Entretien avec Mgr Hugues de Woillemont : « Une fierté d’être arménien et une aspiration forte à la paix »

Հասարակություն
29.04.2026

À l’occasion de sa visite en Arménie, Mgr Hugues de Woillemont, directeur de l’Œuvre d’Orient, revient dans cet entretien sur ses impressions, ses rencontres et les enjeux auxquels le pays fait face. Entre mémoire du génocide, accueil des réfugiés et rôle des Églises, il livre une lecture à la fois personnelle et institutionnelle de la situation arménienne et, plus largement, de celle des chrétiens d’Orient.

 

Par Zara Nazarian

Le Courrier d’Erevan : Monseigneur, c’était votre deuxième visite en Arménie, la première ayant eu lieu il y a environ une vingtaine d’années. J'imagine que vous avez découvert un pays qui a complètement changé, surtout dans un contexte d’évolution globale… Je sais que vous avez eu de nombreuses rencontres en Arménie : la visite du Mémorial du génocide, d’un orphelinat, d’un jardin d’enfants… Une réception avait été organisée à l’Ambassade de France en Arménie à l’occasion du 170e anniversaire de l’Œuvre d’Orient, célébré cette année…

Mgr Hugues de Woillemont : Pour commencer, j’entretiens en réalité un lien ancien avec l'Arménie. Il y a 25 ans, j'étais curé à Chaville, dans les Hauts-de-Seine, il y avait une église apostolique arménienne dont le curé était le père Grégor Katchetirian, qui est aujourd'hui devenu l'évêque de l'Église apostolique arménienne en France. Et à l'époque, nous avions organisé des rencontres entre nos communautés, pour mieux se connaitre et prier ensemble. , Nous nous étions toujours dit que nous essaierions d’aller en Arménie. Ça n’avait pas pu se faire et, quelque temps après, j'ai pu me rendre en Arménie. Déjà, j'avais été touché par la gentillesse de la population : il y a 20 ans, il y avait peu de structures hôtelières, donc on logeait chez l'habitant. Les routes étaient en mauvais état, mais nous avions déjà visité des églises splendides.

Cette fois-ci, ma première visite en tant que directeur général de l'Œuvre d'Orient s'inscrit dans le souci de rendre visite aux pays où nous sommes présents. Si l’on remonte un peu dans l’histoire, vous ne pouvez pas ignorer l’action de Mgr Félix Charmetant, directeur de l’Œuvre d’Orient de 1885 jusqu’à sa mort en 1921, qui a dénoncé le génocide de 1915 et a agi en faveur des populations arméniennes.

L’Arménie apparaît comme un pays à la fois dynamique et à un moment charnière de son histoire, entre aspirations à la paix, défis économiques et traumatismes récents, notamment liés à l’exode des populations d’Artsakh. Jai entendu une forte attente de stabilité et de sécurité pour garantir un avenir plus sûr. Les événements récents, en particulier le déplacement forcé des Arméniens, ont provoqué de nouveaux traumatismes, au-delà même des populations directement concernées. Ils s’inscrivent dans un moment charnière pour l’avenir du pays, notamment dans ses relations avec les États-Unis et l’Europe.

Grâce aux personnes que j'ai pu rencontrer, j'ai mesuré combien la France, et particulièrement l'Œuvre d'Orient, sont estimées en Arménie. 

 

L'Europe est très présente en Arménie, et la France tout particulièrement…

Absolument, notamment avec la venue du Président de la République : M. Emmanuel Macron, les 4 et 5 mai prochains.

Lors de ma visite au  Tsitsernakaberd, le mémorial du génocide arménien, j’ai pu déposer une gerbe de fleurs et me recueillir pour honorer la mémoire des victimes du génocide. Ce fut pour moi un moment particulièrement émouvant. Pouvoir aussi mesurer l'histoire que l'Arménie a vécue et l’ampleur de la tragédie,  avec  plus d’un million de victimes parmi les 3 à 5 millions d'habitants de l'époque.

 

Vous aviez également visité le Matenadaran, Musée-Institut des anciens manuscrits.

Les manuscrits constituent un patrimoine d’une richesse exceptionnelle. Nous avons aussi eu la chance de découvrir les ateliers de restauration de ce musée. Et j'ai été impressionné par le nombre d’élèves présents un samedi. Ce lieu de mémoire formidable, qui s'ancre dans une histoire longue de manuscrits, une histoire aussi religieuse qui fait partie de l'identité de l'Arménie, la première nation à avoir choisi le christianisme comme religion.

Cela  rejoint ce que j'évoquais au début : j'ai rencontré au cour de ce séjour court des personnes laïques et religieuses. J’ai toujours ressenti la même chose : une profonde fiertéd'être Arménien.

Par ailleurs, à l’occasion des es 170 ans de l’Œuvre d’Orient que nous fêtons cette année, l’ambassadeur de France en Arménie a invité une trentaine de partenaires avec lesquels nous travaillons : des congrégations religieuses, mais aussi des associations, des amis et des collaborateurs, reconnaissant de l’engagement de l’Œuvre d’Orient. J'étais aussi frappé par l'engagement de ces personnes, au service de l’éducation, du patrimoine, des personnes fragiles. En Arménie, j’ai rencontré de nombreuses personnes très dignes, même dans les situations de grande pauvreté qu’elles vivaient, et cela a été très marquant pour moi.

 

Merci beaucoup pour cette réponse si détaillée et remplie d'émotion. Nous restons pour le moment sur vos récentes rencontres en Arménie, dont un aspect important a été la rencontre avec les catholiques arméniens. Je souhaiterais, si possible, que vous en parliez un peu plus en détail. Le catholicisme, sa place et sa présence en Arménie. Et aussi, bien sûr, les passerelles et les relations entre les Arméniens apostoliques et les Arméniens catholiques, qui sont en fait tous des Arméniens que vous voyez ici et qui ne se distinguent évidemment pas.

Sur le plan  religieux, j'ai été frappé par la situation particulière de l’Arménie. L’Eglise latine y est peu présente mais active, alors qu’une église apostolique est très présente. Reprenons peut-être les congrégations religieuses que j'ai visitées : elles ne sont pas très nombreuses par rapport à celles d'autres pays, mais elles sont au service des plus fragiles : porteurs de handicap, malades, réfugiés, déplacés. Elles accueillent évidemment les élèves et leurs familles, quelle que soit leur religion, et accomplissent un travail tout à fait admirable au service de tous.  

Je vais vous donner un exemple : j'ai été très frappé à Erevan par la visite du foyer des sœurs de Mère Teresa, qui accueillent des enfants handicapés, comme à Spitak d'ailleurs.  Ce qui m’a profondément interpellé, c’est le regard porté sur ces enfants, en particulier sur ceux qui sont abandonnés ou orphelins. Cela dit beaucoup de la qualité humaine et spirituelle de cet engagement.

Une autre rencontre qui m'a marqué porte sur la jeunesse. Particulièrement, une jeunesse qui me semble assez engagée, avec des camps d’été soutenus par l’Œuvre d’Orient. J’ai d’ailleurs rencontré des jeunes qui venaient passer trois jours en retraite ; ils venaient d’Arménie, bien sûr, mais aussi de Géorgie et de Russie.

J'étais impressionné par ces jeunes, alors c'étaient plutôt des 22-30 ans, très engagés, qui voulaient prendre le temps de se retrouver, de créer de l'amitié, et je me suis dit : voilà ce que permet aussi l'Eglise. Un peu à l'image des Journées mondiales de la jeunesse, c'est-à-dire qu'il y a des nations qui peuvent ne pas s'entendre ou se faire la guerre, et ici,  l'Eglise est aussi capable de rassembler des jeunes qui croient en leur pays et veulent vivre l'amitié entre différentes nations. Donc ça m'a beaucoup frappé. C’était une soirée magnifique et l’occasion d’entendre des jeunes parler le français !

 

Quels sont le rôle et la place de la francophonie dans vos projets, notamment en Arménie

Je comprends que le français continue d'être enseigné, peut-être moins qu'avant. J’ai eu l’occasion de rencontrer, à Gumri, au centre francophone, des jeunes arméniens particulièrement engagés avec ce centre français. Leur accueil a été remarquable, avec des discours et des chants, témoignant à la fois de leur attachement à l’Arménie et de leur intérêt pour la France. Pour nous, Français, cela a été un moment particulièrement touchant.,

 

C’est la troisième année que l’Œuvre d’Orient maintient un bureau-pays en Arménie, et nous avons la chance d’avoir Luc et Blandine Boureau, qui représentent l’organisation ici…

Tout à fait : un bureau en Arménie qui fait un travail absolument remarquable, ce qui nous permet aussi d'avoir une bonne connaissance du pays, de bien connaître les projets que nous souhaitons soutenir, et de pouvoir parler de l'Arménie ailleurs que dans le pays. Les Bourreau sont devenus des grands amis de l’Arménie !

Et puis les volontaires que L'Œuvre d'Orient envoie chaque année, sont aussi une présence importante pour manifester notre amitié et notre soutien, ils sont  toujours très dévoués et très appréciés. Nous nous concentrons sur le soutien aux projets d'aide à la francophonie, d'accueil des réfugiés, ainsi que sur l’aide aux familles, notamment aux familles déplacées d’Artsakh, la santé, la solidarité, mais aussi sur le patrimoine.

 


Au centre Entanik, à Gyumri

Monseigneur, vous avez parfaitement décrit vos impressions et vos rencontres en Arménie, et je pense que nos lecteurs seront ravis de découvrir les détails de ce voyage. Je voulais vous demander : après avoir participé à des rencontres de l'Œuvre d'Orient, notamment la dernière, qui a eu lieu en Égypte l'année dernière, et celle d'avant, qui s'est tenue à Amman, en Jordanie, j'ai vu l'importance du réseau, notamment des écoles soutenues, gardées et portées par l'Œuvre d'Orient. J'ai vu de mes propres yeux l'implication de l'Œuvre d'Orient dans l'éducation, et, évidemment, dans l'éducation francophone, puisque ces écoles sont francophones, mais aussi dans l'éducation en général, puisque les enfants apprennent plus que la langue. Est-ce que vous pourriez parler davantage, justement, de ce réseau d'écoles dans la région du Proche-Orient ?

Comme je le rappelais, l'Œuvre d'Orient est née il y a 170 ans par des universitaires et un prêtre français qui ont voulu soutenir les écoles francophones du Liban. Et depuis 170 ans, c'est vraiment une partie majeure de notre activité : le soutien aux écoles, à l'éducation au Moyen-Orient, mais aussi dans les 23 pays où nous sommes, puisque, vous savez bien, on est aussi en Europe de l'Est, en Arménie, en Ukraine, en Inde, en Égypte, en Éthiopie.

L'éducation est essentielle à la construction d'une société, elle en est le présent et l'avenir. Bien former des jeunes,c'est assurer un avenir aux familles et aux pays, pour en faire aussi des citoyens engagés. Les écoles que nous soutenons sont animées par des religieux et des religieuses, mais ouvertes à tous. Et dans de nombreux pays du Moyen-Orient, les écoles chrétiennes peuvent y accueillir 80 % de musulmans et 10 % de chrétiens. Nous appelons et nous pensons qu'ayant une bonne éducation, d'un bon niveau, ils peuvent faire l'expérience et vraiment être éduqués, c'est-à-dire devenir des hommes et des femmes pour qui la rencontre de l'autre, la fraternité, le respect, la politesse, l'estime de la foi des autres, tous ces éléments forment des personnes capables de vivre ensemble.

 

Notre action est rendue possible grâce au soutien des donateurs, mais aussi, depuis quelques années, grâce à un partenariat avec le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, qui a permis la création d’un fonds commun. Ce dispositif permet de cofinancer des écoles chrétiennes francophones, en réponse aux enjeux éducatifs actuels. À travers un enfant, c’est toute une famille que l’on soutient.

 

C'est-à-dire que si l'on veut aussi que des familles dans des pays touchés par la guerre et les conflits décident de rester, il faut évidemment assurer leur sécurité. Lorsqu'une école est ouverte, cela permet aux parents de rester. Je vais illustrer cela par un exemple : grâce à une fondation, nous avons pu reconstruire deux églises importantes à Mossoul, dont une orthodoxe et une catholique, alors qu'il y a peu de chrétiens à Mossoul ; beaucoup sont partis, mais il en reste quand même quelques-uns, et nous avons pensé que le patrimoine que nous restaurons est une marque importante de la mémoire d'un pays. Restaurer des églises à Mossoul nous semblait donc très important, et désormais, pour la rentrée prochaine, nous avons un projet d'école, car nous pensons que s'il y a une église, une école, un peu d'activité économique(nous aidons aussi à l'auto-entrepreneuriat permettant aux adultes de développer une petite activité), alors tout cela permet aux familles de se projeter dans l’avenir.  

 

Nous savons très bien qu'en Artsakh, il y a une épuration ethnique, religieuse et culturelle de ce territoire arménien, pour en effacer la mémoire,  ce qui est très grave.

 

Concrètement, comment L'Œuvre d'Orient soutient-elle les écoles ? On les soutient par le financement de la construction d'écoles ; on a installé, dans de nombreux pays, des panneaux photovoltaïques pour réduire considérablement les charges de chauffage.

Enfin, lorsque cela est nécessaire, nous soutenons également les établissements dans le financement des salaires des enseignants, en particulier en période de crise, lorsque les structures locales ne sont plus en mesure de le faire. Nous intervenons également dans l’enseignement supérieur, par exemple à travers l’université française d’Erevan.

 

Justement, vu le contexte actuel, à la fois en Terre sainte et au Liban, qui souffrent beaucoup, est-ce que des actions supplémentaires sont prévues par l’Œuvre d’Orient, ou est-ce que, malgré tout, vous maintenez votre action ?

C'est une question importante. Dans des pays comme le Liban, la Terre sainte ou encore, dans une certaine mesure, la Syrie, nous poursuivons les projets que nous avions engagés, même si certains sont aujourd’hui plus difficiles à mener à bien.

Dans le même temps, face à l’ampleur de la crise, nous avons renforcé notre action grâce à la mobilisation de nombreux donateurs, en France et ailleurs. Depuis environ un mois, nous avons ainsi développé une aide d’urgence pour le Liban, en apportant concrètement une assistance alimentaire, des kits de soins et d’hygiène, ainsi que du matériel de première nécessité comme des matelas.

La situation au Liban est particulièrement préoccupante : sur une population d’environ cinq millions d’habitants, on compte près de 1,2 million de personnes déplacées. Cela donne la mesure de la crise humanitaire en cours.

Dans ce contexte, nous apportons un soutien très concret, notamment dans le sud du Liban, en collaboration avec des acteurs locaux et les structures ecclésiales présentes sur le terrain, aidé par la Finul qui sécurise nos convois afin de répondre aux besoins humanitaires les plus urgents.

 

Monseigneur, en parlant du Liban et de la situation générale dans la région, je ne peux pas m'empêcher de vous poser la question des chrétiens d'Orient…

La question des chrétiens d’Orient est en effet essentielle. Leur présence au Moyen-Orient — comme en Arménie — revêt une importance à la fois religieuse, historique et culturelle. Ils sont enracinés sur ces terres depuis les origines du christianisme, bien avant la formation des États modernes.

Ces lieux sont profondément marqués par cette présence : du Liban à la Terre sainte, en passant par l’Égypte, où la tradition rappelle le passage de la Sainte Famille. Cette continuité historique donne toute sa profondeur à leur présence aujourd’hui.

Leur départ constituerait une perte considérable, non seulement sur le plan religieux, mais aussi sur le plan social. Dans de nombreux pays, les chrétiens assurent des missions essentielles au service de tous : écoles, hôpitaux, structures d’accueil. Au Liban, par exemple, le principal hôpital psychiatrique du pays, qui accueille environ 3 000 patients, est dirigé par des religieuses. Si ces structures venaient à disparaître, elles ne seraient pas facilement remplacées.

 


Visite de l'orphélinat catholique à Gyumri

Ainsi, l’importance des chrétiens d’Orient ne se limite pas à leur dimension spirituelle : elle s’inscrit aussi dans leur contribution éducative, sociale et sanitaire, au bénéfice de l’ensemble de la population.

Enfin, leur présence participe à l’équilibre et à la richesse de ces sociétés. La diversité culturelle, religieuse et ethnique est une force ; son affaiblissement serait un appauvrissement profond. Il est important de rappeler que, pendant longtemps, ces différentes communautés ont su vivre ensemble dans un relatif équilibre.

 

Pour vous, les chrétiens d'Orient sont-ils actuellement en danger ?

Oui, on peut dire qu’ils sont aujourd’hui en situation de fragilité. On perçoit notamment, au Liban, une forme de lassitude face à une instabilité qui perdure. Les tensions politiques et les rapports de force, dans lesquels certaines populations se trouvent prises, pèsent lourdement sur la vie quotidienne.

Par ailleurs, l’islamisme, le radicalisme et les mouvements djihadistes ont profondément marqué ces régions, affectant l’ensemble des populations, qu’elles soient chrétiennes ou musulmanes. Cela étant, ce qui ressort très clairement des rencontres que nous faisons sur le terrain, c’est une aspiration largement partagée à la paix, à la sécurité et à un avenir stable, tant pour les personnes que pour leurs familles.

 

Je voulais vous poser la question des églises détruites, mais aussi, plus largement, celle de tout ce qui relève du patrimoine matériel et immatériel. L'Œuvre d'Orient travaille notamment sur le patrimoine immatériel ; il y a même eu un colloque l'année dernière sur le sujet, très intéressant. Donc, la question est la même : que ce soient les Arméniens qui ont quitté l'Artsakh ou le patrimoine qui est en péril et en voie d'être anéanti chaque jour. Mais le même danger, malheureusement, existe au Moyen-Orient, au Proche-Orient, là où se trouvent justement les chrétiens d'Orient. Je sais que le patrimoine fait partie, si je puis dire ainsi, des directions générales de l'action de l'Œuvre d'Orient. Comment arrivez-vous à intervenir, à gérer, à suivre l'évolution et la situation du patrimoine dans les pays ou les communautés menacés, comme c'était le cas en Artsakh ?

Il s’agit en effet d’un axe relativement récent de l’action de l’Œuvre d’Orient, mais devenu essentiel. Le patrimoine, qu’il soit matériel ou immatériel, témoigne d’une présence très ancienne et participe pleinement à l’identité des peuples. Le détruire, c’est effacer une part de l’histoire qui a façonné un pays.

 

Notre engagement dans ce domaine vise précisément à éviter que cette mémoire ne disparaisse et à faire en sorte que ce patrimoine demeure vivant. L’exemple de Mossoul est à cet égard très parlant : lors de l’inauguration d’églises restaurées, des responsables musulmans, dont le ministre de la Culture et le gouverneur, étaient présents. Leur participation n’allait pas de soi, mais elle témoigne d’une forte reconnaissance. Certains nous ont même dit : « Vous étiez là avant nous ; il est important que vous soyez là aujourd’hui. »Cela montre que ce patrimoine dépasse les seules communautés chrétiennes : il fait partie de l’histoire commune. Les églises restaurées redeviennent des lieux de vie, de prière, mais aussi des espaces ouverts à tous. À Mossoul, un habitant musulman me confiait que le retour des cloches, après leur destruction par Daech, résonnait en lui comme une part retrouvée de son identité.

 

Cette dimension est fondamentale. Comme je le disais, les chrétiens d’Orient n’ont pas besoin de notre pitié. Il faut bien sûr dénoncer les violences et les destructions qu’ils subissent, mais il faut aussi reconnaître leur capacité à tenir, à vivre et à témoigner. Nous avons beaucoup à apprendre d’eux. Cela suppose, en Occident, de porter un regard plus juste, au-delà de la seule compassion.

 

En Arménie également, j’ai pu percevoir la richesse des traditions, parfois différentes entre catholiques et apostoliques, mais qui relèvent d’un même patrimoine. Malgré les différences, nous partageons la même foi chrétienne.

 

Concrètement, notre action passe par la restauration de lieux, mais aussi par des initiatives culturelles : conférences, expositions, et la valorisation du patrimoine immatériel. Celui-ci constitue un véritable levier de dialogue entre les cultures et les religions. Il ouvre des espaces de rencontre, y compris avec ceux qui ne partagent pas la même foi.

 

Je voulais vous demander au sujet du 170e anniversaire de l’Œuvre d’Orient, qui sera célébré en mai. Comment envisagez-vous d'aborder cette nouvelle décennie et ces 170 ans, susceptibles de se manifester dans l'action de l'Œuvre d'Orient ? Quelles sont vos orientations, vos projets, vos priorités ? Comment avez-vous tracé cette autoroute ?

À l’occasion de ce 170e anniversaire, j’éprouve d’abord une profonde reconnaissance pour le travail accompli par mes prédécesseurs, ainsi que par les équipes qui ont fait vivre l’Œuvre d’Orient au fil des décennies. Sa première richesse, ce sont les femmes et les hommes qui la portent : salariés, bénévoles, volontaires, partenaires, mais aussi toutes les personnes qui nous font confiance.

 


Lors de la réception à l'Ambassade de France dédiée au 170e anniversaire de l'Œuvre d'Orient

L’Œuvre d’Orient est une institution ancienne, l’une des plus anciennes en France dans son domaine, entièrement dédiée aux Églises orientales. Depuis 170 ans, elle a su évoluer, s’adapter et répondre à de nouveaux besoins. L’attention portée au patrimoine, par exemple, s’est développée ces quinze dernières années et fait désormais pleinement partie de notre mission.

Pour l’avenir, je crois que plusieurs axes doivent demeurer essentiels. Le premier est celui de la présence. Être sur le terrain, aller à la rencontre des communautés, maintenir des liens vivants : c’est fondamental. Beaucoup de chrétiens d’Orient nous disent simplement : « Ne nous oubliez pas. » Cette présence, cette fidélité dans la relation, sont au cœur de notre engagement.

 

Un autre enjeu important est celui du dialogue entre l’Occident et les Églises orientales. Il s’agit de continuer à mieux se connaître, à s’ouvrir les uns aux autres, dans un esprit de fraternité. Cette relation est précieuse pour l’Église dans son ensemble.

 

Enfin, la dimension du plaidoyer occupe une place croissante. Nous ne parlons pas à la place des chrétiens d’Orient, mais nous portons leur réalité auprès des instances politiques et internationales : en France, au niveau européen, auprès des Nations unies ou encore du Saint-Siège. Il s’agit de faire entendre leur situation, avec justesse et fidélité à ce que nous constatons sur le terrain.

Dans un monde marqué par de nombreuses crises — au Moyen-Orient comme en Europe de l’Est — et par des tensions internationales croissantes, cet engagement est plus que jamais nécessaire. Nous sommes confrontés à un contexte où les équilibres sont fragilisés et où les logiques de puissance prennent souvent le pas sur le dialogue.

Dans ce cadre, il est essentiel de continuer à promouvoir des relations fondées sur l’amitié, l’estime, la fraternité et la recherche de la paix. De nombreuses personnes partagent cette aspiration, mais elles sont parfois insuffisamment entendues. C’est aussi à cela que l’Œuvre d’Orient souhaite contribuer pour les années à venir.