L'"Accélérateur 28", la pépinière d'entreprises de l’UFAR

Créer son entreprise en Arménie, dynamiser son économie, y offrir des emplois, d'avantage d'opportunités, la rendre attractive aux yeux d'une jeunesse qui n'y perçoit plus toujours son avenir, éviter la "fuite des cerveaux". Démontrant une fois de plus sa créativité, l'Université française en Arménie, l'UFAR, a lancé l'"Accélérateur 28", incubateur d'entreprises arméniennes en Arménie.

Par Olivier Merlet

L'idée était dans l'air du temps : face à un marché du travail internationalement tendu, le souhait de créer sa propre structure, originale, son propre emploi – et sans doute à terme, d'en offrir d'autres – constitue aujourd'hui l'objectif professionnel de nombreux jeunes de par le monde entier. En réponse à cette demande croissante, de nombreux établissements d'enseignement supérieur ou même des structures privées cherchent à encourager et développer cette culture de créateur d'entreprise et transmettre à leurs étudiants les outils, l'enseignement adapté qui favorisera leur succès.

La réputation de l’Université française en Arménie n’est plus à faire dans le domaine du développement de l’éducation au service de l’économie, en particulier depuis l’arrivée du nouveau recteur, Bertrand Venard en septembre 2020. Il est arrivé une semaine à peine avant la guerre des 44 jours et le conflit a précipité les choses. Le Recteur explique ainsi : « la mise en place d’un Accélérateur n’est pas une énorme innovation. Il faudrait être imbécile, arrogant ou incompétent pour s’attribuer cette idée. En effet, les accélérateurs existent en collaboration avec des universités depuis 2005. Ce qui est unique à l’UFAR, c'est le lien entre la guerre et la décision de son lancement. Lors d'un débat organisé à l'occasion de la visite d'un sénateur français, le jour même du cessez-le-feu, une brillante étudiante, ancienne de l’UFAR, me déclarait : « je ne sais si l’Arménie a un futur et si jet dois rester en Arménie ». Ce fut un électrochoc. Il fallait stabiliser les Ufariens en Arménie. Comment ? En les incitant, à créer une entreprise ».

Le lendemain, 10 novembre 2020, le Professeur Bertrand Venard soumettait à son équipe le projet d’un centre de formation, gratuit, ouvert à tout public, étudiant ou non, et destiné à développer l’entrepreneuriat en Arménie. L’"Accélérateur 28" était né. « Du fait de la genèse de ce programme, je voulais qu’il soit porteur d’espoir et j’ai trouvé que cette référence à la première république d’Arménie était un magnifique symbole de renouveau, 28 comme le jour de la première constitution arménienne, le 28 mai 1918 », explique encore le recteur Bertrand Venard.

L'esprit donné à ce programme est de créer de la valeur en Arménie par le biais de la création d'entreprises, notamment dans le secteur stratégique des hautes technologies. C'est aussi d'être ouvert à des profils différents que l'Ufar pourrait aider, au-delà de celui de ses propres étudiants, de toucher un public inhabituel de ce genre de domaine, les femmes notamment ainsi que les personnes en difficulté ou en situation de handicap. Cette ouverture à d’autres publics est cohérente avec l’altruisme et l’intégrité prônées comme valeurs clefs par l’université.

Un premier appel à candidatures est lancé au sein de l'Ufar et via les réseaux sociaux en décembre 2020.  Les réponses ne se font pas attendre, la première promotion est constituée en janvier 2021 autour de 12 projets regroupant une quarantaine d'étudiants. High-tech, commerce, tourisme, agriculture, services, culture, restauration… Quasiment tous les secteurs de l'économie arménienne sont concernés. Ils sont regroupés en deux pôles, en fonction de la maturité du projet : un programme intensif de "pré-accélération" sur 4 mois pour les startups en phase d'idée ou de validation de leur projet, et un programme d'accélération "à la carte" pour les entreprises qui ont déjà commencé à commercialiser ou industrialiser leur produit ou service.

Concrètement, il s'agit d'accompagner les porteurs de projet depuis la validation de leur idée d'entreprise jusqu'au démarrage de leur activité, mais aussi d'apporter à ceux qui, déjà en phase de développement, souhaitent bénéficier d'un soutien pédagogique supplémentaire sur des questions particulières. Si certaines thématiques comme l'étude du marché, la réussite à l'international, les aspects juridiques et la recherche des ressources constituent des questions incontournables pour toute entreprise et font donc partie d'un "tronc commun" imposé, l'apprentissage ne se résume pas à une série de cours. Il est avant tout basé sur la pratique, une réflexion et un travail centré sur le projet lui-même. La pédagogie est différenciée, chaque cas est envisagé individuellement et le soutien porte sur la ou les matières où les besoins de formation se font davantage sentir.

Le point fort de cet incubateur de "jeunes pousses" réside sans doute dans la composition de son encadrement et la répartition des rôles de son équipe pédagogique. Directrice du projet, Asya Movsisyan souligne : « dès le départ, nous avons eu beaucoup d’enthousiasme pour l’Accélérateur, l’accompagnement de nos jeunes, dynamiques et intelligents. Nous passons beaucoup de temps à agencer 3 parties prenantes essentielles : notre équipe (les facilitateurs),  les tuteurs et les experts».

En effet, trois acteurs clés sont impliqués dans la mise en œuvre de l'"Accélérateur 28". La coordination administrative et opérationnelle en est assurée par des "facilitateurs", le département "Développement et relations entreprises" de l’Ufar, qui sélectionne les dossiers et élabore les plans de formation et surtout qui organise, tout au long du programme, la communication entre toutes les parties prenantes du projet - équipes participantes, tuteurs, experts, universités partenaires ou donateurs – ainsi que la mise en relation des jeunes créateurs avec le vaste réseau professionnel de l'Ufar, composé des anciens de l'université et de tous ses partenaires internationaux. Des "tuteurs", ensuite, issus du monde de l'entreprise, sont en charge d'accompagner les participants dans leur phase de création ou de développement. Au cours de rencontres régulières, en personne ou à distance, ils leur font part de leur propre expérience, leur prodiguent les conseils professionnels adaptés aux situations qu'ils ont eux-mêmes rencontré et les mettent en garde contre les erreurs à ne pas commettre. Enfin, des "experts", des cadres de haut niveau intervenant ponctuellement sur des thématiques spécifiques dont ils sont spécialistes, au travers de séminaires et de conférences mensuels.

Une grande innovation de l’Acc28 (son petit nom !) est d’avoir élaboré des partenariats stratégiques avec cinq universités arméniennes : le Conservatoire national de musique, l'Académie des Beaux-Arts et les facultés d'architecture, d'agriculture et des sports. L'idée est d'associer des profils très hétérogènes et complémentaires, une multidisciplinarité et une hybridation des compétences propices à déboucher sur des idées de création très originales et qui trouveront naturellement leur marché.

Un exemple de jeune entreprise ufarienne ? Flighthunter, une startup en phase de développement (en stade "MVP" pour les spécialistes, "Minimum Viable Project") créée il y a bientôt deux ans. Son concept est de faire évoluer le trafic aérien de passagers vers un service centré sur la demande réelle de sa clientèle quant aux destinations desservies, en créant des vols charters directs sur des liaisons habituellement soumises à escales de transit et vols de correspondance. Si la jeune société avait su de suite imaginer et poser les bases de son service commercial (une application), aucun de ses fondateurs ne connaissait réellement les rouages du secteur. Elen Mikayelyan, directrice de l'exploitation de Flighthunter a intégré l'"Accélérateur" 28 à la rentrée de sa deuxième promotion, en septembre 2021. Son premier besoin était donc de collaborer avec un spécialiste du transport aérien afin de bénéficier de son expérience et de ses conseils pour optimiser son offre professionnelle et constituer avec son aide un réseau professionnel dédié et efficace. Les "facilitateurs" ont ouvert le carnet d'adresses de l'Ufar et contacté l'un de ses anciens élèves exerçant aujourd'hui aux services marketing de l'aéroport international Saint-Exupéry à Lyon, en France, en lui proposant ce rôle de "Mentor" qu'il a de suite accepté de bonne grâce.

À la différence des recommandations des "Experts", impersonnelles et ponctuelles, le travail avec un mentor, le "tuteur", est avant tout basé sur une relation personnelle et amicale, presque complice. Elle va permettre grâce à des échanges directs, sur une base au minimum hebdomadaire, non seulement de résoudre nombre des difficultés qui se dressent sur le chemin des jeunes créateurs mais aussi de leur apporter un élément que l'on aurait tort de considérer comme secondaire : le soutien moral et les encouragements d'un spécialiste du domaine, toute la motivation nécessaire pour mener à bien le projet et lui assurer le succès.

Elen Mikayelyan ne s'en cache pas lorsqu'on lui demande ce qu'elle retire de son passage par l'Accélérateur 28 : « lorsque vous démarrez une entreprise, les difficultés sont telles que bien souvent, vous vous dites qu'il serait plus simple de tout arrêter et de se mettre à rechercher un emploi comme tout le monde. À ce niveau-là, les contributions de notre mentor et de l’Accélérateur ont été décisives. Avant de me rendre à Dubaï où je devais négocier une nouvelle collaboration, je l'ai appelé pour lui soumettre la présentation que j'avais préparée. Il m'a suggéré deux, trois modifications, mais son retour était si positif, surtout provenant de quelqu'un du sérail – il m'a même dit qu'il était étonné que personne n'y ait pensé plus tôt - que je suis partie "gonflée à bloc", pleine de confiance, presque certaine de mon succès, et effectivement, nous avons signé ! »

Flighthunter fait partie de la trentaine d'entreprises "en incubation" depuis le démarrage de l'Accélérateur 28 il y a tout juste un an. Elle collabore déjà avec plus de 1200 aéroports dans le monde et plusieurs compagnies aériennes originaire d'Inde, de Russie, des Etats-Unis et donc, tout dernièrement, des Émirats Arabes Unis.

Fin février, l'Ufar lancera l'appel à candidatures pour la troisième promotion de l'Accélérateur. Elle espère bien passer la vitesse supérieure avec encore davantage de nouvelles idées que leurs concepteurs viendront y évaluer et peut-être concrétiser sous ses auspices. « Quel qu'en soit l'aboutissement, que leur idée se réalise ou non, l'essentiel est de créer une dynamique chez les jeunes qui participent à l'accélérateur, leur insuffler l'idée de la création d'entreprise. De planter une petite graine qui germera un jour, peut-être pas tout de suite mais à terme, que ce soit par la création d'une entreprise, ou dans la direction de projet d'une organisation plus importante qui requerra toutes les caractéristiques d'un entrepreneur. » explique Bertrand Venard. Et le recteur de conclure : « Le projet de l'Ufar est de servir l'Arménie, sa jeunesse et la coopération entre la France et l’Arménie. Notre dessein n’est pas que les jeunes viennent se former ici et partent travailler dans le monde entier. Comment les inciter à rester en Arménie ? En les aidant à créer leur entreprise. Comment fait-on ? En commençant déjà par développer chez eux une culture entrepreneuriale. L'Ufar n'est pas une porte de sortie, c'est une porte ouverte sur le monde et le succès professionnel ».