Un pas à gauche, deux pas à droite : une journée internationale de la danse qui résonne nationalement en Arménie

Արվեստ և մշակույթ
30.04.2026

La date du 29 avril est commune à l'ensemble du monde. A cette date, choisie par l’Unesco dans les années 1980 en mémoire de l’anniversaire de Jean-Georges Noverre, Français considéré comme inventeur du ballet moderne, toutes les danses sont plébiscitées, mais en Arménie, c’est la danse traditionnelle qui attire l’attention. Depuis quelques années, cet héritage culturel réinvestit chaque espace de la vie publique arménienne, comme à ses origines.

 

Par Camille Ramecourt; photos de Tigran Madoyan

 

Un ressac du patrimoine génétique

Les Arméniens dansent depuis toujours. On en trouve la preuve dans les peintures rupestres, et si le pays est connu pour avoir été le premier à adopter la chrétienté à l’aube du IVe siècle, la danse l’y aurait précédée. D’abord performées pour honorer les dieux, l’église aurait tenté de s’interposer et détruit les anciens manuscrits datant avant l’alphabet de Mashtots, sans pour autant réussir à effacer les mémoires corporelles. 

 

Le peuple dansait et danse toujours pour les grandes occasions, religieuses ou non, la relation entre la danse traditionnelle et l’église étant depuis longtemps apaisée, mais aussi pour les rituels quotidiens. Ainsi, il est des danses de mariage, pour le moment spécial où la famille de la mariée prend la scène (Shavali), celui où le nouveau mariage est annoncé à la communauté (Gyovand), des danses de protection, des danses guerrières (dont la plus connue est Yarkhushta), mais aussi des danses de travail. 

 

Ainsi, la danse Bulul marquait la fin de la journée de travail au champ ; Vana Tzknors s’intitule très explicitement “les pêcheurs de Van” et les mouvements des bras des danseurs rappellent le geste de tirer les filets de poissons, et Matsun est une danse exclusivement féminine qui visait à transmettre les énergies positives des danseurs lors de la fermentation du yaourt arménien éponyme.

 

Matsun, Pâques 2025, devant l’église Sainte-Anne d’Erevan

 

Chaque mouvement a son importance. La majorité sont en cercle pour symboliser l’éternité, les danses cérémonielles préchrétiennes, directement à des anciens dieux ou pour apporter une certaine protection à des moments de vie, étant devenues en quelque sorte “laïques” restes conscrites aux cercles, allant deux pas à droite s’ils font un pas à gauche, pour symboliser l’allant vers le bon, le positif, le droit. 

On claque toujours des mains et on tape toujours du pied pour éloigner les mauvais esprits, sans que cela ne contredise en rien la névralgie de l’église dans la vie arménienne, les danseurs profitant de chaque rassemblement populaire pour reprendre la dernière ronde interrompue. Ces rassemblements étant souvent religieux, nous pouvons alors voir un ancien rituel de vénération de l’eau, que serait Matsun, se mêler à l’héritage païen de Trndez, la danse tissant avec la religion l’un des brins qui forment l’identité arménienne. 

 

Des passeurs de mouvement

Les traditions culturelles, on le sait, se perdent si elles ne sont pas transmises. L’effacement pur et simple des passeurs de tradition par le génocide, ainsi que la modernisation des sociétés mirent en péril cette transmission, mais l’opiniâtreté toute arménienne dans l’attachement à la culture nationale a permis de consigner les pas, et à la danse de continuer. 

 

 

Komitas est connu pour avoir répertorié les chants directement dans les villages, et son travail fut approfondi par Gagik Ginosyan et diffusé grâce aux moyens modernes. Après avoir étudié le travail de Komitas Vardapet, ainsi que celui de Srbuhi Lisitsian, ethnographe, et Vahram Aristakesyan, chorégraphe, et avoir lui-même été sur la scène pendant plusieurs années, Gagik Ginosyan a craint que “la danse ne devienne comme le Grabar”, langue arménienne originelle, désormais morte, qui n’est plus utilisée que pour la liturgie.

C’est pourquoi il se rendit lui-même dans les villages, documentant 600 danses, avec leurs pas, leurs chants, des extraits, mais aussi d’autres éléments du folklore. La transmission de cette cartographie est passée par la fondation de sa propre troupe de danse en 2001, Karin, nom arménien d’Erzurum, d’où étaient originaires ses ancêtres. Le groupe met à disposition ces ressources en ligne et en vidéo, et organise depuis 2005 “Nos danses et nous”, cours de danse publics ouverts, le dernier vendredi de chaque mois, à Cascade lors des beaux jours, et à l’Institut  artistique Narekatsi pour les jours qui le sont moins.

 

 

Un rassemblement “Nos danses et nous”, 2025, Cascade, Erevan

 

A cette diffusion à un public large et intéressé s’est jointe l’éducation. Gagik Ginosyan, par la Fondation de Danse et de Chant Nationaux, a lancé en 2011 la danse traditionnelle comme matière à l’école, et en est l’auteur du programme, désormais enseigné dans des centaines d’écoles publiques à travers l’Arménie. Ainsi, après avoir été récolté auprès de quelques anciens dans les villages, le savoir de la danse est désormais transmis aux nouvelles générations arméniennes, plébiscité pour ses vertus énergisantes pour l’individu, unifiantes pour la communauté, et en chacun instigatrices de l’identité nationale, cruciale pour le peuple arménien.

 

Un lien à la terre et à ses proches

Pourquoi danser ? Le lien créé avec des inconnus, qui ne le sont qu’à moitié puisqu’ils dansent comme vous, est la réponse la plus souvent donnée par les danseurs.

La journée de la danse est spéciale pour moi. Je pense que la danse est un langage magnifique, et permet à chacun de communiquer par les mouvements. Je me souviens de ma timidité la première fois que j'ai rejoint le cercle ; je ne connaissais personne. Mais en dansant, nous avons oublié que nous ne nous connaissions pas. Nous avons ressenti une grande proximité, une fusion totale. Ce moment est si unique à la danse et permet à chacun de se sentir moins étranger.” — Sharmaghik T., danseuse

 

Pour les Arméniens de la diaspora, les bras noués dessus-dessous ou les mains jointes à celles des autres combinent le lien au groupe et celui aux racines. Et comme au temps de la christianisation, les écrits et la langue peuvent être difficiles à transmettre, tandis que le corps imprime les mouvements sans pouvoir les oublier. Incarner sa culture, la faire vivre, est ainsi, également, une force motrice de la danse.

 

Je danse pour faire partie de l’éternité, pour transcender l’espace de quelques heures. Apprendre la signification profonde de chaque danse et de chaque mouvement me donne le sentiment d'appartenir à mon peuple, à l'éternité. Lorsque nous dansons les Ishkhanats, par exemple, j'ai toujours l'impression d'être une prêtresse païenne en longue robe dans un temple. Lorsque nous dansons le Karno Kochari, je me transforme soudain en guerrière. Ou encore, pendant le Gyovnd, dans le cours de Hamazasp [Aslanyan, fondateur de la troupe Ari Bari, ndlr.], Je ressens cette transcendance collective. Approfondir chaque aspect de sa culture, qu'il s'agisse de danses, de musique, d'art, de littérature, de costumes traditionnels, de cuisine, etc., permet de mieux la connaître. Et l'on aime ce que l'on connaît bien. Et ce que l'on aime, on est prêt à le protéger corps et âme.” — Meri, danseuse

Car dans le terreau préparé, épandu par Gagik Ginosyan et ses prédécesseurs, prend racine un nombre vertigineux de danseurs depuis quelques années, et sans pouvoir assurément en définir une seule cause, le contexte que connaît l’Arménie depuis 2020 fut certainement à l’origine d’un cercle d’influence qui s’autoalimente.

 

 

Yarkhushta

 

Dans notre troupe seulement, de nouveaux groupes se forment tous les 2 à 3 mois, chacun comptant entre 20 et 30 personnes, et il ne s'agit là que d’une seule troupe. Je pense que la croissance est exponentielle. Je remarque aussi une corrélation avec l'augmentation du nombre de randonneurs. Peut-être que les gens ont besoin de renouer avec leurs racines. Pour ma part, je ne connaissais absolument rien à la danse. J'ai rejoint un cercle une fois à Cascade et j'ai adoré : les gens, les sourires, l'énergie, ce sentiment de connexion avec chaque personne présente. Quand j'ai rejoint Harq et commencé à danser, je suis tombé amoureux de ça. Peut-être que les gens ne connaissent tout simplement pas la danse, et plus il y a de participants, plus elle se fait connaître. Je pense que les gens apprécient les liens qui se créent en dansant — par exemple, les accolades après la Yarkhushta. Les gens sourient, aident les nouveaux venus et s'amusent.” — Davit, danseur.

Dans la rue, aux concerts, dans le cursus scolaire et militaire, en troupe ou avec des inconnus, aux rassemblements culturels, quotidiens ou religieux, en Arménie ou ailleurs, une chose est sûre : dès que des Arméniens sont réunis, la danse commence. Alors pourquoi danser ? Pour le tissu collectif, que chacun des pas — un à gauche, deux à droite — tisse entre tous.