Ouverture d'un centre de rééducation fonctionelle à l'hopital militaire d'Erevan

Société
04.10.2021

Lorsque la guerre éclate il y a un an, plusieurs associations et quelques 200 volontaires médecins, personnels soignants mais aussi, traducteurs, logisticiens ou économistes, tous Arméniens de France, décident spontanément d'unir leurs efforts dans un collectif destiné à parer à la toute première des urgences : venir au secours des victimes directes du conflit et soigner les blessés. C'est ainsi que nait Santé Arménie, juste quelques jours après le déclenchement des hostilités, et qu'une toute première mission chirurgicale est dépêchée en Artsakh.

Le 23 septembre dernier, l'ONG française Santé Arménie inaugurait le centre de rééducation des blessés et amputés de guerre à l'hôpital militaire Muratsan d'Erevan. Le Courrier d'Erevan a interrogé à ce sujet Karine Chahbazian, coordinatrice du projet.

Par Olivier Merlet

Une fois sur place, l'association prend très rapidement conscience de toute la mesure du problème. Les blessés et traumatisés de guerre affluent par milliers, au premier rang desquels les combattants bien sûr. Ils présentent parfois des formes de brûlure assez peu connues, dues à l'utilisation d'armes chimiques interdites comme les bombes au phosphore, beaucoup plus graves que des brûlures simples.

La mortalité est très élevée et pour les survivants, ces blessures peuvent causer des lésions paralysantes irréversibles imposant une prise en charge très précoce. L'urgence des premiers soins passée, les soldats à peine convalescents tardent parfois à être évacués vers l'arrière, en Arménie, où la question de leur rééducation se pose alors de façon cruciale.

« L'Arménie compte de très bons médecins et de très bons chirurgiens, mais il y a une vraie problématique de rééducation et de réadaptation », raconte Karine Chahbazian. Née en Arménie, cette neurologue de formation rejoint la France à l'âge de 33 ans où elle se spécialise en pathologie neurovasculaire, notamment en lien avec le traitement des AVC. Chef de service de neuro-rééducation à l'hôpital universitaire de Paris-Saclay Bicêtre depuis 8 ans, elle est aussi la coordinatrice du projet de rénovation du service de réhabilitation physique des blessés et amputés de guerre à l'hôpital militaire Muratsan d'Erevan.

 

Réhabilitation structurelle, rééducation pluriprofessionnelle

Le projet est réalisé dans les murs de l'hôpital militaire d'Etat, l'un des plus pauvres et mal équipés de la capitale, où les infrastructures n'avaient quasiment pas évolué depuis l'époque soviétique. Le service concerné était en piteux état presque insalubre et situé au premier étage de l'un de ses bâtiments, inaccessible aux personnes à mobilité réduites.

« C'était une double urgence. Les locaux existaient mais ils étaient inutilisés. Il fallait absolument les rendre accessibles et fonctionnels. D'autre part, l'hôpital militaire prenait en charge une grosse partie de blessés de guerre mais n'était pas en mesure de leur fournir les soins de suite nécessaires à leur rétablissement. Or, la rééducation, ce n'est que cela : des soins de suite et une réadaptation coûteuse, à envisager sur le long terme ».

Le projet est officiellement lancé en janvier de cette année. Côté français, la collecte des fonds et du matériel s'organise. Côté arménien, le colonel Vahan Gevorkian, directeur de l'hôpital militaire, ouvre grand ses portes aux professionnels de Santé-Arménie et leur laisse carte blanche. « Ils nous ont offert des conditions optimales pour pouvoir travailler. Ils ont été très aidant et ont accepté toutes nos propositions ; jamais d'obstacle ni de problème bureaucratique ».

La rénovation des locaux commence. Neuf mois plus tard, 90 000 euros ont été récoltés via des mécènes institutionnels comme l'UGAB, le Fonds arménien de France et celui d'Arménie, l'Œuvre des chrétiens d'Orient ainsi que des associations et des donateurs privés. Le nouveau plateau est opérationnel, repeint à neuf, réaménagé, et petit à petit sera de mieux en mieux équipé. Deux kinésithérapeutes ont été embauchés et l'escalier est désormais équipé d'un fauteuil-élévateur.

« Nous avons maintenant à notre disposition tout un service technique de rééducation où les patients hospitalisés, que ce soit en orthopédie, neurologie ou neurochirurgie peuvent d'ores et déjà recevoir des soins de qualité. Lorsque l'on parle de blessé de guerre, c'est multi-organique, complexe, combiné, compliqué. Tous les types de blessure sont possibles, du système nerveux central, cérébral, de la peau, des articulations, de la moelle… La rééducation doit donc être pluriprofessionnelle avec médecins, kinés, ergothérapeutes, dermatologues, orthophonistes, psychologues ; tous les acteurs de la santé. C'est un vrai travail d'équipe. On ne peut pas traiter les symptômes séparément : on évalue ensemble les capacités du patient, on établit un diagnostic général multisectoriel et les différents spécialistes coordonnent leurs soins et leurs séances. L'ergothérapeute, par exemple, réadapte le patient aux gestes de la vie, notamment par un travail sur les mains. Il ne peut obtenir de bons résultats s'il n'est pas averti du travail du kinésithérapeute qui traite, lui, la motricité de tout le corps ».

 

Transmettre sans imposer

« Notre but est d'employer des rééducateurs, des médecins et des paramédicaux arméniens, militaires ou civils. Ils sont sur place et ont fourni le plus gros du travail pendant la phase aiguë post-guerre ».  La neurologue constate malgré tout un vrai décalage entre la formation qu'ils reçoivent ici, en Arménie, et celle dispensée en Europe. « Pour que la rééducation soit vraiment efficace et pour obtenir beaucoup de résultats avec peu de moyens, il faut que les praticiens utilisent certaines méthodes, pas forcément très coûteuses. Cependant, par manque de formation, de connaissances théoriques ou pratiques, ces moyens ne sont pas utilisés... Nous mettons tout en œuvre pour y pallier, lors de nos missions sur place, mais l'essentiel de la formation s'effectue depuis la France. Grâce à l'Internet et depuis le premier confinement il y a un an, de nombreux programmes de qualité ont été conçus pour être diffusés en distanciel. Nos collègues arméniens sont invités à y participer de manière interactive et par groupes de spécialité.

Nous prenons garde à ne pas transposer nos propres fonctionnements, à ne pas modifier les systèmes en place mais plutôt à faire valoir nos remarques, nos idées et nos souhaits. On ne peut pas prendre le modèle français et le ramener ici. On est obligé de prévoir une médecine moins coûteuse. Tout ce que nous voulons mettre en place doit être adaptable et acceptable pour l'Arménie ».

 

Approche psycho-psychiatrique globale

Un accent particulier est également mis sur la prise en charge de la douleur et de la détresse psychologique. « Pour ces patients blessés qui sont passés par la guerre, on parle beaucoup d'atteinte au niveau physique en oubliant qu'ils sont presque tous à 100 % psycho-traumatisés. Certains peuvent même développer des comportements dangereux, voire suicidaires, ou rentrer en apathie et se refermer complètement sur eux-mêmes. Leur raisonnement peut être atteint, toutes les fonctions cognitives peuvent-être altérées ». La plupart du temps, pour leur propre sécurité, ces patients doivent rester à l'hôpital où un suivi psycho-psychiatrique rapproché s'impose. Santé Arménie a embauché dès le début du conflit, douze psychologues supplémentaires dans plusieurs villes d'Arménie pour les former à intervenir auprès des blessés de guerre, mais aussi de leur entourage et de leur famille. « Leurs traumatismes sont terribles et vécus quasiment de la même façon par les proches, on ne peut pas séparer les choses. Bien prendre en charge un malade, c'est le considérer dans son environnement, surtout lorsqu'il s'agit de l'aspect psychologique ou psychiatrique ».

Nombre de pathologies, neurologiques notamment, peuvent nécessiter un an à un an et demi de travail, voire dans certains cas évolutifs, des séances de kinésithérapie à vie. La rééducation peut donc être très longue mais ne se passe pas entièrement en milieu hospitalier. Dès que l'état du patient est stabilisé, qu'il réacquiert une certaine autonomie et n'a plus besoin de voir le médecin tous les jours, il regagne son domicile et peut passer en hospitalisation partielle. Il continue alors sa rééducation en ambulatoire, quelques heures par jour ou quelques jours par semaine à l'hôpital.

 

S'adapter au handicap, adapter le handicapé

« La rééducation, c'est très vaste : toute pathologie nécessite une rééducation. Le but, c'est la récupération maximum de l'autonomie du patient, faire en sorte qu'il devienne le plus autonome possible dans les activités de sa vie quotidienne. Quelqu'un qui n'arrive plus à s'habiller ou à s'alimenter seul, sa qualité de vie est vraiment très altérée. Nous devons penser à sa réinsertion familiale, sociale et professionnelle ».

98 % des blessés de guerre sont des garçons âgés de 18 à 25 ou 30 ans. Presqu'encore des enfants, de tout jeunes hommes en tous cas. Ils doivent apprendre un métier, démarrer une vie professionnelle et se sentir utiles dans la société.

« Avec le handicap ce n'est pas possible. Je suis en fauteuil roulant, j'ai des bras et un cerveau qui fonctionnent, je suis ingénieur ou comptable, je suis tout à fait capable de travailler mais pas de monter les escaliers qui mènent à mon bureau. L'employeur, la société, doivent s'adapter au handicap de même que le handicapé doit pouvoir s'adapter à son environnement et malgré ses incapacités, continuer à vivre sa vie, à exercer son rôle dans la famille, professionnellement, et dans la société. Plusieurs études européennes ont montré qu'investir sur l'intégration des handicapés, même si ça coûte, la santé publique se retrouve finalement gagnante au bout du compte. Plus on gagne en autonomie, moins on coûte à la société. Et puis on parle d'individus, de personnes humaines.

Malheureusement, on ne peut pas, en Arménie, s'appuyer sur une Sécurité Sociale à la française pour élaborer un protocole de rééducation. Ce n'est pas possible. À ce jour, l'État Arménien ne prévoit que 2 fois 23 jours de prise en charge. C'est ridicule par rapport au traitement au long cours du grand handicap dont sont atteints les blessés de guerre. Je pense que les ministères de la santé et des affaires sociales devraient vite mettre en place des groupes de travail pour revoir leurs critères et réformer ou revoir la prise en charge de ces malades ».

Sante Arménie prévoit l'ouverture à Goris, dans la province de Syunik, d'un deuxième centre de rééducation de jour au sein d'une clinique franco-arménienne cardio chirurgicale.