Vers une réinstitutionnalisation du rugby arménien

Հասարակություն
04.02.2026

Longtemps relégué en marge du paysage sportif arménien, le rugby s’apprête à entamer une phase de reconstruction inédite. Porté par des acteurs issus de la diaspora franco-arménienne, un projet ambitieux vise à ré-institutionnaliser cette discipline, à la doter de structures durables et à lui redonner une place au sein des dynamiques sportives nationales. Entre héritage historique, enjeux institutionnels et appui international, le rugby pourrait devenir, en Arménie, bien plus qu’un simple sport.

 

Par Pablo Hello

Le rugby en Arménie : d’une pratique marginale à un projet structurant

À première vue, le rugby semble étranger aux paysages arméniens. Coincé entre des traditions sportives dominées par la lutte, l’haltérophilie ou les échecs, ce sport collectif venu d’Occident n’a longtemps occupé qu’une place marginale dans la vie sportive du pays. Pourtant, à l’heure où l’Arménie cherche à diversifier ses modèles, à renforcer ses institutions et à offrir de nouveaux horizons à sa jeunesse, le rugby pourrait devenir bien plus qu’un simple jeu de ballon, mais bien un outil social et culturel capable de créer des liens communautaires, grâce à une impulsion de la diaspora française.

 

C’est dans cette perspective qu’un projet ambitieux de revitalisation du rugby en Arménie a vu le jour. Porté, entre autres, par Nicolas Ancelin, Alexandre Halladjian et Patrick Otamian, trois Franco-Arméniens proches du monde du rugby et, pour certains, forts de longues carrières dans ce milieu. Ce projet vise à poser les bases d’une fédération solide, reconnue et pérenne, capable d’inscrire durablement le rugby dans le paysage sportif arménien.

 

Au-delà de la simple pratique sportive, l’enjeu est clair : structurer, former, transmettre. Créer une institution capable de survivre aux personnes qui l’initient, d’accompagner les jeunes générations, et de faire du rugby un élément à part entière de la culture arménienne contemporaine en l’intégrant dans le tissu sportif et socio-économique du pays.

 

L’Histoire du rugby arménien : entre héritage soviétique et désintérêt institutionnel

La place marginale du rugby en Arménie s’explique en grande partie par un héritage historique et institutionnel venant de l’époque soviétique. Dans le système sportif de l’URSS, l’accent était mis quasi exclusivement sur les sports individuels et les disciplines olympiques, perçus comme plus efficaces pour produire des résultats mesurables et valoriser l’image de l’Union sur la scène internationale. Les familles encourageaient et orientaient les enfants vers ces disciplines, largement intégrées aux parcours éducatifs. À l’inverse, les sports collectifs comme le rugby restaient en périphérie, sans soutien politique, sans cadre pédagogique et sans reconnaissance sociale.

À l’indépendance, l’Arménie ne parvient pas à inverser cette trajectoire. Alors que la Géorgie voisine fait du rugby un axe central de son développement sportif et identitaire, la pratique arménienne s’érode progressivement, jusqu’à devenir tout à fait anecdotique.

 

Une Fédération de rugby d’Arménie est fondée en 2000 et admise comme membre associé de Rugby Europe en 2002, marquant une reconnaissance formelle sur le plan international. Toutefois, cette structuration reste fragile et largement théorique. Le manque de moyens, l’absence de stratégie nationale cohérente et des accusations persistantes de dysfonctionnements internes affaiblissent durablement l’institution.

 

Les signes de désengagement des autorités publiques deviennent rapidement manifestes. Le rugby ne bénéficie d’aucune reconnaissance publique claire, les financements sont quasi inexistants et les initiatives restent sans relais institutionnel. Plusieurs acteurs engagés dans le développement du rugby se retirent dès le début des années 2010, constatant l’absence de soutien politique et l’indifférence des structures étatiques. Nombreux sont les agents du rugby arménien qui quittent la fédération, faute de perspectives et de conditions satisfaisantes pour assurer un développement durable de la discipline. Cette absence d’investissement et d’activité conduit à un effondrement progressif du cadre fédéral.

 

En 2012, l’équipe nationale arménienne disparaît du classement mondial de rugby en raison de sa passivité et Rugby Europe suspend officiellement la Fédération de rugby d’Arménie pour inactivité, entérinant l’échec du projet de fédération tel qu’il existait jusque-là. Depuis, le rugby arménien se trouve dans une situation paradoxale : officiellement présent dans les textes, mais pratiquement absent du paysage sportif national.

 

Le renouveau possible

À l’échelle mondiale, la discipline connaît depuis plusieurs années une bonne dynamique, portée par son internationalisation accrue, la diversification de ses formats et l’élargissement de son public. L’intégration durable du rugby à 7 dans le programme olympique a renforcé cette visibilité, offrant au rugby une reconnaissance institutionnelle et médiatique qui dépasse désormais les seuls pays où cette pratique était historiquement ancrée.

Cette évolution se fait également sentir en Arménie. Bien que la pratique reste limitée, l’intérêt pour de nouveaux sports collectifs progresse, notamment parmi les jeunes générations, plus exposées aux compétitions internationales et aux modèles sportifs étrangers. Le rugby à 7, par sa flexibilité, ses besoins infrastructurels réduits et son format plus accessible, apparaît dans ce contexte comme un levier pertinent pour réintroduire la discipline dans un environnement jusqu’ici peu structuré pour le rugby à XV.

 

Au-delà du contexte sportif, les promoteurs du projet estiment que le rugby présente des caractéristiques susceptibles de résonner avec la société arménienne. Sport de contact, fondé sur l’engagement collectif et la solidarité entre les joueurs, il repose sur un ensemble de principes : cohésion, respect des règles, inclusion, responsabilité collective, résilience qui dépassent le cadre strictement sportif. 

 

Ce renouveau potentiel reposerait également sur une dimension économique et institutionnelle. Le projet vise à établir des structures durables et décentralisées afin de créer une dynamique enracinée sur le terrain. Ainsi, clubs, centres de formation et de compétition locaux pourraient favoriser l’émergence d’une économie sportive encore largement inexistante, comme via des emplois directs et indirects, dans l’encadrement technique, les événements, et les partenariats publics et privés.

La diaspora franco-arménienne comme support indéfectible

Le projet de développement du rugby en Arménie s’appuie largement sur l’implication de la diaspora franco-arménienne, et plus particulièrement sur d’anciens joueurs et acteurs du rugby formés en France. Leur expérience constitue un soutien important dans un contexte où la discipline manque encore de cadres et de références locaux, et permet également de créer une vitrine identifiable, susceptible de susciter l’intérêt des partenaires, des institutions et du public. Cette notoriété et le fait qu’il vienne de France, nation de rugby, donne de la crédibilité au projet, en facilitant l’accès aux réseaux, aux compétences et aux ressources nécessaires à sa structuration.

Ce lien naturel entre la diaspora et l’Arménie favorise une logique d’investissement à long terme. Ancré dans une double culture, ce réseau apparaît comme un intermédiaire durable, capable d’accompagner le développement du rugby arménien au-delà des premières étapes et de contribuer à son inscription progressive dans les dynamiques sportives et institutionnelles du pays.

 

Vers une reconnaissance institutionnelle, par l’école et l’armée

Le projet de réimplantation du rugby en Arménie commence à s’inscrire dans un cadre institutionnel plus sérieux. Des démarches sont en cours avec le ministère de l’Éducation, des Sciences, de la Culture et des Sports, afin de promouvoir la pratique du rugby en milieu scolaire. L’objectif est d’introduire progressivement la discipline auprès des plus jeunes, en l’intégrant aux dispositifs éducatifs existants et en valorisant ses dimensions collectives et formatrices. 

En parallèle, des échanges ont été engagés avec l’armée arménienne, où depuis octobre, le rugby est utilisé comme un outil de cohésion, de résilience et de travail collectif. Des programmes sont déjà organisés et sont intégrés à la vie en caserne, dans une logique d’entraînement physique et de  renforcement de l’esprit de corps. 

Cette œuvre de structuration nationale s’accompagne d’une ouverture internationale. Des rapprochements sont actuellement en cours avec les instances de rugby internationales, notamment Rugby Europe, en vue d’un accompagnement institutionnel et d’un investissement de ces organisations dans le développement du rugby arménien. L’objectif est de réintégrer progressivement les circuits officiels et de bénéficier d’un appui technique et structurel.

 

Enfin, ce février, une réception organisée à l’ambassade de France réunira les équipes diplomatiques de plusieurs pays historiquement liés au rugby, dont le Royaume-Uni, l’Argentine, l’Italie; mais aussi les Etats-Unis, organisateurs de la future coupe du monde de rugby en 2031. Cet événement constitue une étape stratégique, offrant l’opportunité d’officialiser la relance du rugby arménien sur la scène internationale, avec le soutien affiché de l’ambassade de France.

 

Travail en cours et perspectives

Le projet de relance du rugby en Arménie s’appuie désormais sur un ensemble d’actions concrètes déjà engagées. À Erevan, plusieurs clubs, comme les Lions d’Erevan, proposent chaque dimanche des sessions de rugby ouvertes, destinées à faire découvrir la discipline au plus grand nombre.  L’organisation d’une journée nationale de promotion, intitulée Armenian Rugby Day, est également prévue pour les mois de mai ou juin, avec l’objectif de renforcer la visibilité du rugby et de poursuivre les démarches en vue d’une reconnaissance étatique plus large. Parallèlement, un travail de fond est engagé autour de la structuration d’une véritable vie de club, capable de s’inscrire dans la durée et de s’adresser à tous les publics. Cette structuration vise autant les jeunes générations que les adultes, avec une attention particulière portée aux zones rurales, souvent moins dotées en offres sportives et culturelles.

 

Rendre le rugby accessible à tous constitue un axe central du projet. Cela passe par l’adaptation des formats de jeu, en proposant des pratiques plus inclusives et moins centrées sur le contact, comme le rugby à 5 ou le touch rugby. Ces formats, mieux adaptés aux enfants, aux adolescents et aux
jeunes filles, permettent d’élargir l’accès à la discipline tout en mettant l’accent sur le jeu collectif, le mouvement et la compréhension des principes fondamentaux du rugby.

 

 

Une consécration proche ?

Le projet de relance du rugby en Arménie entre aujourd’hui dans une phase décisive, où l’initiative sportive rejoint pleinement les sphères institutionnelles et diplomatiques. Après des années de marginalité, le rugby arménien retrouve une visibilité et une légitimité qui dépassent désormais le cadre du terrain. La réception organisée en février à l’ambassade de France en constitue le marqueur le plus fort. Soutenue par plusieurs nations du rugby international, elle vient acter une reconnaissance officielle du processus de reconstruction engagé, avec l’appui assumé de la France. Plus qu’un événement
symbolique, ce rendez-vous inscrit le rugby arménien dans une dynamique internationale crédible et ouvre un nouveau chapitre de son histoire sportive et sociale.