
Une fournaise fenestrée, un rosier sauvage qui parfume et embellit la vue devant la salle de travail chauffée par des mains et des pinceaux affairés et plusieurs étagères truffées de bols, de théières, de tasses, sous-tasses et aiguillières aux motifs floraux et végétaux. L’atelier de poterie Ceramzart, inauguré par l’ancienne fonctionnaire irano-arménienne Azatoohi Simonyan en 2022, ne fait pas seulement office d'exposition de prouesses artisanales, mais il demeure un lieu de rencontre pour ceux qui tâchent de reconstituer leur vie après la guerre. Le Courrier d’Erevan raconte comment un atelier de poterie donne de nouvelles possibilités aux réfugiés de l’Artsakh.
Par Francesco Radicioli Chini; photos : Paul Van der Stegen
Originaire de la communauté arménienne de la ville d’Ispahan, Azatoohi Simonyan a d’abord étudié les sciences politiques et les relations internationales à l’Université d’Erevan avant d’emménager dans l’Artsakh où elle a occupé différents postes gouvernementaux, comme celui de conseillère du Président de la République d'Artsakh. Des maisons sont abandonnées, des vies entières restent figées dans les rues des villes et des hameaux de l’Artsakh et quarante mille réfugiés affluent en Arménie à l’occasion des combats de 2020. Si les souvenirs ne s’estomperont jamais, Madame Simonyan essaie de créer un lieu où les réfugiés puissent retrouver de l’espoir, « gagner leur vie, tout en se professionnalisant ». Elle-même nous illustre ce double objectif : percevoir des revenus à travers un travail qui a aussi des capacités thérapeutiques. Elle justifie cette entreprise dans la poterie par la demande qu’elle trouve en Arménie et par le bon renom qu’elle a à travers le pays.
L’atelier n’accueille pas seulement les passionnés de la céramique et de l’artisanat traditionnel arménien, mais il permet aussi, jusqu’à présent, à quelque six cents enfants déplacés entre trois et dix-huit ans de s’égarer. La fondatrice nous fait comprendre qu’il était nécessaire d’aboutir à « une stratégie qui dure sur le long terme ». Loin d’être une usine, son atelier s’avère en réalité « une entreprise sociale, et non pas une entreprise qui cherche le gain car la première sert les intérêts de la communauté ».
L’atelier qu’elle a conçu se base, certes, sur des entrées d’argent en lien avec les ventes des produits manufacturés et des cours que les expatriés et les riverains viennent prendre, mais les revenus qu’il génère « ne remplissent les poches de qui que ce soit ; ils servent à pourvoir du travail à de nouvelles personnes et à organiser d’autres ateliers ». Elle s’efforce, qui plus est, de faire comprendre aux autres que cette activité permet non seulement de faire profiter d’un moment d’évasion au quotidien, mais elle veut également que l’on comprenne que « ce travail caritatif aide les enfants de l’Artsakh à passer un moment agréable ». Elle ajoute que « les produits sont également compétitifs sur le marché étranger et nous sommes ravis de recevoir des commandes de l'étranger ».
Bien que nous cherchions à pénétrer de nouveaux marchés pour élargir notre clientèle. » Les dons, précise-t-elle, restent essentiels pour nous, notamment pour le loyer et l'équipement nécessaire, en attendant d'étendre nos zones de vente. Le soutien de la diaspora est tout aussi important pour ce projet. Lors de sa visite en France en 2022, Azatoohi Simonyan a rencontré Janik Manasyan, président de l'ONG « Solidarité France-Patrie Protestante » (SPFA), et David Shahinyan de l'association « Espoir pour l'Arménie », qui œuvrent en Arménie pour promouvoir la langue et la culture françaises, améliorer les infrastructures des villes et villages arméniens et mettre en œuvre des programmes sociaux et éducatifs. Interrogée sur la principale difficulté rencontrée, elle a reconnu qu'« il avait été particulièrement difficile d'élaborer une proposition de projet écrite et de la soumettre à Janik Manissian afin d'obtenir le financement initial ».
Ce qui est important, poursuit-elle, « c’est de rencontrer des personnes qui croient en un projet » et elle conclut en reconnaissant que « la confiance que l’on lui témoigne renforce son engagement pour développer son projet ». Concernant l'aspect administratif, Azatoohi Simonyan souligne qu'il n'y a eu aucun conflit avec l'administration arménienne. Bien qu'aucun financement spécifique ne provienne de sources institutionnelles, le gouvernement publie régulièrement des appels à projets, comme celui que Caramzart a remporté lors de l'édition 2024. Elle explique également que leur enregistrement en tant qu'association caritative leur permet de bénéficier d'une exonération fiscale après la soumission d'un rapport d'activité annuel démontrant l'utilité de leur travail.
En cas de difficultés financières, une aide extérieure viendra combler les manques : la diaspora arméno-américaine est prête à apporter un soutien financier afin que Caramzart puisse poursuivre ses activités. La Fondation Vahe Fattal, du nom d'un designer d'origine syrienne décédé à Los Angeles en 2019 et créateur du drapeau et des armoiries d'Artsakh, est un partenaire stratégique de Ceramazart, représentée par son président, Yervand Nahikyan, avec lequel nous avons déjà établi une coopération à long terme, partageant les mêmes valeurs et idées en matière de développement de la culture et de l'art arméniens
Les effets bénéfiques de cet atelier sont bien évidents. Une fois son pinceau et sa palette déposés, Erna Mkrtchian nous raconte son histoire, derrière elle, un drapeau de l’Artsakh avec son triangle blanc dentelé. Originaire de Stepanakert, elle enseignait dans un centre récréatif et était membre d’une association locale de peintres avant la fuite de 2020. L’art est apanage familial chez Erna : son oncle était peintre à Moscou à l’époque soviétique et elle ressent un lien génétique avec l’art et la culture, d’autant plus que l’un de ses enfants étudie l’architecture et le graphisme à l’Université d’Erevan, ce qui la pousse à penser que « la ligne se poursuivra ». La gratitude qu’elle exprime envers Ceramzart ne se borne point au plan verbal, mais elle émerge notamment de son activité quotidienne au sein de l’association : même si elle se sent bien accueillie en Arménie, elle pense constamment à la terre qu’elle dû quitter, dont la mémoire se ravive quand elle colore les images des églises et des monuments qui figurent sur les jarres, les assiettes et les carafes sortant de la fournaise à côté.
Les décalages générationnels et géographiques ne sont donc plus un obstacle à la réalisation d’un projet, mais ils deviennent des occasions d’affirmer une arménité qui dépasse toutes les bornes physiques et matérielles que l’on connaît pour entretenir et nourrir un héritage qui se perpétue malgré tout.








