Portraits et ponts croisés entre France et Arménie: Mélinée Manouchian et sa petite-nièce, Katia Guiragossian

Société
07.04.2026

À l’occasion du Mois de la Femme en Arménie, célébré du 8 mars au 7 avril, Le Courrier d'Erevan a publié une série d’articles consacrée aux femmes arméniennes qui, à travers les siècles, ont marqué l’histoire par leur courage, leur intelligence et leur engagement. Des reines qui ont façonné les destinées du royaume aux femmes de résistance qui ont défendu leur peuple dans les moments les plus sombres, en passant par les scientifiques, les artistes et les pionnières de nombreux domaines, ces portraits retracent une histoire souvent méconnue mais essentielle. Cette série est une invitation à redécouvrir ces figures marquantes et à rendre hommage à leur héritage vivant. Aujourd'hui, nous publions le dernier article de la série, consacré à Mélinée Manouchian.

 

Mélinée Manouchian est assurément l’Arménienne la plus connue de France, qui plus est depuis sa panthéonisation en 2024. Mais on la connaît surtout à l’ombre de Missak, son mari, résistant mort pour la France. Alors, que sait-on de celle qui fut également résistante, qui porta sa mémoire après la guerre, qui s’en fut en Arménie soviétique pour ne faire qu’y voir son idéal politique souillé, avant de revenir en France, portant jusqu’au bout les trois deuils de sa vie ? Katia Guiragossian, sa petite-nièce, porte toujours la mémoire des deux résistants aujourd’hui, protégeant le pont entre les pays et les époques, tout en y ajoutant ses propres pierres, par son travail artistique. 

 

Par Camille Ramecourt

 

Mélinée, humaine, témoin, et actrice de l’Histoire

Son enfance, Mélinée la passe ballotée avec sa sœur Armène (Arménouhi), d’orphelinat en orphelinat, de Smyrne à Thessalonique, de Corinthe à Marseille. Après son certificat d’études et une formation de sténo-dactylo, elle s’installe à Paris, et évolue dans sa communauté arménienne. Elle est voisine de la famille du futur Charles Aznavour, et participe aux évènements du Comité de secours pour l’Arménie, où elle rencontrera Missak Manouchian.

 


à gauche : Mélinée et au centre Armène

Son engagement commence lorsqu’à la suite de la crise démocratique du 6 février 1934, elle prend sa carte au Parti Communiste français. Apatride, elle est de tous les combats, elle s’engage pour les Arméniens de France, contre le fascisme dans son pays d’adoption, pour la République d’Espagne.

 

“Elle était internationaliste. Les uns n’empêchaient pas les autres. Elle avait assez de place dans son cœur pour pouvoir tout accueillir. C’était une femme forte et très engagée, dès l’enfance. Ma grand-mère disait que même enfant il fallait toujours qu’elle défende tout le monde” se rappelle Katia. 

 

Quand son mari est fait prisonnier par les nazis pour son penchant communiste pendant la guerre, elle entre en résistance. Puis, à sa libération, ensemble, ils facilitent la désertion des soldats allemands, notamment des enrôlés de force, dont les Arméniens soviétiques capturés et forcés de combattre pour les Allemands dans la Légion arménienne. Mélinée, forte de son éducation et de la moindre suspicion que l’Occupant porte aux femmes, dactylographie les messages et les porte incognito.  

Missak est raflé peu de temps après que le couple soit rentré aux FTP, et le signalement de Mélinée est diffusé dans les commissariats. Elle est recherchée mais prend malgré tout le risque de récupérer ses documents compromettants, ceux qu’elle a rédigés. La nouvelle de l’exécution de son mari lui parvient des semaines après, et la met dans un état de choc. Pourtant, elle se replonge dans la Résistance, unifie des réseaux, voyage, rencontre, traduit des instructions en arménien pour que la Légion arménienne rejoigne les FTP. Elle sert la France, elle combat ceux qui ont pris son mari, mais ne s’en remettra jamais vraiment.

 

“Le premier génocide m’a rendu orpheline, le second veuve” avait-elle dit à sa sœur, devant Katia.

 

Et nous pouvons penser que le deuil de ses idéaux politiques fut le troisième. Rapidement après la fin de la guerre, elle quitte la France, et accepte l’invitation de l’URSS : 

 

Quand elle part en Arménie, est invitée en tant que veuve de héros, mais sans visa de retour. Et là c’est le deuil de son idéal politique. Quand elle voit comment l’applique Staline, quand elle voit ses amis partir en Sibérie. Elle était privilégiée [en tant que veuve de héros] mais elle ne pouvait pas tenir sa langue. Apparemment elle aurait fait une journée en prison à Erevan mais je cherche encore l’archive” confie Katia.

 

Et c’est comme cela, grâce aux souvenirs et aux archives, que l’on en découvre encore sur Mélinée, qui, si elle a fait connaître l’histoire de Missak en publiant ses écrits, l’a fait pour accomplir ses dernières volontés, sans se raconter elle-même. 

 

Une sole chez Tante Mélinée

La mémoire des Manouchian, Katia Guiragossian l’a portée et la porte toujours activement. Elle creuse les archives du monde entier pour compléter le portrait de celle qu’elle a d’abord connu par ses yeux d’enfant : 

 

“Avec ma grand-mère, toutes les semaines on traversait le marché de Belleville pour aller manger une sole chez Tante Mélinée”, se souvient-elle.

 

Car Mélinée, après 18 ans en Arménie soviétique, avait pu rentrer en France, mais c’était devenu “un sphinx” raconte sa petite-nièce. Les deux sœurs, qui avaient pourtant grandi ensemble, se trouvaient séparées, par les deuils et la vie dans deux pays aux définitions différentes de la démocratie. “Mais elles parlaient toujours de “Manouche” et le pleuraient, 40 ans après”. 

 


Mélinée Manouchian

C’est un peu plus tard que Katia comprit que la “mythologie” de son enfance faisait partie de l’Histoire. Sa grande-tante l’avait sans doute déjà marquée du sceau d’être porteuse de Mémoire, en lui disant “tu sauras qui je suis quand je serai morte”. Énigme d’un sphinx, que l’artiste d’aujourd’hui comprend comme la volonté de lui “laisser une empreinte” pour qu’elle porte cette histoire. 

Ce que Katia fit. Elle s’est investie pour l’entrée des Manouchian au Panthéon. Elle a fouillé des archives pendant des années pour réaliser un documentaire, sans écouter ceux qui lui disaient qu’il fallait passer à autre chose avec les Manouchian.

 

“On me disait “Les gens qui marchent la tête en arrière ne peuvent pas avancer” mais je n’ai pas la sensation de regarder en arrière. J’ai le regard en avant, c’est ça la transmission, le relai.” 

 

Qui plus est lorsque l’on est porteuse d’une histoire de résistance, qui peut inspirer tout un chacun. “La résistance ce n’est pas un moment figé dans l’Histoire, c’est tous les jours”, et comme sa grande-tante, qui échapée de la dictature soviétique s’est faite appeler traîtresse, Katia a fait face à de nombreux obstacles pour transmettre cette histoire, difficultés de production, critiques, solitude.

 

“C’était important de faire ce documentaire, pour le plus grand nombre bien sûr, mais aussi pour moi. Pas seulement comme devoir de mémoire, mais aussi pour elle et pour moi. Le regard en tant qu’adulte que je porte sur elle est bien différent de ce que j’ai pu avoir quand j’étais jeune. C’était essentiel d’aller au bout, pour moi, pour qui je suis, ça m’a aidé à faire quelque chose de cette douleur. Parce que j’ai réussi à transformer cette douleur, j’ai pu être présente pour les miens. Les obstacles on les a passé ensemble.”

 

Et c’est peut-être là, la définition de l’art, l’expression de sentiments, pour soi et les autres, fixer la mémoire un temps, car de toute façon, “


Katia Guiragossian ©Claude Almodovar

” dit Katia. Un jour dans l’ombre, un jour dans la lumière. “C’était très beau l’hommage du Panthéon, surtout pour des étrangers qui se sont sacrifiés, mais le plus important, c’est qu’ils ont été fidèles à eux-mêmes.” 

 

 

Si Mélinée et Missak sont d’origine arménienne, ils sont des héros français. Missak Manouchian avait une école à son nom en Arménie avant 2024, mais c’était peut-être la seule marque de reconnaissance existant avant le Panthéon. Alors quand la cérémonie fut retransmise sur la télévision arménienne, ce fut l’occasion de mettre en lumière cette histoire qui était encore méconnue dans le pays, et ce notamment grâce à leur petite-nièce, qui, en plus de porter leur souvenir, le précise et bâtit elle-même, d’autres ponts avec l’Arménie. 

 

Le relai de la mémoire, tournée vers l’avenir

La petite fille qui mangeait des soles chez sa grande-tante est devenue une artiste accomplie, et aussi une chercheuse de trésors. Quand on lui demande, après tant d’années passées dans les archives si elle pense qu’elles auront une fin, ce n’est pas qu’elle ne le pense pas, mais qu’elle ne l’espère pas. 

Mélinée ayant subi l’Histoire sans jamais s’en contenter, mais plutôt ayant voulu en changer le cours, on comprend la vocation de Katia de raconter “la résistance par le prisme de l’intime”, et de porter son histoire et de “rendre hommage à toutes ces femmes courageuses et isolées. Peu de femmes à l’époque pensaient avoir une voix, et quand il s’agissait de la partager, de la porter, c’était d’une impertinente incroyable !”. 

De ces modèles familiaux, elle tire le goût de l’émerveillement : “savoir tirer les leçons de l’expérience mais toujours continuer à s’émerveiller”. C’est cette opiniâtreté déguisée qui la fit découvrir les Carnets de Missak Manouchian, au Musée d’Art et de Littérature d’Erevan, parus en 2026 en France, à la suite d’une chaîne de femmes, qui depuis Mélinée jusqu’à Katia, se les ont transmis à travers les années. 

 

“Et nous ne sommes pas à l’abri de trouver d’autres graals à travers le monde”, avec la correspondance que le couple avait entretenue, des photos, des rencontres, des particuliers tenant des souvenirs ne sachant pas qu’il s’agit de documents historiques. Katia est par exemple à la recherche de la légende du film du procès des 23 de l’Affiche rouge, qui aurait été filmé par Pathé en 1944. 

 

Et toutes ces archives, elle souhaite les rendre accessibles à tous, via une plateforme interactive les cataloguant, les localisant, et racontant leur histoire. Un outil qu’elle souhaite duplicable, montrant à nouveau le désir de partage et d’éducation de sa famille. 

Un planisphère comme l’une des pierres de son pont franco-arménien. C’est l’un des projets de son association culturelle Hokisslab, qui a coproduit son documentaire Missak et Mélinée Manouchian. Hokisslab, elle-même une pierre du projet Yerazatoun (La Maison des Rêves en arménien), lieu de rencontre, de valorisation, de discussion et de résidence pour les artistes arméniens, dont les deux premiers bénéficiaires seront accueillis pour deux semaines à Marseille en mai prochain, tissant un nouveau lien entre ses deux pays.

La tapisserie qui réunit France et Arménie est un grand ouvrage commun, tissé de fils individuels, comme celui de Mélinée Manouchian, qui sont prolongés par d’autres, comme celui de Katia. C’est par la connaissance que les motifs gardent leur éclat, et si la couleur change, la maille reste la même, Katia racontant avoir dû poser sa voix sur une archive vidéo traduite en russe, de sa grande-tante, pour son film.