jeunes et aux enseignants de valoriser leur propre identité. Ils peuvent ainsi mieux se positionner dans le monde comme des acteurs et ambassadeurs forts et créatifs, tout en s'ouvrant aux autres grâce aux programmes Erasmus+ et aux initiatives dynamiques de la Francophonie », conclut la directrice.
En route vers les 30 ans : Un horizon partagé
Trente ans après avoir tracé son sillon, des infrastructures initiales aux outils citoyens d'aujourd'hui, la fondation a su bâtir bien plus que des projets : elle a semé les graines d'une Arménie résiliente. En ouvrant cette nouvelle page de son histoire, KASA continue d’accompagner, souvent de manière discrète mais toujours profonde, l’édification d’une société civile forte, autonome et maîtresse de son destin.
Ce dynamisme et cette capacité de transformation frappent d'emblée ceux qui accompagnent l'action de la fondation. Lucile Montariol, membre du Conseil d’administration de KASA, en témoigne lors de ses visites :
« Revenir à Erevan après un an est une véritable source d'émerveillement. Je suis profondément impressionnée par le dynamisme des équipes et la richesse des projets menés à Erevan comme à Gumri. Nos amis arméniens savent saisir chaque opportunité avec détermination. Ils construisent leur avenir avec responsabilité, créativité et résilience, quelles que soient les difficultés. Leur capacité à aller de l'avant, tout en puisant leur force dans leur histoire et leur patrimoine, est une source d'inspiration. À chacun de mes séjours, cette énergie renforce ma conviction et nourrit mon envie de faire connaître et de promouvoir l'Arménie, un pays tourné vers l'avenir sans jamais oublier ses racines. »

« Tout ce chemin n’aurait toutefois pas pu être parcouru sans le dévouement absolu et les efforts quotidiens, silencieux mais titaniques, de l’équipe de la Fondation. C’est un chemin qui n’a pas toujours été facile : il a souvent exigé de chaque membre de l’équipe qu’il surmonte ses propres traumatismes et les défis engendrés par l’incertitude. Cependant, c’est précisément la volonté collective, la confiance mutuelle et la détermination à avancer ensemble vers un objectif commun qui sont devenues cette force capable de transformer les épreuves en croissance et les difficultés en nouvelles opportunités. Être ensemble n’est pas simplement une méthode de travail pour KASA, c’est le socle de valeurs sur lequel repose l’ensemble de la mission de la Fondation.

À cette force interne s’ajoute l’engagement indéfectible des membres du Conseil d’administration ainsi que le soutien précieux des bénévoles de l’Association en Suisse. Qu’il s’agisse de guider la vision stratégique avec sagesse ou de mobiliser sans relâche des ressources et des solidarités à distance, leur dévouement constant constitue le second poumon de KASA. Cette synergie unique entre l’équipe de terrain, les administrateurs et les bénévoles illustre à quel point la fraternité et le travail désintéressé peuvent franchir les frontières pour porter un impact durable », souligne avec une fierté particulière Monika Sargsyan,
« Nourrir ses racines, non pas pour disparaître, mais pour s'élancer » : cette formule forte résonne aujourd'hui comme la boussole de KASA. Forte de trois décennies d'engagement discret mais structurel, portée par l'amitié helvético-arménienne et le dévouement de ses équipes, la fondation entame ce nouveau chapitre de son évolution avec la certitude que le potentiel humain et culturel de l’Arménie reste la clé de voûte de sa souveraineté et de sa dignité․
C’est porté par cette vision forte, combinant la croissance personnelle des individus et le souci du bien commun, que KASA s'apprête à lancer les célébrations de son trentième anniversaire. Pour pérenniser cet élan, la fondation mise aujourd'hui sur une gouvernance partenariale renforcée, l'optimisation permanente de ses équipes locales, et la recherche active de nouveaux partenaires. Ce jubilé marque également une ouverture accrue vers la diaspora arménienne, appelée à croiser ses compétences et ses investissements avec l’expertise de terrain de la fondation.
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