“Plus jamais ça” : la jeunesse formée à la mémoire

L’Université française en Arménie (UFAR), en collaboration avec le Mémorial de la Shoah de Paris, a réuni à Erevan une trentaine de ses étudiants pour une formation de deux jours sur les violences de masse.

 

Par Lucie Kaprielian

A Erevan, en Arménie, un événement exceptionnel se prépare dans une salle de conférence. Une formation de deux jours consacrée aux crimes de masse, abordés d’un point de vue à la fois historique et juridique.

Ainsi, les 23 et 24 septembre s’est tenue la deuxième édition de la formation intitulée Interroger le « Plus jamais ça » : comparer pour mieux singulariser. Il s’agit d’une formation participative avec l’intervention d’experts – historiens reconnus – destinée aux étudiants de l’Université française en Arménie (UFAR), sous forme de conférences et d’ateliers.

Accueillie par l’UFAR, cette formation est organisée en collaboration avec le Mémorial de la Shoah de Paris, un musée consacré à l’histoire juive et particulièrement à l’enseignement de la Shoah.



Une ouverture solennelle

Dans son mot d’ouverture, la rectrice de l’UFAR, Salwa Nacouzi, présente l’événement comme “un privilège d’avoir ce type de formation, particulièrement par les temps qui courent car, comme vous le savez, nous sommes dans une situation géopolitique qui fait que tout le monde se radicalise et qu’on a besoin de s'asseoir, de réfléchir et de nommer les choses”.

Salwa Nacouzi, rectrice de l’UFAR
 Salwa Nacouzi, rectrice de l’UFAR


Autour d’elle se trouvent de fortes personnalités, dont le conseiller de coopération et d’action culturelle de l’ambassade de France en Arménie, Xavier Richard, et le directeur par intérim de la Fondation “Institut-Musée du génocide des Arméniens”, Hrachya Taschyan. Face à eux, se trouve une rangée de jeunes étudiants arméniens qui se sont inscrits. Parmi les 70 candidatures, seulement une poignée a été sélectionnée pour participer à cette formation, c’est ce qu’a rappelé la rectrice qui les invite à ne pas hésiter à poser des questions.

Hrachya Taschyan, directeur par intérim de la Fondation “Institut-Musée du génocide des Arméniens”
Hrachya Taschyan, directeur par intérim de la Fondation “Institut-Musée du génocide des Arméniens”


« Plus jamais ça  » est un intitulé ambitieux, comme l’a souligné Xavier Richard, puisqu’il ne suffit pas seulement de s’en souvenir, mais aussi d’apprendre à reconnaître les mécanismes qui peuvent y conduire, constituant ainsi le cœur de l’enseignement de cette formation. Selon lui, ces mots ouvrent le débat et la réflexion plutôt que de les conclure.

Xavier Richard, conseiller de coopération et d’action culturelle de l’ambassade de France en Arménie,
Xavier Richard, conseiller de coopération et d’action culturelle de l’ambassade de France en Arménie  


Il a également rappelé que le partenariat entre le Mémorial de la Shoah et le musée-mémorial du génocide des Arméniens ne datait pas d’hier. Une coopération a été signée en 2015, lors d’une visite de François Hollande en Arménie.


Une formation dense : comparer sans hiérarchiser

L’objectif de la formation est de revenir au socle juridique du droit international pour comprendre les usages des termes tel que génocide. Les intervenants y ont apporté, au travers d’ateliers, des études de cas précises, afin de savoir comparer les événements de violence de masse, sans pour autant créer une hiérarchie entre eux, d’où l'intitulé « comparer pour mieux singulariser ».


Le programme est donc assez chargé, mêlant à la fois débat, interaction et présentation. Et tout commence avec le premier intervenant de la session. Il s’agit de l’historien belge spécialiste de l’antisémitisme et ancien employé du Mémorial de la Shoah, Joël Kotek.
 

Joël Kotek, historien belge spécialiste de l’antisémitisme et ancien employé du Mémorial de la Shoah
Joël Kotek, historien, spécialiste de l’antisémitisme 


Lors de son intervention, il a insisté sur l’importance de bien employer les termes juridiques, dont celui de “génocide”, qui est souvent mal utilisé dans le cadre de l’actualité brûlante. Il a notamment proposé aux étudiants un exercice sur les différentes catégories du droit international pénal caractérisant les violences de masse : crime de guerre, crime contre l’humanité, génocide ou encore épuration ethnique.

Son intervention n’est pas la dernière puisqu’il revient en fin de journée en abordant un sujet brûlant du Proche-Orient, toujours au travers du prisme de l’emploi du bon mot entre génocide, apartheid et état colonial. Il revient également le lendemain avec un nouvel atelier interrogeant cette fois l’antisémitisme d’hier et d’aujourd’hui.

Mais Joël Kotek n’est pas le seul intervenant. D'autres le suivent, dont un atelier d’étude de cas présenté par l’historienne et enseignante à l’INALCO, Élodie Gavrilof, et le responsable du service pédagogique du mémorial de la Shoah, Hubert Strouk, qui comparent les atrocités de masse commises contre les Yézidis et celles survenues dans le Haut-Karabakh. Hubert Strouk a notamment animé un autre atelier sur la désinformation, soulignant l’importance de savoir distinguer la vraie de la fausse information dans le traitement de ces sujets sensibles.

Hubert Strouk,  responsable du service pédagogique du mémorial de la Shoah
 Hubert Strouk,  responsable du service pédagogique du mémorial de la Shoah


Ce dernier revient aussi le lendemain pour présenter les fondamentaux de la Shoah. Accompagnée de Vincent Duclert, historien et chercheur au CESPRA-EHESS, Élodie Gavrilof revient animer un atelier qui est consacré au génocide des Arméniens, visant d’abord à expliquer le processus d’extermination de ces derniers, puis à comprendre au travers des documents et témoignages. Un nouvel intervenant vient terminer cette formation. Il s’agit de Richard Rechtman, anthropologue et psychiatre, directeur d’étude à l’EHESS, qui anime le module interrogeant, cette fois, le point de vue des bourreaux.



Un partenariat de confiance

Les intervenants défilent un par un, présentant leurs modules. Les étudiants écoutent, observent et notent ce qui les interroge. Cette édition est la deuxième à l’UFAR en l’espace de deux ans. C’est un projet qui se veut sur la durée pour éveiller les consciences sur un sujet aussi délicat.

La coordinatrice des relations internationales au mémorial de la Shoah, Zélie Daull, a détaillé la philosophie du dispositif. “On est une institution. On travaille essentiellement sur la Shoah, c’est notre cœur de métier, mais on essaie aussi d’avoir une approche plutôt inclusive. Parce qu’on sait qu’en fait il faut faire communiquer aussi cette histoire passée avec une histoire contemporaine”, explique-t-elle.

Zélie Daull, coordinatrice des relations internationales au mémorial de la Shoah
Zélie Daull, coordinatrice des relations internationales au mémorial de la Shoah


“ L’UFAR, on a commencé à travailler avec eux il y a deux ans. Ça s’est très bien passé”, rappelle Zélie Daull, expliquant que le choix de ce partenaire permettait de “rencontrer ses étudiants pour dialoguer sur ces questions-là”. On va dire qu’il y a une portée intellectuelle, une portée pour essayer de comprendre ce qui se passe dans le monde. On n'a pas la prétention d’apporter les savoirs. Mais, en tout cas, on propose cela, un dialogue avec les autorités locales ou les intervenants locaux.”

Le choix de l’UFAR comme partenaire s’explique par une relation de confiance nouée depuis deux ans avec la direction de l’établissement, mais aussi par une volonté du Mémorial de témoigner son soutien à l’Arménie après les événements du Haut-Karabakh. « En Arménie, il y a une tension depuis quelques années avec ce qui se passe en Israël et notamment le soutien israélien à l’Azerbaïdjan dans la guerre avec le Haut-Karabakh. Donc, revenir discuter de ces points-là, ça nous paraissait important pour ne pas cristalliser des préjugés aussi et apporter un autre regard, ajoute la coordinatrice des relations internationales, qui n'exclut pas d’envisager d’autres partenaires en Arménie.



Une formation qui se veut éducative

“On n’est pas là pour mettre une hiérarchie entre les génocides et les crimes contre l’humanité ou quoi que ce soit. Mais on est là pour essayer de comprendre et faire des ponts. C’est vraiment un esprit de coopération », confirme Zélie Daull qui espère donner aux étudiants une grille de lecture juridique et historique leur permettant d’avoir davantage de ressources.
 

Vincent Duclert, historien et chercheur au CESPRA-EHESS
Vincent Duclert, historien et chercheur au CESPRA-EHESS


Pour Joël Kotek, il espère que les étudiants seront capables d’argumenter avec des éléments factuels et qu’ils pourront réagir sur des forums ou encore dans des discussions : “qu’ils soient pleinement conscients de la réalité. C’est quelque chose qu’il faut interroger pour savoir.”

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