Bertrand Venard, l'incorruptible insatiable

Pr. Bertrand Venard

Le professeur Venard est aussi disert sur l'histoire de ses origines et son imposante carrière universitaire que discret sur sa vie personnelle et familiale. Même de son âge, il ne veut rien dire. Surprenante coquetterie car à en estimer les repères de son parcours professionnel -et les indiscrétions du Net- ce senior est loin d'accuser le poids de ses années. Grand, presqu'athlétique, -a-t-il vraiment le temps de faire du sport ? - le recteur de l'université française d'Arménie a les épaules larges. Sans doute doit-il en falloir pour tant de responsabilités.

Par Olivier Merlet

Son parcours académique s’apparente à une véritable "success story". Dans son genre, ce fils et petit-fils d’officiers bardé de diplômes collectionne lui aussi honneurs et décorations : lauréat de la Bourse Sloan aux États-Unis, de l'Académie d'enseignement supérieur au Royaume-Uni, et par deux fois, la prestigieuse "bourse de recherche Marie Sklodowska-Curie" de l’Union européenne, la liste n’est pas exhaustive. Enfin, à en lire la biographie qui lui est consacrée sur la page en ligne de l'Oxford Internet Institute, il figure, depuis 2002, au "Who’s Who" des personnalités les plus influentes au monde !

Bertrand Venard est cependant tout le contraire d’un homme à paillettes. S’il ne répugne pas à se mettre en scène, c’est surtout à travers son travail, « 70 heures par semaine » fait-il remarquer, et son efficacité. La réussite de l’UFAR en est une preuve : université d’élite classée parmi les 3 premières en Arménie, elle accueille pour cette rentrée de septembre 1700 étudiants, soit 400 de plus que l’an dernier, avec un taux spectaculaire d’intégration sur le marché du travail de 97% en sortie de cursus. Son recteur est un homme d’action, et d’éthique, dans la lignée de cette tradition militaire familiale où priment toujours l’engagement et l’intégrité. Il en a également hérité l’art de mener les hommes et de leur transmettre ses valeurs.


Tout commence à l'Ecole Polytechnique où il passe 4 années de recherches sur des méthodes scientifiques et mathématiques appliquées à la gestion, qui permettent à Bertrand Venard de décrocher un doctorat dans cette spécialité qu’il doublera d’une Habilitation à Diriger des Recherches. Le professeur devient directeur de thèse. « Le plus surprenant en matière de diplôme c'est celui que j'ai passé à Oxford, bien plus tard : une formation de 2 ans réservée aux professeurs de cette université, l'équivalent d'un Master en pédagogie de l'enseignement supérieur (NDLR : "Postgraduate Diploma in Teaching and Learning in Higher Education"). La réalisation d’une thèse de Doctorat ne comprend pas de cours de pédagogie. Les professeurs des écoles secondaires sont très formés à la pédagogie, ceux de l'enseignement supérieur ne le sont quasiment pas. C'est pour le moins étonnant, pour le plus incompréhensible. »

Au sortir de ses études, Bertrand Venard rejoint le monde l'entreprise. Tout d'abord cadre d'une entreprise financière pendant quelques années et responsable d'un portefeuille de 500 millions de francs, excusez du peu, il rentre dans le conseil auprès du célèbre cabinet international : PwC, ex Pricewaterhouse Coopers.

Au début des années 90, une annonce de recrutement retient son attention. On y recherche un titulaire de thèse issu de l'entreprise et intéressé par la création d'une école de commerce française au Vietnam, le CFVG d’Ho-Chi-Minh-Ville, Centre Franco-Vietnamien de Gestion.

« Je n'étais jamais allé au Vietnam, mais j'en avais beaucoup entendu ma famille en parler, notamment mon père. Il y avait fait la guerre et je me suis dit que ce serait bien que quelqu'un de la famille y fasse autre chose, et, si je peux faire un parallèle avec l'Arménie, de m’engager pour aider ce pays alors en pleine recomposition. »

Nommé expert technique international, Bertrand Venard prend la direction des opérations. Le CFVG connait immédiatement un véritable engouement, jamais démenti depuis. Organisme d'enseignement supérieur dédié à la formation des cadres vietnamiens, l'équivalent d'une école de commerce, il est toujours considéré, 30 ans plus tard, comme la référence des instituts de formation de ce type au Vietnam. « C'est assez sympa de me dire que dans ma vie j'ai créé une école, qu'elle existe et que c'est un succès. Mais le plus important pour moi, c'est qu'elle marque mon point de bascule, celui où je quitte le monde de l'entreprise pour celui de l'enseignement. »

Singapour lui offre un nouveau poste. Après l’Asie et un séjour en Grande-Bretagne, il décide de rejoindre l’Ouest de la France, nommé directeur de la recherche à l’école supérieure de commerce d’Angers tout d’abord, puis à l’école Audencia de Nantes en tant que professeur de stratégie. Cependant, le virus de l’international contracté en Asie ne le quitte pas : « Durant toute ma carrière, je n'ai cessé d’avoir l’opportunité de partir découvrir le monde, en sabbatique, ou en durée plus longue, avec des contrats sous différentes formes. J'ai vécu au Vietnam, à Singapour, aux États-Unis, tout d’abord 14 mois d'affilée en l’université de Pennsylvanie à Philadelphie, puis pendant 14 ans un à deux mois tous les ans toujours au sein de la célèbre Wharton School, une très grande école de management américaine. J'ai également fait des séjours en Italie, en Espagne, à l'université de Cambridge en Angleterre, à la London Business School et surtout, à deux reprises, à l'université d'Oxford. »

Bertrand Venard y occupera tout d’abord une chaire de professeur associé de 2010 à 2012 et retrouvera la prestigieuse université britannique 6 ans plus tard en tant que professeur titulaire chargé de piloter, au sein de l’Oxford Internet Institute, un projet et une équipe de recherche sur la cyber sécurité en Europe.

C’est d’Oxford qu’il rejoindra l’UFAR en septembre 2020. « Comme pour le Vietnam, je suis tombé sur une annonce et me suis dit que ce serait bien d'aller aider un pays comme l'Arménie. J'ai postulé, je ne connaissais personne, j'ai été sélectionné, et je suis arrivé quasi directement de la Grande-Bretagne en Arménie le 20 septembre 2020. »


Bertrand Venard, d’où venez-vous ? Quelles sont vos origines ?

« Quand on est fils et petit-fils de militaire, la réponse est toujours la même : de nulle part. Les officiers de tous les pays du monde et notamment de France changent d'affectation tous les 3-4 ans, leurs enfants se retrouvent à naitre au hasard d‘une affectation. Les origines anciennes de la famille sont enracinées dans le sud de la France : Lyon et la Provence, notamment le département du Gard. Je suis né à Hyères dans le Var mais mes vraies racines sont beaucoup plus étendues que ça, issues de beaucoup de personnes très déracinées en fait, avec aussi du sang allemand, italien et luxembourgeois.

Fin du 19e siècle, j'avais un arrière-grand-père du côté paternel qui était ingénieur des mines d'Alès, socialiste anarchisant et franc-maçon. À la fin du XIXe siècle, ce genre de personnes était vu comme de dangereux agitateurs, des gens remettant en cause le pouvoir central. On l'a envoyé en Afrique du Nord, en Algérie, émigré de force en fait. Il a appelé ses enfants : Danton et Robespierre ! NDLR : comme les 2 figures de la Révolution française ! il n'y a que ma grand-mère qui a eu droit à un prénom plus "normal" : Marguerite.

L'autre histoire familiale, c'est celle de viticulteurs en Provence, ruinés par le phylloxéra, et qui se retrouvent eux aussi en Algérie. Ils récupèrent un terrain immense, aride, juste un peu de terre et beaucoup de cailloux qu'ils vont nettoyer, défricher, cultiver, et qui va faire leur fortune en quelques générations.

Tous des colons forcés, je pense qu'il n'y a que ça dans la famille, ou des "administrateurs", entre guillemets, qui partent dans les colonies comme mon grand-père paternel, Humbert Venard, envoyé en poste en Afrique du Nord. Trois de mes grands-parents sur quatre sont nés hors de France métropolitaine. La France, c’était pour eux l’Afrique du Nord. Humbert Venard est le seul être né en France, à côté de Lyon, à Meximieux. Mon avant-dernier fils s'appelle aussi Humbert. Mon Père est né au Maroc et ma Maman en Algérie. »

 

J’ai aussi lu que l’un de vos grands-pères avait servi en Turquie pendant la 1ère guerre mondiale…

« C'est lui, Humbert Venard, qui a fait la guerre contre l'Empire Ottoman en 1915. Il combattait dans la région des Dardanelles dans la légion d'Orient. J'ai retrouvé une carte postale écrite de sa main en novembre 1915, depuis un lit d'hôpital, en convalescence après s'être fait grièvement blesser à la tête. Mon père m'a raconté l'histoire : attaque de tranchée, plus de balle dans le fusil, il ne lui reste que sa baïonnette, mais il continue à courir vers l’ennemi. Il atterrit dans une tranchée face-à-face à un adversaire qui lui tire dessus. La balle traverse le crâne par le nez touchant l'œil. Fou de douleur, il se jette sur le soldat avec sa baïonnette et l'occis, avant de lui-même s'évanouir. Il sera évacué sur l'hôpital militaire de  Tunis pour après y repartir.

Pendant la seconde guerre mondiale, il est capitaine sur la ligne Maginot et blessé grièvement. Malgré tout, il refuse de rester dans une France tenue par une armée d'occupation. Par une chance inouïe, arrive à se faire embarquer et partir en Algérie. Il s'y éteindra petit à petit des suite de ses blessures mais entre deux séjours à l'hôpital, il en profitera pour cacher des armes pour la résistance et soutiendra le débarquement allié en Afrique du Nord.

Mon père, lui, voulait devenir médecin, mais il s'est engagé à 18 ans tout juste. Après une courte formation en Algérie, il a attendu la formation des bataillons de ce qu'on a appelé l'Armée d'Afrique" pour aller débarquer en Provence le 15 août 1944 au cours de l'"Opération dragon".

Après l'armistice, il passe avec succès le concours de Saint Cyr qu'il intègrera dans une promotion mythique, celle du "Nouveau bahut" la toute première après la guerre. Il fera 2 campagnes en Indochine, puis l'Algérie, soit 10 ans guerre.

Maman s'est aussi engagée dans l'armée pour suivre mon père, dans les services de contre-espionnage, au "chiffre", à Saïgon, pendant la guerre d'Indochine. Ils sont ensuite tous les deux revenus en Algérie.»

 

Nous avons parlé de vos diplômes et de votre brillante carrière académique, il semble que le centre d’intérêt de toutes vos recherches concerne la fraude économique et la lutte contre la corruption…

« Lorsque je vivais au Vietnam au début des années 90, en Asie du Sud-Est, je fus le témoin direct d'affaires de corruption. Pour des raisons éthiques, je fus immédiatement choqué par cet immense problème social, juridique et économique. Il faut savoir qu'à l'époque, en France ou en Allemagne, comme dans pleins d’autres pays, la corruption d'agents publics étrangers par des entreprises dans le cadre d'acquisition de marché était autorisée, voire encouragée. Vous pouviez l’imputer comme une dépense courante et les déclarer au bureau compétent du ministère des Finances! 

Quand j’ai commencé à m'intéresser à ce phénomène de la lutte anticorruption, mes travaux de recherche académique étaient un peu esseulés. C'est moins le cas maintenant, heureusement.

J'ai eu la chance dans les années 2010 d'être impliqué dans un groupe de travail des Nations Unies, le "Global Compact" ou pacte mondial de développement durable de l’entreprise, en charge de définir et diffuser les principes pour une éducation à la gestion responsable, le  "PRME" ("Principles for Responsible Management Education"). Mon rôle était de faire en sorte que les universités dans le monde puissent mettre en place des programmes de formation de lutte contre la corruption. A cette occasion, je fus invité à New York parmi les 100 personnes qui comptaient sur le sujet.

On envisage souvent la corruption sous l'angle de la facilitation de paiement, un accélérateur de transactions qu'on appelle la petite corruption : vous allez à la douane, vous voulez récupérer votre marchandise, vous glissez un billet de 20 $ et hop, la marchandise est libérée. La grande corruption porte elle sur des montants absolument abyssaux. Au lieu de construire des écoles, des centres de recherche, des routes, de financer des bourses pour les étudiants nécessiteux, vous avez un petit groupe qui va s'accaparer un énorme richesse.

On pourrait dire qu’après tout, la corruption, ce n'est pas si mal : les fonctionnaires sont sous-payés, heureusement qu'il y a corruption sinon ils  ne feraient plus rien ! Il n'y a plus qu'à opter pour la mafia, tant qu'on n'y est, elle a montré son efficacité économique ! Il est clair que la corruption ne peut être vue comme de l’huile dans un moteur, mais comme du sable. »

 

Vous êtes l’auteur de plus de 50 publications académiques sur les phénomènes de fraude à travers le monde, membre de Transparency International, l’organisation mondiale de lutte anti-corruption, de la Society for Business Ethic, pour de bonnes pratiques dans le milieu des affaires. Dans la pratique quelles sont vos réalisations les plus marquantes ?

« En avril 2015, j’ai reçu une invitation du gouvernement bhoutanais à venir travailler avec eux. J'avais toujours rêvé d'aller dans l'Himalaya, j'étais enchanté ! Le Bhoutan prend la lutte contre la corruption très, très sérieusement. Je n'y pas vécu à proprement parler mais j'y suis allé de très nombreuses fois pendant 5 ans.

J'y avais des responsabilités importantes, j'étais directeur de recherche avec mission de développer 2 projets différents : l’un sur la corruption et le favoritisme dans la fonction publique et l'autre sur la corruption dans le secteur minier. Sans rentrer dans des détails plus complexes, j'ai notamment mis en évidence qu'ils n'avaient pas assez d'argent pour bien le contrôler. J’ai donc proposé de soumettre le secteur minier à un système de taxation, mais une taxation intelligente, évolutive en fonction du cours international des matières premières. J'ai contribué à faire multiplier par 2 ou par 3 les revenus du secteur minier au Bhoutan ce qui a permis à son gouvernement de financer les contrôles pour qu'il n'y ait plus de corruption.

J'ai un petit regret c'est de ne pas avoir fait la dernière mission que me proposait le gouvernement bhoutanais de travailler avec eux pour limiter la corruption au niveau électoral. »

 

Avec un tel pedigree, on n'a pas fait appel à vos compétences et votre talent, ici, en Arménie ?

« Heureusement que non ! Ce sont des problèmes suffisamment systémiques pour obliger à des actions de long terme requérant l’encadrement d’équipes employées à plein temps. Vous y êtes à 200 %, du lundi au dimanche. À titre d’expert, je reste consulté par de grands organismes internationaux pour participer à des réflexions ponctuelles sur le sujet. Je suis régulièrement interrogé par des organismes internationaux. Mais ça fait partie de mes loisirs, une occupation de week-end et des vacances. Je suis recteur de l’UFAR, complètement investi dans ma mission qui est totalement incompatible avec toute autre activité. Pour l'Arménie, si jamais on me proposait une telle mission, je refuserais.En effet, au-delà du devoir de réserve que m'impose ma fonction, je ne m'occupe pas de ce qui se passe dans le pays dans lequel je suis, indépendamment de ma fiche de poste. C'est presque une posture épistémologique : je considère que je suis trop au contact de la réalité sociale pour être objectif dans mes analyses d’un sujet aussi épineux et complexe que la fraude. C'est beaucoup plus simple pour moi, comme ça a été le cas au Bhoutan, de rester complètement extérieur, à distance de tout intérêt économique, afin de prodiguer des recommandations qui peuvent être très dérangeantes.

En Arménie, je ne connais pas l’ampleur de la corruption. Une chose est sûre, je n'y suis pas confrontée. Visuellement, j'ai l'impression qu'il y a très peu de petite corruption. Je trouve que les Arméniens ont des pratiques très honnêtes dans de nombreux domaines. Je pense que c'est un peuple vertueux, mais le communisme a pu générer des comportements qui le sont moins. Ce pourrait être une explication au fait que moi, en tant que recteur, dès que je suis arrivé, j'ai reçu un nombre considérables de lettres d'élèves ou de personnes qui pensaient que le fait d'être ami ou en contact avec le recteur pouvait faciliter les choses. Mais,j'ai une position très simple et catégorique: c'est non !

Je considère que de nombreuses décisions doivent être prises de manière collégiale en appliquant nos règles, indépendamment des relations personnelles que l'on peut avoir avec X ou Y. Récemment quelqu'un me demandait d'intervenir en sa faveur pour une chose à laquelle il avait droit de toutes façons. Réponse lui a été faite de façon très claire en mettant en copie plusieurs personnes : votre demande correspond à telle situation et exige la présentation de tels documents, c'est bon, on va la traiter, pas la peine de s'adresser au recteur.

Je trouve sain que l'UFAR soit vraiment une université porteuse de ce qui est classique en Europe : des valeurs d'honnêteté, d'intégrité et de responsabilité que l'on doit absolument inculquer à nos étudiants.»

 

Quels sont vos sentiments sur l'avenir du pays, sur son évolution. Quels pourraient être les espoirs de l'Arménie ?

« Comme tout pays qui a vécu une guerre, l'Arménie se retrouve dans une situation de crise politique. C’est un invariant historique, surtout quand en cas de défaite. Forcément, le gouvernement en place est accusé de tous les reproches. En dépit de cette situation, les élections se sont bien passées, la reconduction du Premier ministre actuel est le choix des Arméniens. Cette capacité, cette maturité démocratique du peuple arménien qui a fait en sorte, malgré des circonstances très troublées, d'aller voter sans qu'il y ait magouille ni tromperie m’a rempli de joie et de fierté vis-à-vis de l’Arménie, notamment en tant que Français, républicain et démocrate. Aucune élection n'est idéale, dans aucun pays du monde. Les élections de 2021 furent un test réussi: la constitution arménienne n'est pas ancienne, le régime démocratique non plus. Avant, c'était le communisme, le parti unique, la peur de d’exprimer. Aujourd'hui, l’Arménie, c’est la liberté de la presse, liberté l'expression, liberté d'élire qui on veut, avec une population bénéficiant d’une éducation d'assez bonne qualité. C’est politiquement très encourageant.

Quel est l'avenir de ce pays ? Dans une petite nation comme l'Arménie qui n'a pas de ressource minière, pas d'accès à la mer, pas de poids démographique important, sa principale richesse repose sur ses hommes et ses femmes. La particularité de l'Arménie, c'est qu'il y a plus d’Arméniens à l'extérieur que dans le pays, le capital humain repose donc en partie sur sa diaspora. L'Arménie ne pourra se développer et se protéger qu'en essayant de faire ce mariage très subtil entre Arméniens d'Arménie si je puis dire, ceux qui font le socle de la nation, et cette diaspora qui va, qui vient, qui parfois s'installe et parfois repart. Ce réseau mondial fait sa force, non de façon conjoncturelle mais depuis des millénaires. Depuis la nuit des temps, les Arméniens ont tissé les mailles d’un réseau mondial dont les nœuds sont des membres de cette culture, de cette histoire commune, parfois tragique. Ces réseaux arméniens, c'est vraiment ce qui fait la force de l'Arménie.»

 

Sur quel terrain les intérêts des Arméniens d'Arménie et ceux de la diaspora peuvent-ils se rejoindre ?

« C'est une question extrêmement complexe à laquelle je ne saurai pas répondre de manière ni péremptoire ni simple. Il y a autant d'intérêts que d'Arméniens de la diaspora. Ceux du Liban, de France, des États-Unis, d'Iran, de Russie surtout, c'est quand même le premier contingent, ont tous une histoire et un vécu très différents par rapport à l'Arménie et donc des centres d'intérêt différents. C'est ce qui en fait la complexité : un groupe extrêmement hétérogène avec parfois des intérêts divergents.

Pour ce qui est de la diaspora arménienne en France, celle que je connais le mieux, vous avez des gens qui sont prêts à servir leur pays de manière vraiment altruiste, qui l'aident financièrement, reviennent régulièrement avec une soif de protéger la civilisation, la culture et la langue arménienne. Ils donnent de leur personne. Par exemple, pendant la guerre, un groupe de personnes composé de chirurgiens dont une spécialiste des greffes de peau, un autre des grands brûlés, un neuropsychiatre, etc., des Français d'origine arménienne, est venu faire une mission, sur leur temps de vacances, pour aider leurs collègues arméniens. L’UFAR a gratuitement mis à disposition de ceux qui ne parlaient pas arménien des étudiants dont certains se sont retrouvés au bloc opératoire à traduire les interventions en direct ! Ce fut une expérience inouïe !

La position de la diaspora américaine est similaire, sauf qu'elle est supérieure en nombre et donc dans l’absolu plus riche. Elle a donc une capacité d'action qui est beaucoup plus importante.

Le grand danger peut-être pour la diaspora serait de mettre en place plein de petites coopérations, minuscules, chacun voulant avoir sa fondation, son institut, aider son programme, avec sans doute un risque d'éparpillement et donc d’impact moindre.»