La Petite Pianiste d’Erevan

Publié en 2026 aux éditions Albin Michel, La Petite Pianiste d’Erevan plonge le lecteur dans les dernières années de l’Union soviétique, à travers le regard d’une enfant tandis qu’Erevan traverse elle-même une période de bouleversements profonds. Faim, froid, manifestations : dans une ville où un monde s’effondre, la musique et l’imagination deviennent pour la jeune héroïne, issue de l’intelligentsia soviétique, des refuges et des repères essentiels.

À travers son premier roman, Marina Yaloyan raconte ainsi la fin d’un système, mais aussi l’émergence d’une nouvelle conscience, individuelle et collective, sur fond de transformations historiques majeures.

Le Courrier d’Erevan s’est entretenu avec l’auteure sur les grands thèmes de ce roman, entre mémoire, enfance, musique et bouleversements de la société arménienne à la veille de l’indépendance.

 

Propos recueillis par Francesco Radicioli Chini 

Courrier d’Erevan (CE) : Vous êtes d’origine arménienne et vous avez vécu dans plusieurs pays avant d’arriver en France. Vous considérez-vous comme une écrivaine arménienne ou française ?

Marina Yaloyan (MY) : Je suis née en Arménie, où j’ai vécu une partie de mon enfance, et je reste, bien sûr, profondément attachée à la culture et à l’histoire de ce pays. Mais j’ai également vécu en Russie, avant de m’installer aux États-Unis, puis en France. Je me considère donc comme une auteure au parcours multiculturel, une sorte de nomade géographique, imprégnée de la mémoire de plusieurs cultures.

D’ailleurs, j’écris depuis l’âge de dix ans. À chaque changement de pays, j’ai aussi changé de langue, passant du russe à l’anglais lorsque j’ai commencé mes études à l’Université Columbia, puis au français après mon installation en France, où j’ai travaillé comme journaliste à la télévision avant de rejoindre Le Journal du Parlement. Mais ma véritable vocation a toujours été la littérature. C’est donc naturel que ce premier roman paraisse aujourd’hui chez Albin Michel.

 

CE : Quelle est la part de fiction et d’autobiographie dans votre récit ? 

MY : Je pense qu’un écrivain transforme toujours ce qu’il vit en littérature. Le but de ce roman était justement d’aller bien au-delà d’un récit autobiographique, pour exprimer ce que plusieurs générations d’« enfants de la Perestroïka » ont traversé au moment de la chute de l’URSS, dans les quinze républiques soviétiques, dont l’Arménie.

En Arménie, cette période appartient à la mémoire collective, à un traumatisme profond, à ce que l’on appelle aujourd’hui encore les « années noires ». Bien sûr, j’ai connu les pénuries, la faim, le froid, et tout cela apporte indéniablement de la chair au récit. Mais je voulais aller beaucoup plus loin que ma propre expérience : inventer les personnages et les situations, afin d’écrire un véritable roman de mémoire post-soviétique à partir d’une réalité que je connaissais intimement.

 

CE : Peut-on dire que votre roman s’inspire à la fois de votre propre vie, des personnes que vous avez croisées et des récits que vous avez pu entendre ?

MY : Absolument. En vérité, je trouve que cette époque de la Perestroïka reste assez méconnue, surtout en Occident, d’où ma volonté de l’éclairer, non pas d’une manière géopolitique, mais d’une manière profondément humaine. Pour cela, j’ai puisé dans ce que j’ai vécu, dans ce que j’ai entendu, mais aussi dans ce que l’on croyait alors être la réalité.

 

CE : Peut-on voir dans votre roman une dimension féministe, notamment à travers la figure de Nadia, la mère de Verochka ?

MY : En vérité, j’ai essayé d’éviter les clichés dans lesquels on peut parfois tomber aujourd’hui, notamment lorsqu’on aborde la question féministe, même si cette dimension est évidemment présente. Je voulais surtout me concentrer sur la lignée des femmes qui tiennent le foyer familial.

N’oublions pas que, dans les années 1990, en Arménie, la société était très traditionnelle : les femmes géraient l’intérieur, alors que les hommes travaillaient à l’extérieur. C’est précisément ce que le père de Verochka essaie de faire, sauf que c’est justement le monde extérieur qui s’écroule. Et alors, ce sont les femmes, les grand-mères et les mères, qui doivent maintenir la famille à flot.

Il y a bien sûr le thème de la liberté, notamment la liberté d’aimer, incarnée par Nadia, la mère de Verochka, la première de cette lignée de femmes à vouloir échapper au mariage et au sacrifice. Elle est en quelque sorte le contraire de sa mère, Babulya, qui consacre sa vie entièrement à sa famille.

 

CE : Dans le roman, on a l’impression que chaque personnage se bat pour sa propre conception de la liberté. Lors d’un dîner de réveillon, par exemple, on assiste à une conversation avec le chorégraphe Lastochkin, dont le nom fait référence à l’hirondelle en russe, le symbole de liberté. Comment cette aspiration s’exprime-t-elle chez d’autres personnages ?

MY : Vous avez raison. Chaque personnage cherche sa propre forme de liberté, qu’il interprète différemment, tout en restant prisonnier de sa condition. Pour Lastochkin, qui est allé au-delà du rideau de fer, elle passe par la possibilité de voyager et d’acheter ce qu’il souhaite. Pour le père, elle consiste à pouvoir assurer l’avenir de son enfant et à bénéficier d’un appartement gratuit. Pour Nadia, c’est la possibilité d’aimer librement. Quant à la petite Verochka, c’est la musique qui devient un espace magique, une échappatoire au monde qui l’entoure. Au fond, chacun aspire à la liberté et la définit à sa manière. Mais Verochka, qui se trouve au seuil d’un monde nouveau, est peut-être celle qui parvient véritablement à la conquérir.

 

CE : Vous avez évoqué cet amour passionnel et impossible entre Nadia et le brillant Andrei Belëv. Nadia, la mère de Verochka, est-elle en quelque sorte la moderne Emma Bovary ?

MY : C’est une femme très passionnée, amoureuse de l'amour. En plus, elle est artiste. Dès qu’elle reste enfermée dans ce quotidien asphyxiant, elle cherche une échappatoire. Elle poursuivra sa quête de liberté à travers l’amour qu’elle éprouve pour Belëv. Car cet amour lui permet de se soustraire à la réalité qui l’entoure.

 

CE : Le roman est marqué par une opposition très forte entre les deux branches de la famille de Verochka. Chez sa grand-mère paternelle, Maria, l’atmosphère semble lourde et étouffante, tandis que chez Babulya, sa grand-mère maternelle, le cadre paraît beaucoup plus ouvert et chaleureux. Que représentent, pour vous, ces deux univers familiaux ?

MY : Les deux grands-mères représentent en réalité deux époques disparues, mais à des moments différents de l’histoire.

Grand-mère Maria incarne le communisme qui s’effondre. Elle est profondément attachée à ce système et devient une figure presque symbolique de sa fin. Sa maladie, qui apparaît dès le début du roman, accompagne, d’une certaine manière, les derniers souffles du régime. 

Babulya, elle, représente la disparition d’un autre temps : celui de la Russie impériale. Elle en est la gardienne. Les lettres d’amour de sa mère qu’elle garde précieusement, ses récits de la Russie tsariste, tout cela renvoie à une époque révolue qu’elle porte encore en elle. 

J’ai trouvé d’ailleurs intéressant de les mettre en parallèle. Les deux grands-mères ne voient pas la disparition du passé de la même manière. Grand-mère Maria s’accroche au passé avec désespoir, tandis que Babulya le conserve comme une mémoire intime et affective. 

 

CE : Il y a plusieurs moments où les scènes les plus révélatrices sont racontées à travers le regard de Verochka qui écoute en cachette, derrière une porte entrouverte. Pourquoi avoir choisi ce dispositif narratif ?

MY : Ce type de narration crée un écart intéressant entre ce que Verochka perçoit et ce que le lecteur comprend. J’aimais aussi l’idée que le lecteur soit placé à la même hauteur que la narratrice : il voit des fragments, observe des scènes à travers une porte entrouverte, tire certaines conclusions sans jamais avoir toutes les clés. Cela participe au mystère du récit. Tout n’est pas raconté, tout n’est pas montré et, surtout, tout n’est pas dit explicitement.

 

CE : Erevan est très présente dans le livre. Le lecteur la reconnaît à travers ses lieux emblématiques, comme la place Lénine devenue place de la République, par exemple. Quel rôle la ville joue-t-elle à travers l’histoire ?

MY : Pour moi, Erevan est véritablement un personnage à part entière. Elle vit et respire avec Verochka. D’ailleurs, Verochka la personnifie parfois : elle nous dit que la ville se réveille en bâillant, ou qu’elle a des cernes.

Dans ses souvenirs, Erevan apparaît comme une ville joyeuse, lumineuse et ensoleillée. Mais, à l’hiver 1991, elle devient pâle, ensevelie sous la neige, comme enfermée sur elle-même. Il y a là le symbole de quelque chose qui s’étouffe et qui s’éteint — et peut-être aussi quelque chose qui pourra renaître. 

La ville évolue d’ailleurs avec la petite narratrice. Vous avez peut-être remarqué qu’au moment où elle s’achemine vers l’aéroport, Erevan semble avoir vieilli. Comme si, à travers le regard de l’enfant, la ville changeait elle aussi au gré de ses émotions. Au fond, Verochka et Erevan traversent ensemble la même transformation. La ville devient le reflet de l’enfant et du bouleversement historique.

 

CE : Le départ et le déplacement semblent aussi annoncer une forme d’exil. Peut-on y voir une réflexion sur le voyage et sur la question de l’appartenance, particulièrement présente dans l’histoire arménienne ?

MY : Absolument. Les Arméniens sont sans doute parmi les peuples qui en ont le plus profondément fait l’expérience. Pour moi, l’exil peut ouvrir un espace de liberté, permettre de découvrir d’autres pays et d’autres cultures, mais il peut aussi s’accompagner d’une perte de repères et d’un sentiment de déracinement.

Je suis moi-même, d’une certaine manière, le produit de ce parcours. J’ai vécu dans plusieurs pays, entre plusieurs langues et plusieurs cultures. Cette expérience donne une certaine liberté, mais elle pose aussi une question très intime : où est-ce qu’on appartient vraiment ? Alors on finit parfois par avoir le sentiment d’être constitué de plusieurs morceaux, comme un puzzle dont les pièces seraient dispersées entre différents lieux.

 

CE : Et comment cette question du départ se traduit-elle dans le parcours de Verochka ?

MY : Elle apparaît avec l’effondrement du pays et, parallèlement, avec la désagrégation de la famille. Le pays se fragmente, la famille se déchire, et Verochka finit elle aussi par partir. Son départ marque ainsi le début d’un autre parcours, celui de l’exil.

Cette question sera certainement davantage développée dans mes prochains livres. Mais La Petite Pianiste d’Erevan en porte déjà les premières traces : comment partir sans renier ce dont on est issu ? Comment emporter avec soi une histoire, une langue, une culture, tout en construisant une nouvelle vie ? 

 

CE : Quels écrivains ou artistes vous ont particulièrement influencée dans l’écriture de ce roman ?

MY : Il est difficile de répondre, car j’ai de nombreuses influences. Pour ce roman en particulier, Tchekhov est certainement l’un des écrivains qui m’ont le plus marquée, notamment avec La Cerisaie. On y retrouve cette impression que le quotidien, les objets et les scènes les plus ordinaires peuvent révéler quelque chose de beaucoup plus profond. C’est aussi ce que j’ai voulu faire dans le roman. Les objets ont souvent une dimension symbolique.

Je pense aussi que Dostoïevski a beaucoup influencé ma manière de construire les personnages. J’aime lorsque les réactions des personnages restent parfois imprévisibles. Cela permet de faire apparaître peu à peu leur complexité, sans les enfermer dans une seule définition.

Et puis, il y a évidemment la musique. En tant que musicienne, j’ai écrit ce roman un peu comme on compose une partition, avec des silences, des pauses, parfois même de très longues pauses. Lorsque l’émotion devient trop forte, la langue se retire. 

Je dirais même que j’écris à l’oreille. Pour moi, une phrase doit avoir son propre rythme : elle peut monter, retomber, ralentir ou s’interrompre. C’est cette musicalité qui me permet de sentir si elle est vivante.

Marina Yaloyan

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