
Dans la plaine d’Armavir, à l’ouest d’Erevan, les serres s’alignent à perte de vue sous la ligne bleutée du mont Ararat. C’est ici, dans l’une des principales régions horticoles d’Arménie, que Sedrak cultive des alstroemerias. Mais ce matin-là, au lieu de conditionner ses caisses pour l’exportation, son visage est fermé. Il arrache, jette et brûle ses tiges. « Tout se passait bien avant que la Russie ne ferme la frontière. C’était vraiment un bon business. Maintenant, on est obligé de jeter nos fleurs car on ne les vend plus », confie-t-il. Depuis le 22 mai 2026, ses fleurs n’ont plus de débouché : la Russie, qui absorbait la majorité des exportations florales arméniennes, a fermé ses frontières aux bouquets du Caucase du Sud.
Texte et photos par Paul Van der Stegen
Une floriculture jeune, mais en plein essor
En une poignée d’années, la fleur coupée est devenue l’un des symboles de la montée en gamme de l’agriculture arménienne. Portée par des investissements dans les serres modernes, l’horticulture sous abri a vu ses exportations bondir : les produits de serre arméniens ont représenté 74,4 millions de dollars d’exportations en 2023, puis 118,5 millions en 2024, soit une progression de près de 60 % en un an.
Selon la base Comtrade des Nations unies, les exportations arméniennes de fleurs coupées et de feuillages ornementaux vers la Russie sont passées de 19 millions de dollars en 2023 à 33,8 millions en 2024, puis à 51 millions en 2025. En volume, le pays a expédié environ 40 millions de tiges en 2023 , puis 55 millions en 2024. Sur les seuls sept premiers mois de 2025, plus de 71 millions de fleurs ont pris la route de la Russie, contre 48,5 millions un an plus tôt.
Une dépendance quasi totale au marché russe
Ces chiffres racontent une réussite commerciale, mais aussi une vulnérabilité extrême. En 2025, la Russie a absorbé 51 des 54,8 millions de dollars d’exportations florales arméniennes, soit plus de 93 % du total. Autrement dit, la quasi-totalité de la filière repose sur un unique client. L’Union européenne, elle, n’importait presque rien : quelques milliers de dollars à peine, faute d’agréments sanitaires et de circuits logistiques adaptés.
Pour la fleur, le piège est particulièrement serré : le produit est périssable, ne se stocke pas et ne se réoriente pas en quelques jours.
Le 22 mai, la Russie ferme le robinet
Le 21 mai 2026, le Rosselkhoznadzor (le service fédéral russe de surveillance vétérinaire et phytosanitaire) annonce une restriction temporaire sur toutes les importations de fleurs originaires d’Arménie ou en transit par l’Arménie, effective dès le lendemain. Motif officiel : la protection du territoire russe contre les organismes nuisibles et la défense des producteurs nationaux. L’agence affirme avoir relevé, sur 96,2 millions de fleurs inspectées, 135 cas justifiant des mesures de quarantaine. Les restrictions doivent durer, dit-elle, le temps d’inspecter les serres arméniennes.
Sur le papier, la mesure est sanitaire. Dans les faits, elle paralyse presque entièrement une filière construite sur l’export vers la Russie. Erevan a beau assurer avoir renforcé ses contrôles phytosanitaires, seuls quelques exportateurs capables de tracer précisément l’origine de leurs fleurs sont, dans un premier temps, autorisés à reprendre leurs livraisons.
La restriction sur les fleurs n’est pas un cas isolé. Elle s’inscrit dans une séquence d’escalade commerciale. Dès la fin d’avril 2026, Moscou visait déjà l’eau minérale arménienne, notamment la marque Jermuk. Le 22 mai, la restriction s’élargit aux fleurs, aux vins et aux eaux-de-vie. De la fin mai au 12 juin, elle s’étend aux tomates, concombres, poivrons, pommes de terre, aubergines, fruits, baies, poissons et à d’autres produits encore. Au total, dix chapitres douaniers sont concernés, représentant environ 637 millions de dollars d’exportations en 2025, soit près de 22 % des ventes arméniennes à la Russie.
Un bras de fer bien plus que phytosanitaire
Pour de nombreux observateurs à Erevan, le prétexte sanitaire masque un message politique. Les relations entre l’Arménie et son allié russe se sont fortement dégradées depuis la reprise de l’Artsakh par l’Azerbaïdjan en 2023. Erevan reproche à Moscou et à ses casques bleus de n’avoir rien empêché. Depuis, l’Arménie a engagé un rapprochement avec l’Occident : ses députés ont adopté en 2025 une loi lançant le processus d’adhésion à l’Union européenne, un choix jugé incompatible par Vladimir Poutine avec le maintien du pays dans l’Union économique eurasiatique.
Le calendrier a renforcé les soupçons. Les restrictions sont tombées à quelques semaines des élections législatives arméniennes du 7 juin 2026, où le parti du Premier ministre Nikol Pachinian affrontait une opposition dominée par des formations pro-russes comme Arménie Forte et l’Alliance Arménienne. Difficile, dans ce contexte, de lire les 135 fleurs « suspectes » comme une simple affaire de parasites.
Erevan et Bruxelles à la manœuvre
Face à l’urgence, le gouvernement arménien a réagi. Entre le 4 et le 18 juin 2026, il a adopté plusieurs dispositifs de soutien : subventions directes à l’export vers des marchés alternatifs, compensation des droits de douane pour les ventes vers l’Union européenne, le Royaume-Uni et le Canada, et mesures de trésorerie pour les serristes, avec rééchelonnement des prêts et délais de grâce supplémentaires. L’objectif affiché : aider la filière à tenir le choc et à se réorienter.
Bruxelles, qui voit dans cette crise une occasion d’ancrer davantage Erevan, a réagi vite. Le 4 juin, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a annoncé une enveloppe d’urgence de plus de 50 millions d’euros et promis de faciliter l’accès des produits arméniens au marché européen ; une première tranche de 34 millions a été versée le 19 juin. Reste l’obstacle de fond : pour vendre durablement en Europe ou dans le Golfe, les producteurs devront se mettre aux normes sanitaires et de traçabilité de l’UE, un chantier de plusieurs années.
« La seule solution est qu’ils rouvrent la frontière ! »
Pour Sedrak, ces mesures sont insuffisantes. Il ne veut pas vraiment parler politique : « Ce n’est pas mon problème », lâche-t-il. « L’urgence pour moi est de sauver mon activité. ». Il ne croit pas aux promesses européennes ; le marché est déjà saturé. La seule solution est que la frontière rouvre, « même si c’est que pour les fleurs, ça me convient », dit-il. En attendant, autour de sa serre à Sardarapat, les tas de fleurs arrachées s’accumulent. Jaunies par le soleil, elles finiront bientôt au feu, sous le regard impuissant de celui qui les a fait pousser.










