L'histoire de l’Arménie s’écrit aussi au féminin : Diana Abgar, pionnière héroïque de la diplomatie arménienne

Société
19.03.2026

À l’occasion du Mois de la Femme en Arménie, célébré du 8 mars au 7 avril, nous vous proposons une série d’articles consacrée aux femmes arméniennes qui, à travers les siècles, ont marqué l’histoire par leur courage, leur intelligence et leur engagement. Des reines qui ont façonné les destinées du royaume aux femmes de résistance qui ont défendu leur peuple dans les moments les plus sombres, en passant par les scientifiques, les artistes et les pionnières de nombreux domaines, ces portraits retracent une histoire souvent méconnue mais essentielle. Cette série est une invitation à redécouvrir ces figures marquantes et à rendre hommage à leur héritage vivant. 

 

En 1920, Diana Abgar, nommée consule de la République d’Arménie au Japon, entre dans l'Histoire comme la première femme diplomate au monde. Plus qu’une représentante d’État, elle fut surtout la providence de centaines d’Arméniens fuyant le génocide, orchestrant leur survie de Vladivostok jusqu'aux côtes américaines, via le Japon. Enfant de la diaspora arménienne, elle demeure aujourd’hui l’incarnation de l’héroïsme ordinaire d'une femme face au fracas d’un destin collectif, prouvant que l’appartenance à un peuple ignore les frontières, tout comme l’appartenance à un sexe ignore les limites. 

 

Par Gabrielle Delorme

Une figure plurielle : femme de lettres, entrepreneuse et mère

Diana Hovhannes Abgar, née Anahit Aghabekyan le 12 octobre 1859 à Rangoun (actuel Myanmar), est la cadette d’une fratrie de sept enfants. Sa famille, les Aghabekyan, descend de la lignée des Arméniens de Djoulfa, déportés en Perse au XVIIe siècle avant de s'établir en Inde. C’est là qu'elle grandit, recevant une éducation anglaise de haut niveau tout en cultivant la maîtrise de la langue arménienne. 

Le 12 juin 1889, elle épouse à Hong Kong Mikael Abgaryan (Abgar), un riche marchand arménien. Le couple s’installe dès 1890 au Japon, dans la ville portuaire de Kobe, où ils fondent la société d’import-export APCAR and CO. À la suite de la mort soudaine de son époux en 1906, Diana se retrouve seule pour élever leurs trois enfants. Elle reprend la direction de l'entreprise familiale et parvient à les faire prospérer, assurant ainsi un grand confort matériel à sa famille. Tout en poursuivant ses activités littéraires, elle forme son fils, alors son assistant, à prendre des responsabilités croissantes au sein de la société. Elle s’établit ensuite à Yokohama, ville qui deviendra le centre névralgique de son remarquable engagement diplomatique.

 

Le tournant de 1909, son plaidoyer pour un peuple libre  

Le 19 avril 1909, les massacres d’Adana, où 30 000 Arméniens perdent la vie sous une vague de nationalisme turc, marquent un tournant définitif dans la vie de Diana. Dès lors, elle consacre ses écrits à la question arménienne, s'interrogeant sur les libertés et la protection qui pourraient être accordées à son peuple au sein d'un Empire ottoman en déclin.

En 1910, elle publie deux ouvrages majeurs : La Vérité sur les massacres arméniens et L’Arménie trahie. Guidée par sa foi chrétienne, elle livre en 1911 sa vision du monde dans En son nom, traçant le chemin spirituel qu’elle compte emprunter. Son plaidoyer pour une terre et un peuple libres continue dans la suite de ces ouvrages :  Le Problème de la paix (1912), Paix, pas de paix (1912) et Le Grand Diable (1914)

Elle collabore activement avec les journaux The Japan Gazette, Far East et même le Figaro, devenant un relais essentiel pour sensibiliser le reste du monde aux atrocités dont sont victimes les Arméniens. 

 

La "Mère des Exilés arméniens" à Yokohama :

Lorsque le génocide de 1915 éclate, l'horreur dépasse ses pires prédictions. Entre une Russie sombrant dans la révolution bolchevique et une Europe dévastée par la Grande Guerre, des milliers de survivants se retrouvent pris au piège. Beaucoup choisissent l'exil vers l'Est : un périple exténuant de 10 000 kilomètres à travers la Sibérie pour atteindre le Japon, avec l'espoir de rejoindre les États-Unis.

À Yokohama, Diana Abgar devient le salut de ces exilés. Elle parvient à influencer la politique étrangère japonaise pour faciliter l'accueil des réfugiés. Elle assure toute la logistique de l’exil en coordonnant les entrées sur le territoire japonais et en organisant les départs vers San Francisco ou Seattle en sollicitant directement le Secrétaire général des États-Unis et des soutiens locaux. Selon les estimations récentes, elle aurait aidé entre 600 et 4 000 Arméniens. Elle ne se contentait pas de papiers officiels : elle logeait, nourrissait les familles, trouvait du travail aux adultes et inscrivait les enfants à l'école.

 

Une nomination éphémère qui marqua l’Histoire : 

Grâce à son réseau au sein du ministère japonais des Affaires étrangères, elle joue un rôle décisif dans la reconnaissance de la Première République d'Arménie par le Japon en 1918.

Le 22 juillet 1920, elle entre dans l'histoire en étant nommée Consule générale de la République d'Arménie au Japon. Cette nomination fait d’elle la toute première femme diplomate de l’histoire moderne. Toutefois, sa fonction officielle ne dura que quelques mois ; le temps que la Première République d’Arménie s’effondre sous la pression soviétique.

L'héritage de Diana Abgar reste immense. Elle a dédié sa vie à transformer une terre d'exil en un lieu d'espoir, prouvant qu'une voix de femme isolée, issue de la diaspora, armée de conviction et de compassion, peut changer le destin de milliers de personnes. Jusqu’à sa mort, elle continua d’aider les populations les plus en difficulté et d’œuvrer pour la reconnaissance de l’histoire arménienne. 

Fidèle à l'Église apostolique arménienne, elle est honorée en 1926 par un décret spécial du Catholicos Gevorg pour ses services rendus à la nation. Elle s'éteint le 8 juillet 1937 à Yokohama, à l'âge de 77 ans. Elle repose aujourd'hui au cimetière pour étrangers de Yokohama, aux côtés de son mari.