Projet MENK, l’art comme trait d’union franco-arménien

Արվեստ և մշակույթ
02.04.2026

Né d’une intuition et devenu, en quelques années, un acteur structurant de la scène artistique franco-arménienne, le projet MENK poursuit une ambition claire : relier, transmettre et faire circuler les œuvres autant que les artistes. À l’heure où les échanges culturels se heurtent parfois aux frontières, ce projet fondé par l’artiste français Guillaume Toumanian s’attache à construire des passerelles durables entre la France et l’Arménie.

Son prochain jalon, un livre de poésie, Ce matin, cette nuit-là, à paraître au début de l’été 2026. Un projet réalisé en étroite collaboration avec les éditions Aivazian, cristallise cette vision : un ouvrage trilingue, collectif, produit en grande partie en Arménie, qui entend porter la voix des poètes (ses) contemporains arméniens au-delà des cercles initiés.

 

Par Louise Lacote

 

Dix ans de maturation : d’une intuition à une plateforme active

Le projet MENK -Nous en arménien- est né dans l’esprit de Guillaume Toumanian il y a près de 10 ans, mais a officiellement pris forme en 2022 sous l’impulsion de l’Institut français d’Arménie et son directeur de l’époque Guillaume Narjollet. L’artiste basé à Paris d’origine arménienne, formé aux Beaux-Arts et à l’Université de Bordeaux, a créé ce projet artistique avec comme objectif de donner davantage de visibilité aux artistes arméniens en consolidant des liens et en pérennisant des actions culturelles pluridisciplinaires en France et en Arménie. 

Le premier évènement majeur du projet MENK fut une exposition au festival Yeraz à Mont-de-Marsan dans les Landes, qui avait réuni une quinzaine d’artistes de différentes pratiques, aussi bien français qu’arméniens. A cette occasion, les deux peintres graveurs arméniens - Tigran Sahakyan et Arman Vahanyan avaient été invités en résidence pendant un mois au Centre d’Art Contemporain des Landes.

Depuis, le projet Menk continue sur sa lancée avec des résidences artistiques croisées : en 2023, c’est le couple d’artistes français, Axel Pahlavi et Florence Obrecht, qui a été choisi pour une première résidence en Arménie. Deux artistes peintres qui n’avaient aucun lien avec l’Arménie, et ont donc attiré le regard nouveau d’un public inattendu sur le pays. L’année suivante, en mai 2024 Guévork Aivazian artiste, éditeur et Aline Derderian chorégraphe ont également séjourné à Erevan au Mkhitar Sebastatsi Educational Complex . Cette même année, Tigran Sahakyan et Arman Vahanyan retournent en France pour une nouvelle résidence,  à nouveau en résidence en France, cette fois à Paris au sein de la prestigieuse imprimerie d’art Idem. En mai 2025, le peintre Harout a été invité dans un atelier privé en plein cœur de Paris et le jeune artiste français Pierre Aghaikian était à ce moment-là à Gyumri à l’atelier de céramique en partenariat avec Muscari. En parallèle, le projet MENK a également soutenu la résidence itinérante Ururut de l’artiste lyonnais Vahan Soghomonian entre l’Arménie et l’Inde, avec notamment une phase de création à l’atelier de céramique Family Care Armenia dans le village d’Hartashen dans la région du Syunik.

Puis en octobre, c’est l’historienne d’art, critique et auteure Amélie Adamo qui est venue à Erevan pour une résidence de recherche et d’écriture en partenariat avec la Galerie Nationale, l’Institut Français d’Arménie et Mkhitar Sebastatsi.

Photo Amélie Adamo, Galerie nationale, Erevan, octobre 2025 @projet Menk

 

En juin 2026, le projet va se poursuivre avec trois artistes français en résidence de peinture “sur le motif” qui apportera de la matière au projet. Ils seront pour une semaine  avec trois autres artistes arméniens à Shorzha sur les rives du lac Sevan, à la mythique “maison de création” gérée par l’Union des Artistes d’Arménie qui a servi - et sert toujours - de refuge et de lieu d'inspiration pour des générations d'artistes locaux et internationaux. 

 

Le dernier événement en date du projet Menk était à Montpellier en janvier 2026, une double  exposition éponyme intitulée Si le vent tombe, organisée en partenariat avec la ville à la Maison des relations internationales et à la Galerie Samira Cambie, et qui a réuni une quinzaine d’artistes français et arméniens. 

 

Montpellier janvier 2026 © Piruza Khachatryan

 

De plus, le Projet Menk entretient un partenariat avec la maison de ventes aux enchères parisienne Vermot&Associés, en proposant deux fois par an des sélections d'œuvres d’artistes arméniens contemporains, vivant soit en Arménie, soit en France, mais toujours natifs du pays. L’objectif est de soutenir la création en donnant davantage de visibilité à la scène arménienne contemporaine, et de reverser la totalité du bénéfice aux artistes.

Quid du futur? Guillaume Toumanian évoque de nombreuses idées à long terme : “Notre objectif principal est de consolider nos partenariats dans les deux pays, sans chercher à trop les multiplier, et de continuer à développer les projets en cours”. 

La  prochaine initiative du projet est déjà bien entamée, il s’agit de développer de la production en Arménie avec la publication du livre de poésie Ce matin, cette nuit-là (Editions Aivazian) à paraître très prochainement.  

 

La poésie arménienne au devant de la scène

Ce matin, cette nuit-là est actuellement l’axe central du projet MENK. Ce livre de poésie arménienne contemporaine réunit poètes et poétesses, accompagné de gravures originales réalisées  par quatorze artistes arméniens et français. L’ouvrage est trilingue (arménien, français, anglais) et sa sortie est prévue à Erevan au mois de juillet 2026 puis à Paris à l’automne.  Guillaume Toumanian et Guévork Aivazian, artiste éditeur franco-arménien (en résidence à Erevan en mai 2024), ont imaginé et réalisé ce projet avec le soutien notamment de l’IFA - Institut Français d’Arménie et l’UGAB Paris (Union Générale Arménienne de Bienfaisance).

Sahakyan Studio Yerevan © Aivazian Éditions février 2026

Quatorze poètes arméniens ont été préalablement sélectionnés pour leur prose par Guévork Aivazian, et Guillaume Toumanian travaille avec le même nombre d’artistes - français et arméniens, gravitant  autour de la galaxie du projet MENK - sur des éditions limitées numérotées en gravure, imprimées sous la presse de Sahakyan Studio Yerevan. Chaque tirage est réalisé avec une attention particulière portée aux matières, aux encres et au papier selon des techniques d’impressions variées. Ces œuvres seront exposées à Erevan et proposées à la vente par l’éditeur sous la forme d’une souscription.

 

Sahakyan Studio Yerevan @projet Menk

Un des buts premiers de Ce matin, cette nuit-là, est d’être produit à 90% en Arménie avec une rémunération conséquente pour les imprimeurs d’art. Ce travail a été entièrement  réalisé en février à Erevan mais avec un papier de très bonne qualité venu de Paris, fourni par l’imprimerie d’art Idem. Ce choix de partenariat avec Idem n’est pas anodin; le projet Menk et l’imprimerie entretiennent une amitié artistique depuis 2022, couronnée par la résidence de deux mois des artistes arméniens Tigran Sahakyan et Arman Vahanyan en 2024 mentionnée précédemment. A noter qu’un groupe des Amis d’Idem accompagné par Guillaume Toumanian se rendra en Arménie en juillet pour découvrir le pays et visiter les artistes dans leurs ateliers.

Cet ouvrage s'adresse naturellement à la communauté arménienne et franco-arménienne, mais il cherche à aller plus loin, en ciblant tous les amateurs de poésie, et un large public non-arménophile. “ Les  mots dépasseront plus facilement les frontières “ souligne Guillaume Toumanian.

 

Une vision : mettre l’artiste au centre

Mais in fine, quelle est l’idéologie profonde du projet, son but ultime? 

 

“Le projet Menk, c’est l’expression du vivant".

 

C’est avant tout un projet artistique et culturel, qui s’inscrit dans le présent, dans un monde contemporain et qui tient à la qualité des projets portés par les artistes. En Arménie, ce n’est pas le talent qui manque, mais la visibilité. Ce projet est construit autour de trois axes ; la culture, la transmission et la solidarité, à travers des ateliers -comme celui,  intergénérationnel, organisé à Gyumri en 2023 avec la fondation Miassine, ou encore des partenariats avec des écoles d’art, qui logent les artistes en contrepartie.

 

Le projet Menk a commencé en regroupant une génération d’artistes, d’un âge relativement similaire, mais pour s’inscrire dans la durée la transmission est primordiale. La plupart des artistes participants sont enseignants, et initient ainsi un contact avec nombre de jeunes diplômés, qui s’y intègrent et représentent le futur du projet Menk, et par lui, la scène culturelle arméno-française. C’est ainsi que le projet grandit : en seulement quelques années d’existence, artistes et financements viennent à lui, et ainsi lui permettent de participer réellement et factuellement à l’économie créative.

 

Actuellement, un projet important est en construction avec l’association Muscari et le Musée Arménien de France. Ce sera en octobre à Paris pour un événement international autour de la céramique contemporaine représentée par deux artistes céramistes arméniennes, Anush Ghukasyan et Ani Qananyan.

Et même s’il ne faut pas ramener le projet uniquement à son “arménité”, l’identité arménienne y garde une place importante. L’une de ses plus grandes forces pour le projet Menk : son réseau et ses connexions professionnelles. En écoutant Guillaume Toumanian, il est évident que ce projet se construit progressivement et repose sur des valeurs humaines fondamentales qui participent à créer une synergie et dynamiser la scène artistique franco-arménienne.

Guillaume Toumanian insiste sur le fait qu'il est un artiste qui soutient les artistes. « Le projet MENK n’est ni un groupe, ni un collectif, ni une association culturelle franco -arménienne, mais c’est une sorte de plateforme où l’artiste est au cœur du projet. »