Le succès de l’UFAR fondé sur des partenariats exigeants et de qualité

M. Éric Carpano, le président de l’Université Lyon 3 (à gauche) et M. Bertrand Venard, le recteur de l’UFAR (à droite)

Le partenariat historique entre l’UFAR et l’Université Lyon 3 s’avère être un vrai engagement dans le développement économique de l’Arménie, mais également un engagement dans la formation de l’élite arménienne. Orientée vers les métiers du présent et de l’avenir, l’UFAR s’est développée depuis sa création dans une synergie avec des partenaires privilégiés, en proposant des formations ciblées et marquées par l’exigence et l’excellence.

Nous avons discuté avec M. Bertrand Venard, le recteur de l’UFAR en Arménie et Monsieur Éric Carpano, le président de l’Université Lyon 3 des enjeux du partenariat de ces deux universités, du rôle de l’UFAR dans la société arménienne, ainsi que de son devenir ambitieux.

 

Le Courrier d’Erevan : Monsieur Venard, qu’est-ce qui vous a particulièrement amené en Arménie  ?

B.V. - Quand on est en France ou en Europe, plus généralement, car je vivais à Oxford quand j’ai postulé au poste de l’UFAR, on a une image de l’Arménie qui arrive par au moins trois canaux. Le premier canal, c’est les Français d’origine arménienne qu’on a eu l’occasion de rencontrer. En France, j’ai eu des amis, des élèves et des collègues d’origine arménienne. Ils m’ont tous beaucoup enrichi humainement et culturellement. Les Français d’origine arménienne sont des personnes qui ont apporté et qui continuent d’apporter beaucoup à la France.

Le deuxième canal qui fait s’intéresser à l’Arménie, c’est l’actualité. Cependant, quand on entend parler de l’Arménie, du point de vue européen, c’est assez fugace.  Cela a changé évidemment pendant la guerre de 2020.

Le troisième canal plus ancien, c’est l’histoire. Quand on évoque l’Arménie, beaucoup de Français pensent au génocide de 1915. Quiconque s’intéresse à cette tragédie, ressent un sentiment d’injustice, face aux morts des civils et au refus de reconnaissance de certains pays. Cette injustice me touche beaucoup. Cette émotion a généré chez moi le besoin d’aider l’Arménie, d’agir concrètement pour ce pays dans mon domaine d’expertise : l’enseignement supérieur.

 

Le partenariat de l’Université Lyon 3 avec l’UFAR est l’un des éléments-clés dans l’histoire de ces deux universités. L’Université Lyon 3 est d’ailleurs le partenaire privilégié de l’UFAR. Pourriez-vous nous apporter certains détails sur ce partenariat déjà historique ? En quoi consiste-t-il notamment ?

E.C.- Avec Monsieur le recteur, on s’interrogeait à mon arrivée, sur le qualificatif de ce partenariat. Vous parlez de partenariat historique, de partenariat privilégié, mais en réalité Lyon 3 et l’UFAR sont plus que des partenaires. Ce sont des établissements associés, puisque l’Université Lyon 3 a été le fer de lance de l’origine de la construction de cette université et nos enseignants de Lyon 3 viennent ici pour dispenser des cours, nous co-délivrons des diplômes, doubles diplômes de Lyon 3 et de l’UFAR. Nos équipes pédagogiques sont mobilisées avec celles de l’UFAR. Donc, il y a vraiment un ensemble cohérent qui s’est construit autour de ces formations en droit, en gestion, puis maintenant en mathématiques, mais davantage avec Toulouse 3.

Je pense que parmi toutes les universités francophones et françaises à l’étranger, c’est sans doute la plus belle des réussites. Les étudiants qui sont formés ici sont d’un niveau tout à fait remarquable. Ils sont très demandés, ils ont un taux d’employabilité extrêmement élevé. L’exigence qui est la marque de fabrique de l’UFAR est aussi celle de l’Université Lyon 3. C’est important de savoir que, ce que l’UFAR fait ici en collaboration avec Lyon 3, ce n’est pas pour former des étudiants qui vont venir en France ou partir ailleurs, c’est pour participer au développement économique de l’Arménie.

Pour moi, c’était très important de venir ici après les événements que vous avez traversés, après la guerre, après le lourd tribut qu’a payé l’UFAR : 22 étudiants qui sont partis à la guerre, 10 qui sont morts, près de la moitié. Ce ne sont pas simplement les étudiants de l’UFAR, ce ne sont pas que des étudiants d’Arménie, ce sont aussi les étudiants de Lyon 3. Pour nous, c’était fondamental de venir ici, de témoigner de notre implication, de notre participation à cette construction. L’UFAR est devenue l’une des meilleures universités en Arménie. Lyon 3 continuera à la soutenir, aussi longtemps qu’on nous le demandera. Les formations qui sont dispensées, on va sans doute développer, proposer encore de nouveaux projets, de nouvelles formations. C’est une très très belle aventure.

B.V.- C’est vrai que nous nous sommes posé la question de la terminologie pour désigner ce « mariage d’amour » entre l’UFAR et l’Université Lyon 3. C’est une relation très profonde qui s’est développée dans un terreau très fertile : l’amitié entre la France et l’Arménie. En tant que recteur de l’UFAR, je n’imagine pas un futur hors de l’Université Lyon 3, dans les domaines juridiques et des sciences de gestion. Notre relation est inscrite dans la durée. Cette alliance a été nourrie par des crises, des discussions, une volonté de dialogue. Cette durée a créé de l’empathie, de la sympathie, de la confiance. Résultat : si j’ai un problème, je n’hésiterais pas à en parler au président de l’Université Lyon 3, pour que cette université joue son rôle de « mère nourricière » qui a constitué un « cocon » et qui a permis à un papillon (l’UFAR) d’éclore et de prendre son vol un jour.

E.C.- Lyon 3 est connu en France pour être une grande université de droit et de gestion. Dans ces domaines-là, cela fait partie des meilleures universités françaises, avec une réputation d’exigence et d’excellence. C’est ce que nous partageons ici, c’est cette exigence et cette excellence, notamment en droit et en gestion. Les partenariats ont vocation à s’ouvrir, à s’élargir, d’autres universités viendront participer. Mais cette université plurilingue, est une université qui rayonne dans la région, et c’est absolument fondamental. Je crois que c’est là où on peut essayer de participer au développement social, culturel, économique de l’Arménie, en créant des synergies entre les personnels de l’UFAR, les enseignants de l’UFAR, les enseignants de Lyon 3. C’est un enrichissement mutuel. Et moi à chaque fois que je viens faire cours, je suis toujours surpris de voir l’immense curiosité intellectuelle des étudiants qui sont ici, mais aussi leur très grande implication, leur volonté de changer le monde. Je trouve cela fascinant.

B.V.- Il y a un avantage pour l’UFAR à travailler de concert avec l’Université Lyon 3. Par exemple, la mission stratégique de l’UFAR est de transformer des jeunes en dirigeants intègres, responsables et ouverts sur le monde. Notre projet éducatif est de faire en sorte que les jeunes arméniens soient confrontés à des méthodes éducatives différentes, à des enseignants européens, essentiellement français, des cas du monde entier, pour de facto, les imprégner de réalités hétérogènes. Nous avons besoin de Lyon 3 pour faire accéder nos jeunes étudiants à l’Europe et à la France. Quand on interroge nos étudiants, la première raison qui les fait choisir l’UFAR, c’est justement ces doubles diplômes, cette ouverture sur l’Europe et la présence de ces enseignants étrangers auprès desquels ils s’enrichissent considérablement. Il y a d’autres universités qui se disent étrangères en Arménie, mais il n’y a pas du tout le même niveau de présence d’enseignants étrangers sur le territoire arménien et dans les locaux. Pour nous, c’est absolument fondamental.

E.C.- L’UFAR est une université internationale, francophone internationale. C’est une université française internationale. C’est assez rare en réalité. L’UFAR est une très grande réussite de la francophonie, en participant au rayonnement de la francophonie en produisant, fabriquant des francophones. Les étudiants qui arrivent en première année ici ne sont pas forcément francophones. Ils vont le devenir grâce à la formation d’exigence, de qualité. Apprendre le français en deux ans, c’est un exploit. C’est l’une des langues les plus difficiles, même pour les Français. J’ai beaucoup d’admiration pour cela.

B.V.- C’est vrai que parfois les personnes, qui pensent à l’Université française en Arménie, imaginent que la connaissance du français est un prérequis. C’est absolument faux, car 92% des étudiants entrés en septembre 2020 à l’UFAR, ne parlaient pas un mot de français. Notre projet est donc de leur faire acquérir une expertise professionnelle (comme la finance) et en parallèle d’apprendre de multiples langues :  l’arménien, le russe, le français, l’anglais. L’exploit est de leur donner l’objectif d’apprendre le français en deux ans pour suivre les cours dans notre langue. Cela demande de leur part un immense effort. Ils y arrivent, parce que c’est une obligation pédagogique. De surcroît, en entrant dans la francophonie et dans la francophilie, ils acquièrent aussi une flexibilité intellectuelle. Parce qu’en apprenant tant de langues étrangères, plus des matières de spécialité, avec des stages obligatoires, ces jeunes deviennent exigeants, rigoureux et extrêmement flexibles. Dans un monde qui est aussi perturbé que le nôtre, ces qualités qu’ils développent et qui les suivront dans toute leur carrière. Au final, les recruteurs me disent, qu’ils reconnaissent les Ufariens, qu’il y a une marque de fabrique UFAR.

 

L’UFAR est l’un des rares établissements universitaires en Arménie qui donne une ouverture vers l’Europe et à l’international et avec les professions les plus modernes et demandées aujourd’hui dans le monde. Est-ce que c’est également prévu dans l’avenir d’élargir le « panorama » les domaines et d’intégrer d’autres formations au sein de cette université ? Je pense notamment aux études politiques, à l’édition numérique, par exemple, qui seraient certainement demandées en Arménie ?

B.V.- L’exigence ne peut pas s’accompagner de versatilité. Pour être une des meilleures universités, il faut se spécialiser dans quelques domaines d’excellence, plutôt que de se disperser partout. Ainsi, la professionnalisation est inscrite dans l’ADN de l’UFAR. Cela veut dire qu’on s’interroge en permanence sur les besoins du marché en matière de formations et de compétences. Dès qu’une demande est ressentie, une discussion s’engage avec nos établissements associés l’Université Lyon 3 ou l’Université de Toulouse 3, pour voir dans quelle mesure nous pouvons adapter notre maquette pédagogique par rapport à ces nouveaux besoins. On n’a pas inscrit sur une plaque de marbre, il y a 20 ans, « voilà notre programme, voilà nos cours, et on s’arrête ». La gestion des programmes est très fluide, à partir d’analyses, de réflexions entre un doyen à l’UFAR, et un co-doyen en France, une discussion nourrie ensemble, avec aussi les enseignants, les étudiants et le milieu professionnel.

Il peut y avoir parfois des évolutions majeures. Ainsi, quand on a senti que le domaine de l’informatique était devenu prioritaire pour l’économie arménienne, l’UFAR a créé une faculté en informatique qui a donné lieu à une licence d’informatique avec notre autre partenaire de grande qualité : l’Université de Toulouse 3. Dans la continuité, nous sommes en train de réfléchir sur des masters en informatique, parce qu’il y a un besoin du marché arménien.

E.C.- L’UFAR est un peu un établissement miroir de Lyon 3 et on partage entre nos deux établissements une même culture de la professionnalisation. Lyon 3 est connu en France pour avoir un très grand taux d’employabilité, de professionnalisation de nos étudiants. Ils trouvent très rapidement un travail, puisque les deux grandes facultés de notre université, c’est le droit et la gestion. Ce n’est pas un hasard que quand l’UFAR s’est développée, elle s’est développée autour de ces deux disciplines. Je partage l’avis du recteur sur le fait qu’il ne s’agit pas de multiplier les disciplines, en revanche, cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas faire évoluer nos disciplines. Cela veut dire qu’à l’intérieur de nos disciplines, du droit, de la gestion, du marketing, de l’informatique, il faut avoir une offre qui soit suffisamment flexible pour s’adapter au marché, à la demande, mais aussi aux grands enjeux : la question de l’intégrité, la question de la gouvernance, sont des questions qui sont aujourd’hui au cœur de la reconstruction de l’Arménie, et on a besoin, ici, de former des futures élites qui dirigeront ce pays. Donc, sous ce point de vue, je crois qu’il y a des adaptations qui peuvent avoir lieu. Il ne s’agit pas de changer les programmes chaque année, cela ne sert à rien. Il vaut mieux bien faire certaines choses, que vouloir tout faire.

 

Quels sont les grands défis de ce partenariat pour les prochaines années ?

B.V.- Notre université a un immense défi de volume, d’infrastructures et puis de ressources humaines. En ayant, en septembre 2020, décidé de passer la nouvelle promotion, à 500-600 (au lieu de 300 habituellement), on a fait le pari de la croissance. De manière naturelle, les étudiants en première année vont passer en deuxième année, puis en troisième et nos effectifs vont croître. L’UFAR compte 1300 étudiants en 2021 et en aura 2500 en 2026. Il faut être capable de gérer cette croissance de volume, avec des locaux suffisants. C’est un véritable enjeu. On espère que le gouvernement arménien nous aidera à nous étendre, parce que l’UFAR contribue beaucoup à la société arménienne. En conséquence, nous devons faire face au défi des ressources humaines. L’UFAR doit être capable d’avoir suffisamment d’enseignants de qualité avec notre niveau d’exigence, pour pouvoir accompagner les étudiants dans leur expérience d’apprentissage. Cette situation nous pousse à former nos futurs enseignants, avec l’Université Lyon 3, dans des programmes de doctorat. On devrait, d’ailleurs, avoir cette année quatre soutenances de thèses, essentiellement en droit, toutes à l’Université Lyon 3. Quand on parle de presque doubler ses effectifs dans un temps limité, on doit anticiper différentes difficultés. Ce défi est encore plus épineux dans le contexte actuel. L’Arménie, comme beaucoup de pays du monde, subit de multiples crises, qui s’entrecroisent et s’exacerbent. La guerre a généré de la souffrance et de la démotivation. Il faut rajouter la crise sanitaire et la crise économique qui existent dans beaucoup de pays, pas seulement en Arménie. C’est l’une des raisons pour lesquelles on a beaucoup travaillé sur nos orientations stratégiques, en anticipant des bouleversements.

E.C.- Les enjeux pour Lyon 3 c’est de continuer à être un soutien de l’UFAR, continuer à mobiliser nos différentes ressources et en interaction avec le recteur et toutes ses équipes, et de voir comment on peut essayer de repenser, d’améliorer certaines choses dans l’enseignement, pour être au plus près des préoccupations. L’enjeu, c’est de continuer notre coopération, de la densifier. Je ne suis pas un partisan de l’élargissement permanent des offres de formations, je crois qu’il vaut mieux les densifier, trouver d’autres partenariats avec d’autres entreprises, d’autres partenaires locaux, etc., pour vraiment faire de l’UFAR une grande université. En France, on aime bien parler de grandes écoles, moi, je vois l’UFAR comme une grande école, une grande école au sens français, une grande université, et Lyon 3 c’est un peu cela aussi. Ce sont vraiment des lieux d’excellence, et l’enjeu, c’est de maintenir ce niveau d’excellence. Avec Monsieur le recteur, je n’ai aucun doute sur cela, compte tenu de son niveau d’exigence.

 

Dans le contexte de post-guerre en Arménie, une sensibilisation et une certaine prise de conscience sans précédent s’observent dans plusieurs domaines, et notamment aussi dans celui de l’éducation. De nouveaux projets sont en train de s’élaborer. Est-ce que le partenariat entre ces deux universités est sensibilisé aussi particulièrement par rapport à ce contexte ?

 

B.V.- La guerre est toujours un test de système. Un exemple ? Dans une université qui prône l’intégrité, se trouver confronté à la guerre, c’est une situation qui oblige à tester cette valeur, pour voir si elle est vraie ou si c’est uniquement du blabla moralisateur. Chez nous, aucune valeur ne sera mise en avant tant qu’elle ne sera pas prouvée par des faits très concrets.

15 jours après le début de la guerre, on s’est posé la question de ce qu’on pouvait faire pour nos jeunes étudiants partis au combat, pour les réintégrer dans notre établissement. Mi-octobre, nous avions imaginé trois scénarios : la guerre dure un mois, deux mois, ou plus longtemps. Quel est le lien avec l’intégrité ? Nos jeunes ont montré leur intégrité, c’est-à-dire qu’ils ont fait passer l’intérêt collectif  devant leurs intérêts personnels. En s’engageant en tant que volontaires, les étudiants de l’UFAR ont incarné cette valeur d’intégrité. De notre côté, notre intégrité fut d’être honnête avec eux, et faire en sorte qu’ils puissent revenir, dans des bonnes conditions à l’université. 15 jours après le début de la guerre, nous étions les seuls à l’avoir anticipé, un « plan de réintégration des étudiants soldats », PRES. Toutes les équipes de l’UFAR se sont engagées dans ce projet de manière enthousiaste. Quand les étudiants sont rentrés de la guerre, le processus d’intégration était prêt : réunions régulières pour faire le point avec eux, voir leurs besoins et s’adapter, appui personnalisé et individualisé, cours particuliers et cours de groupe. Puis, le miracle s’est produit. Sur les 22 qui sont partis, 23 - avec un membre du personnel, 10 sont morts, 12 sont revenus et 11 ont réussi leur premier semestre, alors qu’ils avaient manqué deux mois de cours. La guerre nous a donc permis de vérifier l’existence à l’UFAR de cette valeur qu’on prône si fortement: l’intégrité.

E.C. - On partage entre Lyon 3 et l’UFAR cette même conception de la fonction sociale de la société. C’est très important. L’université, c’est un lieu d’émancipation individuelle, un lieu de formation, évidemment, mais c’est un lieu aussi où on peut s’élever. On s’élève socialement, on s’élève culturellement. Une université, ce n’est pas simplement un lieu où on met des professeurs et des salles de cours. C’est une véritable communauté. Je suis très attaché à cette idée de communauté universitaire. Et ce que Monsieur le recteur a fait avec la mise en place de ce programme au lendemain de la guerre, témoigne en tout point, de cette intégration sociale, de la mission sociale de l’université. C’est très important. On ne forme pas simplement les étudiants, on forme aussi des citoyens et c’est une mission essentielle de l’université. J’ajoute que l’UFAR est aussi un lieu d’émancipation des femmes avec un taux de féminisation des formations.