Avant la rentrée, dans les régions : les camps d’été

Société
09.09.2026

Héritiers d’une tradition bien ancrée à l’époque soviétique, les camps et stages d’été restent une réalité bien vivante en Arménie. Loin de se limiter aux loisirs, ils se sont adaptés aux nouvelles attentes du pays et de sa jeunesse, mêlant activités éducatives, découvertes, transmission et engagement local. Immersion à Voskehat, dans la région d’Aragatsotn, où trois générations se retrouvent autour d’un même objectif : faire vivre le village et contribuer au développement de la région.

 

Par Camille Ramecourt

Commencer petit, mais commencer quelque part

« Quand j’étais enfant, je n’avais pas l’occasion de faire quelque chose comme ça », raconte Marine Mkhitaryan, directrice et cofondatrice du camp. Originaire du village, ancienne élève de l’école qui accueille aujourd’hui le djambar — terme arménien désignant ces camps destinés aux jeunes —, elle en est désormais à la sixième édition. Chaque jour, elle fait les 40 minutes de trajet qui séparent Voskehat de son lieu de travail à Erevan. Elle se souvient des débuts.

« Quand je travaillais, je faisais déjà du volontariat, alors je me suis demandé : “Pourquoi pas dans mon village ?” » C’est ainsi qu’elle et Ani Avetisyan se sont lancées, avec un financement d’environ 80 euros accordé par la municipalité. Journaliste, Ani effectue elle aussi quotidiennement le trajet entre Voskehat et Erevan. Elle raconte :

 

« Nous avions prévu d’accueillir environ quarante enfants, mais plus de 110 se sont inscrits. Les enfants peuvent penser que l’éducation formelle est assez ennuyeuse. Nous avons repris le concept des djambars, colorés et amusants, en y ajoutant une dimension d’éducation informelle. L’attitude des gens envers l’éducation informelle a changé. Le djambar se déroule dans l’école, ce qui pouvait refroidir certains jeunes, mais ils ont vite compris que ce n’était pas l’école. »

 

L’initiative des deux femmes rencontre rapidement son public. Elles mettent à profit leurs compétences, leurs réseaux et leurs contacts extérieurs au village, tout en restant profondément ancrées dans leur communauté. Avec moins d’un euro par enfant et une équipe entièrement bénévole, le camp se déroule avec succès. Dès la deuxième édition, deux habitants ainsi que l’association Save the Children Regions apportent à leur tour un soutien financier au projet.

 

 

Pierre qui roule

Nous en sommes désormais à la sixième édition du djambar sur 10 ans. Pendant la période de pause, Marine raconte que des enfants pouvaient arrêter sa voiture dans la rue pour lui demander quand le camp recommencerait. «Le djambar  est une impulsion pour explorer plus» dit Ani, avant de poursuivre en expliquant que, si les filles attendent toujours avec impatience la prochaine édition et s’investissent en tant que volontaires encadrantes, cette année un garçon avait rejoint leurs rangs. 

«Normalement, nous ne prenons que des volontaires majeurs, mais cette année, même des jeunes de 14 ans voulaient aider. Ils disent “nous voyons ce que vous faites pour nous, maintenant, nous aussi nous voulons vous aider” jusqu’à 22h, la veille du camp», dit Marine. 

La municipalité a d’abord apporté un soutien matériel, avant de l’accompagner par un soutien financier. «Nous voulons leur montrer que cela fonctionne, et que si nous éduquons nos jeunes, nous aurons par la suite une communauté éduquée» reprend-elle 

Une approche de terrain, comme depuis le départ : le djambar, qui a commencé assez informellement comme initiative de jeunesse, s’est fait une guerre 22 h ONG (Voskehat YNGO) centrée sur l’éducation et la responsabilisation de la jeunesse. Le camp communautaire Nerses Nersisyan fut renommé en 2020, en l’honneur de Nerses Nersisyan, le premier garçon de Voskehat à s’être impliqué dans le camp, et qui a été tué lors de la Guerre des 44 jours, à qui l’équipe a souhaité rendre hommage.  

Ce camp est la principale activité de Voskehat YNGO, mais dès que des jeunes de la région ont des propositions, ils savent qu’ils peuvent frapper à la porte de l’association. Un esprit d’initiative qui grandit et qui inspire autour de lui, comme dans la communauté de Bazmaghbyur, où un groupe a demandé ses premiers financements en 2023 à la suite du camp de Voskehat. 

« Nous voulons aussi élargir le djambar aux 30 villages de la communauté urbaine d’Ashtarak [capitale de la région d’Aragatsotn, comptant Voskehat dans sa communauté, ndlr] » prévoit Marine, avec Razmik Mnatsakanyan, travailleur jeunesse et fondateur de l’association la plus conséquente de la région en la matière.

 

Changer la vie, à toutes les échelles 

En Arménie, les opportunités sociales, économiques, éducatives et professionnelles demeurent concentrées géographiquement, Erevan étant le premier centre d’activité et de développement du pays. Outre Erevan, on peut trouver un accès relativement meilleur à l’emploi, l’éducation, aux activités culturelles et opportunités professionnelles à Gyumri, Vanadzor, ainsi que dans un nombre limité de centres urbains, en comparaison des petites villes et communautés rurales, qui font souvent face à un nombre d’opportunités professionnelles et personnelles réduit. Ce camp est une chance géniale pour les jeunes d’ici», dira Flora Grigoryan, experte en management de projet d’Erevan, venue pour l’occasion partager avec cette nouvelle génération. «C’est ma contribution à la communauté, le système éducatif n’est pas aussi solide en région qu’à Erevan, donc je peux aider à orienter les jeunes. ».

Les autres ateliers-cours du djambar couvraient une large diversité de sujets, accueillant notamment parmi les 50 intervenants, une autrice d’actualité, un cours de sensibilisation aux médias, et un atelier d’illustration de poèmes par les plus jeunes, à partir du livre Ce matin, cette nuit-là, avec Guévork Aivazian et Knarik Nersisyan. 

 

 

Les résultats de l’atelier d’illustration de poèmes

Ainsi, l’engouement est mutuel, si les jeunes attendent déjà l’été prochain, les intervenants s’enrichissent de ces rencontres, comme les personnels publics de la communauté d’Ashtarak, qui saisissent ces occasions pour échanger avec leurs plus jeunes administrés.

Format déjà mis en place par l’organisation de Razmik Mnatsakanyan, basée à Oshakan (dans la même communauté urbaine). Son organisation est née du besoin de mettre en lumière un projet jeunesse, il y a 12 ans. «Il n’y avait rien pour nous soutenir, donc nous sommes allés à l’Armenian Youth Foundation [Fondation Arménienne de la Jeunesse, ndlr], et là, il y avait Marine. Depuis, on organise tout type d’évènement : ateliers, concerts caritatifs, randonnées». 

Il se désole un peu, car il ressent que l’intérêt pour ce genre d’initiatives semble diminuer ces derniers temps, au moins dans la région : «Nous sommes la seule association de la région à être certifiée pour Erasmus+. Mais seulement 3 des 150 jeunes que nous avons envoyés cette année étaient d’Aragatsotn. Le reste venait d’autres régions. Il n’y avait pas d’association internationale qui travaillait ici, nous avons tout construit de zéro». 

A son dépit, nous pouvons objecter qu’au contraire, leur travail local est si efficace qu’il bénéficie au pays entier. Le djambar de la semaine précédente était à Oshakan, et en plus d’offrir l’opportunité  à des jeunes n’étant pas nécessairement dans les réseaux privilégiés des villes d’aller à l’étranger, ils accueillent également des internationaux, pour diverses missions de volontariats, qui découvrent l’Arménie par le terrain. Du lien entre les deux «chefs de camp» Marine et Razmik, on ressent la proximité, dans cette approche concrète, d’initiatives concrètes.

 

« L’idée est de toujours partager les ressources, de tout partager», dit-il, et «peu importe si la somme est importante ou non, dans tous les cas le djambar  sera une réussite. Je préfère demander moins mais être sûre d’obtenir la somme », dit-elle.

 

Ani dira que “même si ça ne change la vie que 5 personnes, ce sera déjà énorme”, mais il est clair que la vantardise n’est pas un sujet du camp. Un bel esprit pour cette rentrée scolaire, qui démarre assurément sous de bons auspices grâce aux initiatives de ce genre, qui fleurissent partout dans le pays.