
Ancien centre florissant du Royaume d’Arménie, la ville de Kapan devient la capitale musicale du Caucase entre le 4 et le 14 juillet 2026, à l’occasion du principal festival de musique classique qu'elle accueille. Le Courrier d’Erevan a effectué un déplacement pour couvrir les premiers jours de ce fleuron de la musique arménienne.
Par Francesco Radicioli Chini
Enchâssée entre les montagnes escarpées et les pentes rocailleuses du Syunik, la ville de Kapan devient l’épicentre de la musique arménienne pendant la première moitié du mois de juillet. Qu’ils appartiennent à l’ancienne ou à la nouvelle diaspora ou qu’ils n’aient jamais quitté leur terre natale, les Arméniens des quatre coins du pays se réunissent dans la capitale du Syunik pour dix jours entièrement consacrés à la musique classique.
Cette quatrième édition du festival est consacrée aux instruments à cordes et les salles du conservatoire de la ville s’emplissent de symphonies de tous les siècles et de toute origine : de Tchaïkovski à Khatchatourian; de Beethoven aux airs de Ravel et de Debussy. Vingt jeunes violonistes, violoncellistes, percussionnistes, flûtistes et pianistes profiteront d’ateliers de qualité et d’un accompagnement d’exception de la part d’éminents musiciens venant du Vieux-Continent et du Nouveau-Monde.
Comme les trois dernières éditions, les jeunes musiciens, heureux élus appelés à participer au festival, ont dû dresser un dossier complet comprenant une lettre de motivation, un curriculum vitae et un enregistrement soumis à l’appréciation de l’organisateur et fondateur du festival, Sevak Avanesyan. Lors d’un entretien au lendemain du concert d’ouverture, agrémenté par les airs de Maurice Ravel et de Wolfgang Amadeus Mozart, Sevak revient sur le développement de ce concert. Violoncelliste solo à l’Opéra Royal du Danemark, Sevak Avanesyan a toujours rêvé d’avoir « un festival de musique en Arménie. Mon rêve est celui de maints musiciens arméniens ». En souriant et en déployant ses bras, il nous dit que « ce que vous voyez ici, c’est le rêve de nous tous qui devient réalité ».
Si le but de ce festival est de décentraliser la culture arménienne afin qu’elle bénéficie à des municipalités plus éloignées d’Erevan, Sevak nous confie que « la raison principale de tenir ce festival à Kapan est un peu égoïste car ma famille a vécu à Kapan pendant des générations et des générations » ; il précise néanmoins que « l’orgue de la ville est d’une facture telle que j’ai été fasciné en revenant ici. C’est peut-être la raison première. Je suis aussi un musicien. Pour nous, il est important de venir dans un endroit pareil, notamment l’endroit où j’ai grandi.» Sevak ajoute que « les Kapanais sont des personnes qui apprécient énormément la culture et l’accueil avec grand enthousiasme ».
Pendant la deuxième journée du festival, une spectatrice nous confie qu’elle voit à quel point l’art qui se fait à Kapan ne se perd pas ; il reste dans les applaudissements que le public réserve aux musiciens. Cet événement, de surcroît, permet à la ville de se soulager après les faits des dernières années : taxiste âgé de trente-quatre ans, Hayk (le nom a été modifié pour garder l’anonymat) nous raconte qu’en 2022 des positions arméniennes près de Kapan ont été touchées par des tirs azerbaïdjanais pendant la campagne de l’Artsakh.
En revenant sur les raisons les plus profondes de la tenue de ce festival, Sevak Avanesyan réfléchit et nous dit que « les festivals de musique sont tenus dans des villes et à des dates peu ordinaires. Nous ne faisons cependant rien d’extraordinaire ». En adressant le bonjour à une collègue tenant des partitions épaisses d’une seule main, Sevak tient à ajouter que sa manière de faire de la musique n’a guère changé malgré tant d’années de vie en Europe. « En tant que musicien classique, je ne peux pas me sentir étranger en Europe. Je joue de la musique allemande dans une salle de concert belge en tenant dans les mains un violoncelle de facture italienne mais avec des cordes produites par des artisans espagnols ou danois. En revanche, quand j’atteins Tatev, je considère que la musique de Beethoven ne sied pas à ce monastère et au paysage environnant, donc je dois passer à Aram Khatchatourian. Pour comprendre la mentalité européenne, il est essentiel de plonger dans sa musique pour que l’esprit s’enracine dans cette mentalité. Si j’étais dans un vieil appartement soviétique, j’écouterais Chostakovitch sans hésiter une seule minute. »

Si la musique arménienne paraît en partie peu connue aux oreilles européennes, Sevak nous corrige : « Nous avons la chance d’avoir des personnalités aussi prolifiques et actives que Komitas ou Aznavour. Je ne suis pas un expert de la musique arménienne, mais je peux vous assurer que les salles européennes sont noires de monde dès lors que nous jouons leurs airs. » En essayant de comprendre la célébrité du festival en deçà des frontières arméniennes, Sevak est fier d’affirmer que la capitale du Syunik devient désormais un nom qui résonne en Europe. « J’adore le monde interconnecté et mondialisé dans lequel nous avons la chance de vivre, mais je considère qu’il faut tout aussi songer à bien préserver notre patrimoine particulier », s’empresse-t-il de préciser.
Très affable et possédant un réseau étendu, Sevak ajoute : « Je ne veux pas de statue de moi érigée dans une quelconque ville, l’amitié qui se tisse ici à Kapan permet à des dizaines de personnes de se rassembler sans aucun ego. ». Comme la ville de Kapan est très proche de la frontière azerbaïdjanaise, nous ne pouvons pas faire l’économie d’aborder la question de l’influence exercée par les événements de ces dernières années. Sevak Avanesyan nous dit : « Je ne suis qu’une goutte d’eau dans l’océan ; je ne veux pas que la politique change ce festival, même si j’ai joué à plusieurs concerts à Chouchi ou j’ai organisé quelques événements à Stepanakert. Je ne choisis que le talent et la technique d’un bon musicien, peu importe le profil. Cette année, nous avons cinq fois plus de femmes que d’hommes, mais ce n’est pas un calcul en aval ou en amont, c’est l’habileté qui est de règle. »
De manière surprenante, la diaspora arménienne installée en Europe fournit peu d’aide, mais Sevak attire l’attention sur l’action de l’Union Générale Arménienne de Bienfaisance (UGAB), et il conclut en espérant que quelqu’un d’autre prendra les rênes de ce festival, alors que deux ans de travail s’annoncent pour que le festival devienne davantage institutionnalisé.
Marianna Shirinyan, professeure au Conservatoire Royal de Copenhague, confirme que ce rendez-vous est positivement accueilli par le monde de la musique : « beaucoup de personnes m’ont dit les années passées qu’il était dommage qu’ils doivent quitter Kapan avant la fin du festival. Cela me fait penser à la première fois où Sevak [Avanesyan] m’a sollicitée pour la première édition. Je n’avais aucune notion sur le Syunik et peinais à pointer Kapan sur une carte. Je considérais aussi comme impossible de réaliser quoi que ce soit ici et je suis contente de voir à quel point je me suis trompée. Sevak a bien fait de ne pas écouter mes prévisions », admet-elle en un grand sourire pendant qu’un violon se remet à sonner.
Sevak Avanesyan nous confie qu’il espère que le festival se déroulera pendant encore tant d’années, ce qui est aussi le vœu de Zhanna Andresyan, Ministre de l’Éducation, des Sciences, de la Culture et des Sports de la République d’Arménie : « Je suis confiante que cette célébration musicale continuera de chauffer les cœurs des aimants de la musique pendant encore tant d’années, contribuant également à l’établissement d’une tradition régulière à l’échelle régionale. ».
A côté de Marianna Shiyinyan, Le Courrier d'Erevan parvient à s’entretenir avec maints autres musiciens français et étrangers pour bigarrer les points de vue et les avis sur le festival. À l’instar de Marianna, Julien Libeer, lui aussi pianiste, entretient un lien d’amitié très long avec Sevak Avanesyan et nous tenons à le questionner sur le rapport qu’ont les Arméniens avec la musique aux yeux d’un observateur allogène.
« Ce qui me frappe chez les Arméniens, c’est cette niaque, cette force de travail intérieure, très prononcée chez eux, que l’on peine à trouver en Europe. L’on sent qu’en Europe l’enjeu est moins grand, alors qu’ici la musique sert aussi d’ascenseur social, ce qui est désormais absent en Europe. En Arménie, les jeunes sont poussés à jouer avec un entrain majeur. Je pense aussi que dans l’école arménienne l’on privilégie un rapport presque musclé ».
La finesse survient plus tard dans le parcours. Ce mouvement de balancier justifie les échanges depuis tout temps entre Européens et Arméniens, ce qui fait que je suis toujours content de venir ici». Iben Teilmann, altiste à l’Orchestre royal du Danemark depuis 2001, nous confie être en Arménie pour la première fois grâce à l’invitation de Sevak Avanesyan et nous confie être époustouflée par les similitudes entre Arméniens et Danois. Elle souligne, de surcroît, le rapport corporel avec la musique et se montre hautement impressionnée par le niveau technique des jeunes musiciens qu’elle a pu écouter. Ursula von Lerber, professeure de piano au conservatoire de la ville de Jean Calvin, remarque-t-elle aussi que « les jeunes jouent avec leur cœur et leur âme ». Jean-Marie Paraire, professeur de percussions au même conservatoire, vient appuyer cette impression sur le niveau des Arméniens : « l’année dernière, j’étais venu en tant que membre du jury et les étudiants que nous avons écoutés ont déjà atteint un niveau phénoménal. Ils jouent excellemment, vite et fort. Nous essayons plutôt de les guider vers plus de nuances et de relief, en leur apprenant à faire respirer la musique. Ils ont une énergie qui remplit tout l'espace, mais des moments de suspension sont indispensables pour transmettre les émotions. »
La solidarité contribue au succès et à la réussite de ce festival. En lui demandant d’enrichir son rapport avec ce festival, Jean-Marie Paraire ajoute avoir réussi à convaincre la maison Bergerault, fabricant notamment d’instruments de percussion, de lui offrir, par le biais de mécénats et de dispositifs d’aide qui se structurent, un marimba à cinq octaves au Conservatoire Tchaïkovski pour nourrir les écoles arméniennes avec tous les outils nécessaires qui contribuent au succès des élèves, non sans négliger la réparation des instruments cassés.
Le talent des jeunes musiciens arméniens suffit pour persuader les producteurs d’envoyer des instruments, ajoute-t-il. La solidarité est un socle structurant de ce festival et des échanges en amont et en aval. Christian Erbslöh-Papazian coordonne le programme Discover Talents au sein de l’UGAB afin de détecter les jeunes talents pour lancer leur carrière, dont les prix qu’ils offrent leur permettent de jouer en soliste avec l’orchestre philharmonique d’Arménie et de réaliser des enregistrements. Il adresse ses remerciements les plus sincères au « jury international entièrement bénévole » de ce festival, « constitué de personnes extérieures et locales pour une double perspective ».
La réussite de ces festivals et de moult autres projets n’est pas un aboutissement personnel pour Christian Erbslöh-Papazian, mais bien « un devoir personnel », tient-il à nuancer. En demandant de détailler cette réponse, il nous raconte une histoire personnelle très percutante : « Je devais aller à un concours, sauf que ma famille n’avait pas beaucoup d’argent, donc un monsieur m’a acheté le billet et j’ai pu gagner ce concours. Ce monsieur faisait partie de l’UGAB. ». Christain Erbslöh interprète cela comme une « notion de retour » : l’UGAB aide des talents à s’affirmer internationalement mais aussi à émerger en Arménie avec des dons réguliers d’instruments pour subvenir aux besoins matériels des écoles et conservatoires du pays. Ursula von Lerber complète cette réponse avec une comparaison : « en Suisse, nous avons des instruments de première qualité, ce qui ouvre déjà des voies de réussite grâce aux nuances et à la finesse qu’ils permettent », précise-t-elle, ce qui demeure « un chantier » pour reprendre les mots de Christian Erbslöh-Papazian qui souligne l’importance du rapport à la digitalité et à la rapidité, ce qui manque, à son sens, aux équipements arméniens qui n’ont plus de son à cause de leur vétusté.
« Pour réussir un concours d’entrée, il faut que les élèves aient les moyens d’avoir les clefs minimales, créant alors une notion de deux poids, deux mesures qui peut être parfois rédhibitoire pour des musiciens talentueux. Quand l’on a un talent, l’on ne sert que de tremplin de visibilité. Avec bonheur vois-je de très grands talents qui émergent. Même si un concert que nous organisons n’est qu’éphémère, nous sommes contents de voir des talents qui s’affirment en partie grâce à nos efforts. » L’égalité se répand sur la scène : « les jeunes qui sont ici ne sont pas des jeunes », met-il en exergue, « mais bien des collègues. Que l’on ait treize ans ou que l’on en ait cinquante, il suffit d’être sérieux. ». Cette notion de respect réciproque et de démantèlement des barrières qu’un titre ou un poste pourrait ériger se manifeste grâce au niveau des jeunes lauréats.
Ani Karamyan a vingt ans et fait ses études à Graz depuis un an. Elle nous confie qu’il s’agit de sa première année à Kapan et qu’elle est extrêmement contente d’être lauréate car la sélection préalable aurait été assez exigeante. Les journées de travail, continue-t-elle, se déroulent dans un environnement constructif pour se préparer aux deux concerts de musique de chambre qui auront lieu dans les prochains jours et elle se réjouit de pouvoir avoir des retours de la part des professionnels ayant fait le déplacement. Si elle ne peut pas s’exprimer au sujet de la perception du festival chez les Érythréens, elle nous confie que les Européens, même s’ils sont plus attachés à des festivals plus longs, n’ignorent pas l’existence de cet événement à plusieurs centaines de kilomètres du Vieux Continent. Albert Danilyan, âgé de vingt-six ans, partage le même honneur sous-entendu par sa collègue. Inscrit à l’Université de Turku depuis un an et ayant passé toute sa vie à Moscou, il se félicite de rentrer brièvement en Arménie pour découvrir ses villes et connaître d’autres Arméniens. Les Arméniens, enfin, ne sont les seuls récipiendaires de ce festival : Hrihori a vingt ans et est ukraino-portuguais et il nous permet de comprendre que le talent, la dextérité et la technique sont les seules clefs de réussite pour ce festival, en dépassant alors les seules bornes imposées par un passeport.
Quand les derniers archets se reposent et que les partitions se referment sur les notes du soir, Kapan retrouve le silence des montagnes du Syunik — un silence qui n'est plus tout à fait le même qu'avant. Car pendant dix jours, cette ville accrochée aux contreforts rocailleux aura vibré de toutes les langues de l'archet et du clavier, mêlant Komitas à Ravel, Chostakovitch à Khatchatourian, dans un dialogue où les frontières s'effacent devant la seule exigence de la justesse. Le festival de Sevak Avanesyan n'aura pas seulement fait résonner des symphonies entre les murs du conservatoire, il aura rappelé qu'une nation se raconte aussi par ses gammes et ses silences, et que la musique, lorsqu’elle est sincère, n'a besoin ni de statue ni de nom gravé pour laisser une trace. Kapan, l'espace d'un été, est redevenu ce que l'histoire lui promettait depuis longtemps : un lieu où l'on vient chercher, au creux d'un violoncelle, un peu de l'âme arménienne, et où l'on repart, chaque année, avec l'envie d'y revenir.









