
Bien que les salles ne se ferment pas de manière définitive, les films du festival Golden Apricot, eux, quittent enfin les salles érévanaises. Si les longs-métrages ont trôné sur ce festival, les courts-métrages ont aussi mérité une place importante au sein de ce séisme cinématographique qu’a été le Golden Apricot. Les courts-métrages se sont vu accorder un podium à part entière, dont le premier prix a été remporté par Serouj Hovsepian, cinéaste d’adoption parisienne, avec son œuvre Dialogues solitaires. Ce court-métrage de quelque vingt minutes gravite autour de trois garçons enchâssés dans une logique d’amour inatteignable. Aren (Vincent Pasdermadjian) désire ardemment son ami Van (Bleu Binet), lequel pourchasse une fille appelée Léa. Toujours Aren est l’objet du désir de Théo (Victorien Bonnet) qu’il revoit par hasard un soir dans un local parisien et en profite pour revenir sur le beau vieux temps passé ensemble. Le Courrier d’Erevan s’entretient avec Serouj Hovsepian pour éclaircir certains sujets émergés dans le court-métrage et comprendre quels projets prépare ce cinéaste prometteur.
Par Francesco Radicioli Chini
Courrier d’Erevan (CE) : Pourriez-vous, tout d’abord, vous présenter en mettant en exergue vos études et votre passion pour le cinéma ?
Serouj Hovsepian (SH) : Je m’appelle Serouj Hovsepian, je suis né à Beyrouth, au Liban, dans une famille arménienne, et je vis à Paris depuis bientôt quatre ans. Mon rapport aux arts a commencé très tôt, d’abord par la danse, dès l’âge de cinq ans, puis par le piano et le théâtre. Peu à peu, j’ai compris que toutes ces disciplines pouvaient se réunir dans une et même forme d’art, le cinéma. Après le lycée, j’ai commencé une licence de cinéma à Beyrouth. Je suis ensuite parti à Prague, à la FAMU, où j’ai écrit et réalisé mon premier court métrage, Nahabed. Après une année passée en Arménie, je me suis installé en France en 2022 afin de poursuivre un master de Cinéma en réalisation et création à l'Université Paris 8.
CE : Vous considérez-vous plutôt comme étant franco-libanais ou plutôt arméno-libanais ?
SH : Je dirais plutôt libano-arménien qui vit à Paris.
CE : Nous aimerions revenir sur le titre de votre court-métrage qui a remporté le prix de cette catégorie. Le titre est, si l’on veut, un peu oxymorique car les dialogues, pour être tels, ne doivent pas être solitaires. Il n’a pas été question, pendant le film, d’écouter un soliloque. Comment avez-vous donc abouti à ce titre ?
SH : Le titre est l'un des éléments du film et du scénario qui n'a pas bougé depuis la première version. Malgré quelques autres options, l’on a préféré garder le titre actuel. Dès le début, je voulais faire un film porté avant tout par les acteurs et par la parole. Les dialogues et le jeu constituent donc une matière essentielle du film, davantage que les artifices de mise en scène.
CE : Et pourquoi ces dialogues seraient-ils solitaires ?
SH : Même si les trois personnages se parlent, se confrontent, se répondent ou se taquinent, il s’agit moins de véritables dialogues que de monologues intérieurs finalement adressés, voire confiés, à l’autre. Aren, par exemple, se confie à Théo pour se confier, en fin de compte, à lui-même. L’autre devient davantage un miroir qu’un véritable interlocuteur. En exprimant ses pensées à voix haute, Aren cherche d’abord à confesser quelque chose qu’il avait besoin d’extérioriser, mais aussi et surtout à s’entendre lui-même.
Un extrait du court-métrage où Aren (derrière, Vincent Pasdermadjian) parle à Van (devant, Bleu Binet)
CE : A-t-il été compliqué, compte tenu du sujet et du pays dans lequel vous avez présenté votre court-métrage, de proposer un produit pareil à un public arménien ? Des réticences seraient survenues ?
SH : Je voulais beaucoup envoyer le film au Golden Apricot, car c’est un festival qui me tient particulièrement à cœur et que j’ai toujours aimé fréquenter depuis longtemps. Le doute persistait cependant : le public arménien sera-t-il réceptif ? Accueillera-t-il bien le film ? Je rappelle que le festival est très ouvert d’esprit, donc la question peinait à se poser véritablement. Ceci dit, l’homosexualité est le cadre et non pas le sujet principal du film. Je considère que Dialogues Solitaires est avant tout un récit intime, guidé par les émotions. Le film parle d’amour, ou plutôt d'illusion amoureuse, de désillusion, de désir et de vulnérabilité. L’homosexualité en constitue effectivement le cadre, sans être l’essence du récit. Je pense, ou du moins, j’espère que l’histoire est universelle.
CE : Y a-t-il eu des commentaires surprenants face à votre film ?
SH : Pour l’instant, je n’ai reçu aucun retour négatif, bien au contraire. Les programmateurs et l’équipe du festival ont été très accueillants, et j’ai surtout été ému de voir à quel point certains spectateurs, avaient été touchés par le film et se reconnaissaient tant dans l’histoire que ses personnages.
Ceci dit, je ne serais pas étonné d’apprendre que certains spectateurs éprouvent des réticences face à la dimension homosexuelle du film. Mais, pour l’instant, les retours sont positifs, tant sur le film lui-même que sur l'importance de cette représentation dans le contexte arménien. Et c’est cela qui compte !
CE : Vous avez dit que l'homoérotisme n'est que le cadre du film et non pas le sujet. Vous avez évoqué des concepts comme l’amitié, l’amour et le fantasme. Est-il envisageable de penser que ces trois éléments sont les trois sujets principaux de ce court-métrage ?
SH : Je dirais plutôt que le thème central du film est l’illusion amoureuse (l’amour imaginaire).
Le mot amour est très chargé. A l’exception, peut-être, de Théo, les personnages ne sont pas véritablement amoureux. Ils semblent davantage amoureux d’une image, d’une projection ou d’un fantasme.
Aren pense aimer Van, mais ce sentiment repose peut-être sur leur proximité, sur l’habitude de vivre ensemble, ou sur l’attirance physique qu’il éprouve pour lui. Pourtant, Van l’ignore et le maintient à distance. Il y a donc, chez Aren, nettement plus de désir, de projection et d’idéalisation que d’amour véritable.
Si l’on envisage le récit comme un triangle, Aren désire Van, qui ne l’aime pas, tandis qu’Aren est lui-même désiré par Théo, dont il ne partage pas les sentiments. Chacun poursuit ainsi quelqu’un qui demeure inaccessible.
CE : Dans votre court-métrage, il y avait peu de parenthèses arménophones, sauf quelques phrases éparpillées. Or, votre film étant présenté comme franco-arménien, il existe une disproportion considérable entre les portions en français et celles en arménien.
SH : Dans les premières versions du scénario, la langue arménienne occupait une place beaucoup plus importante, tout comme les points de vue liés à l’identité arménienne. J’ai même envisagé, à un moment, de transposer entièrement le récit en Arménie. Cela aurait donné naissance à un film assez différent, puisque l’homosexualité ne se vit pas de la même manière à Erevan et à Paris.
Le désir de tourner à Paris, puis les réalités de la production et les choix de casting, ont progressivement orienté le film vers sa forme actuelle. Pour Aren, nous cherchions notamment un très bon comédien capable de parler couramment le français et l’arménien, doté d’une grande sensibilité, de talent d’acteur et d’un visage singulier. Je ne parle pas ici de critères de beauté conventionnels, mais je voulais plutôt m’éloigner des représentations très viriles et hétéronormées souvent associées à la masculinité arménienne. Il me fallait une beauté plus douce, plus ambiguë, qui traduise aussi la vulnérabilité d’Aren.
La rencontre avec Vincent Pasdermadjian a donc été une formidable surprise et un tournant pour le film. Très tôt, sa présence s’est imposée comme une évidence. Il possédait à la fois le charme singulier, la sensibilité et la vulnérabilité que j’associais au personnage, mais aussi le talent d’acteur pour donner au rôle toute sa richesse et sa profondeur.
Enfin, une part importante de l’équipe, notamment plusieurs chef·fes de poste, est arménienne ou d’origine arménienne : l’acteur principal Vincent Pasdermadjian, le compositeur Hrayr Kalemkerian, le monteur son Jean Avédikian, la scripte Arpiné Stepanyan et l’assistante de production Rita Alexanian.
CE : Quels sont, qui plus est, les messages que tu souhaitais faire passer par le biais de ce court-métrage ?
SH : Je ne cherchais pas à transmettre un message précis. Le film est avant tout guidé par l’émotion, et je voulais faire vivre aux spectateurs l’expérience humaine d’un fragment de vie amoureuse.
À l’origine du scénario, il y avait surtout une question : pourquoi désirons-nous quelqu’un qui ne nous aime pas, tout en restant indifférents à celui qui nous aime ? Ce déséquilibre des sentiments est au cœur du film. Je ne cherchais pas à y répondre, mais à explorer les méandres des sentiments amoureux.
CE : Revenons sur les commentaires ou les critiques que l’on vous a adressés. Le Courrier n’a pas pu couvrir la cérémonie de remise du prix que vous avez reçu, ce pour quoi nous voudrions savoir quelles critiques ou observations le jury a réservées pour ton travail.
SH : Ce qui a été particulièrement intéressant avant la remise des prix, c’est le tour de table organisé avec Michel Franco, qui était l’unique membre du jury. Pour chaque film, il expliquait franchement ce qui fonctionnait et ce qui lui semblait plus fragile.
Lorsque mon tour est arrivé, il m’a dit que, même si le film reposait sur une structure assez classique, on sentait que je savais ce que je faisais. À ce moment-là, je ne m’attendais absolument pas à recevoir le Golden Apricot.
CE : Vous a-t-il adressé des critiques constructives par rapport à votre film, en mentionnant notamment des éléments qu’il faudrait que vous amélioriez ?
SH : La seule remarque qui allait dans ce sens concernait la structure assez classique du film, même s’il s’agissait d’un choix assumé. Pour mes prochains projets, j’ai envie de m’accorder davantage de liberté et d’explorer des formes plus variées, aussi bien dans la structure du scénario que dans les autres aspects de l’écriture, la mise en scène, la direction d’acteur.
CE : Avez-vous déjà un calendrier précis de ce que vous ferez au lendemain de cette victoire ?
SH : Pour l’instant, quelques projets de courts métrages sont en cours d’écriture et avancent en parallèle. Mon objectif serait d’en réaliser au moins un avant de me lancer, à plus long terme, dans l’aventure d’un premier long métrage, idéalement tourné en Arménie.
CE : Choisiriez-vous l’Arménie ?
SH : Oui. J’aimerais beaucoup revisiter les contes, les légendes et les mythes arméniens, pour en proposer une adaptation contemporaine. Mais, à ce stade, rien n’est encore concret. Ce sont surtout des envies et des pistes de réflexion.
CE : Avez-vous déjà des projets en chantier pour la suite ?
SH : Il est encore trop tôt pour en parler précisément, car mon troisième court métrage est toujours en cours d’écriture. Contrairement à Dialogues Solitaires, j’aimerais aller vers une forme plus théâtrale et baroque, en renouant avec le langage visuel de Nahabed. Je souhaite pousser davantage la mise en scène et la narration, tout en conservant une place centrale pour les acteurs.
CE : Nous nous approchons de la toute fin de cette interview. Y aurait-il quelques derniers éléments que vous souhaiteriez ajouter pour la compléter ?
SH : Je voudrais simplement adresser un dernier mot de gratitude au Festival Golden Apricot et à Michel Franco, l’unique membre du jury. Je tiens également à remercier du fond du cœur Vincent Pasdermadjian, Victorien Bonnet et Bleu Binet, ainsi que la productrice Lisa Traccucci, notre distributeur, Paraleclypse, et surtout, tous les artistes, techniciens et amis qui ont contribué à faire de Dialogues Solitaires ce qu’il est aujourd’hui.









