Joyeux anniversaire, Erevan ! La capitale arménienne célèbre ses 2 808 ans

Les 9 et 10 octobre, Erevan a célébré son 2 808e anniversaire au rythme des concerts, des danses traditionnelles et des festivals. Derrière l’effervescence des festivités se dessine une histoire plurimillénaire, dont les origines sont associées à la fondation de la forteresse d’Erebuni par le roi Argishti Ier, en 782 avant notre ère. Un héritage antique qui continue de façonner l’identité de la capitale arménienne.

 

Par Louna Proniaev et Lucie Kaprielian

Deux jours durant, les rues et les places d’Erevan se sont transformées en scènes à ciel ouvert. Musique électronique, rock, jazz, rap, concerts de musique classique et danses traditionnelles ont rythmé les célébrations du 2 808e anniversaire de la capitale. Des festivals de vin et de bière, des animations pour les enfants et des spectacles ont également animé différents quartiers de la ville, avant que le feu d’artifice tiré depuis le parc de la Victoire ne vienne clôturer les festivités le samedi 10 octobre. 

Chaque automne, cette fête populaire rassemble habitants et visiteurs autour d’une ville qui revendique fièrement son ancienneté tout en cultivant une vie culturelle résolument contemporaine. Mais pourquoi Erevan célèbre-t-elle précisément 2 808 ans d’existence ? Pour comprendre cette date, il faut remonter au VIIIe siècle avant notre ère, lorsque le roi Argishti Ier fonda Erebuni, une forteresse du royaume d’Urartu.

 

Erebuni, l’acte de naissance d’une capitale

Erevan compte parmi les plus anciennes capitales du monde. Selon la chronologie officielle retenue par la municipalité, son histoire documentée commence en 782 avant notre ère, avec la fondation d’Erebuni par Argishti Ier, souverain du royaume d’Urartu, également connu sous le nom de royaume de Van.  

Située sur la colline d’Arin-Berd, dans le sud-est de l’actuelle capitale, la forteresse occupait une position stratégique dans la plaine de l’Ararat. Sa construction répondait aux ambitions politiques et militaires du royaume, qui cherchait notamment à consolider sa présence dans la région et à contrôler ses ressources.

Une inscription cunéiforme, gravée sur une pierre de basalte, témoigne de cette fondation. Elle est attribuée à Argishti Ier et mentionne explicitement le nom d’Erebuni. Dans la traduction généralement retenue, le souverain affirme avoir bâti une forteresse puissante au nom du dieu Khaldi, principale divinité du panthéon urartéen, afin d’affirmer la puissance de son royaume et d’impressionner ses ennemis.

Cette inscription constitue la principale preuve écrite de la fondation d’Erebuni en 782 avant notre ère. Elle est ainsi devenue, par convention historique, l’acte de naissance de la capitale arménienne.

L’histoire du territoire est toutefois plus ancienne encore. Des vestiges archéologiques découverts dans plusieurs secteurs de l’actuelle Erevan témoignent de la présence de communautés humaines bien avant la construction d’Erebuni. La date de 782 avant notre ère correspond donc à la fondation attestée de la forteresse, et non au début de toute occupation humaine du site de la capitale actuelle. 

 

Une inscription qui a changé la lecture de l’histoire

La redécouverte de l’histoire d’Erebuni s’est construite progressivement, au fil des recherches archéologiques. En 1879, Papak Ter-Avetisov, un habitant de Nork, aurait découvert une pierre portant une inscription cunéiforme au pied de la colline d’Arin-Berd. L’objet fut acquis en 1894 par l’archéologue russe Alekseï Ivanovski, avant que le chercheur Mikhaïl Nikolsky ne publie ses travaux sur les inscriptions urartéennes à la fin du XIXe siècle.

La découverte décisive permettant d’établir la date de fondation d’Erebuni intervient toutefois en 1950. Lors de fouilles dirigées par l’architecte et archéologue Konstantin Hovhannisyan sur la colline d’Arin-Berd, une inscription royale fut mise au jour. Elle confirmait l’existence de la forteresse fondée par Argishti Ier et permit d’associer le site archéologique à l’ancienne cité d’Erebuni. 

Les fouilles ont ensuite révélé les vestiges d’une importante citadelle, comprenant notamment des espaces palatiaux, religieux et économiques. Ces découvertes ont contribué à mieux comprendre l’organisation politique, administrative et matérielle du royaume d’Urartu.

Aujourd’hui, le site archéologique et le musée d’Erebuni permettent aux visiteurs de découvrir cet héritage. Les vestiges de la forteresse rappellent que l’histoire de la capitale ne se résume pas à une date anniversaire : elle s’inscrit dans celle d’un territoire traversé par des civilisations successives.

 

D’Erebuni à Erevan : une histoire de nom

Si l’origine historique de la capitale est associée à Erebuni, l’évolution de son nom reste un sujet d’intérêt pour les chercheurs.

Mariam Hakobyan, chercheuse indépendante spécialisée dans l’histoire et la langue ourartéennes, souligne que le lien entre Erebuni et Erevan constitue l’explication généralement retenue, même si certaines questions relatives à l’évolution du nom et à la continuité entre la cité antique et la ville moderne font encore l’objet de discussions scientifiques.

La transformation du nom s’expliquerait notamment par des évolutions phonétiques entre les langues et les périodes historiques. Le passage de la consonne « b » à « v » est notamment évoqué dans les travaux consacrés à l’héritage linguistique ourartéen. Le nom Erebuni aurait ainsi évolué progressivement vers la forme Erevan, aujourd’hui utilisée en arménien et dans de nombreuses langues. 

Cette filiation donne à la célébration une portée symbolique particulière. Elle inscrit la capitale contemporaine dans une histoire ancienne, tout en rappelant que les villes, comme les langues, se transforment au fil des siècles.

 

Un anniversaire devenu une tradition populaire

Si l’ancienneté d’Erevan se mesure en millénaires, la célébration moderne de son anniversaire est beaucoup plus récente. En 1968, la ville a organisé les festivités de son 2 750e anniversaire, marquant ainsi le lien entre la capitale soviétique de l’époque et la cité antique d’Erebuni. Cette commémoration a contribué à ancrer la date de fondation de 782 avant notre ère dans la mémoire collective. 

Depuis, la fête d’Erevan est devenue un rendez-vous annuel consacré à l’histoire, à la culture et à la vie de la capitale. Organisée traditionnellement en octobre, elle investit les places publiques, les parcs et les principales artères de la ville.

Pour Mariam Hakobyan, cette commémoration permet de se souvenir des origines de la ville, de mesurer le chemin parcouru et de prendre conscience de la profondeur de son histoire. L’ancienneté d’Erevan constitue ainsi un élément important de son identité collective.

Cette mémoire ne se limite pas aux vestiges archéologiques. Elle se retrouve également dans les symboles officiels de la municipalité.

 

Un lion ailé pour raconter l’histoire de la ville

Le blason d’Erevan traduit visuellement ce lien entre passé et présent. Adoptées en 1995, les armoiries de la capitale représentent un lion ailé tenant un sceptre, symbole de pouvoir et d’autorité. Sur sa poitrine figure le symbole arménien de l’éternité, tandis que le mont Ararat apparaît dans la partie supérieure de l’emblème.

Au-dessus de la tête du lion, une couronne est surmontée d’un ornement floral associé à l’Arbre de vie. Douze triangles entourent la figure centrale, en référence symbolique aux douze capitales historiques de l’Arménie.

Les couleurs de l’emblème — abricot, bronze et bleu — rappellent celles du drapeau arménien et soulignent le statut d’Erevan comme capitale nationale. Le nom de la ville, inscrit en grandes lettres arméniennes sous le lion, complète cette composition qui associe héritage ancien, identité culturelle et fonction politique.

À travers ces symboles, l’histoire d’Erebuni demeure présente dans l’espace public et dans la représentation que la ville donne d’elle-même.

 

Une capitale ancienne, une ville résolument vivante

Pendant les célébrations des 9 et 10 octobre, cette identité historique s’est exprimée dans une atmosphère festive. Les grandes places et les lieux emblématiques d’Erevan ont accueilli des concerts et des animations destinés à des publics variés.

La place de la République, les abords de l’Opéra, la Cascade, le parc des Anglais et d’autres espaces publics ont participé à cette transformation de la ville en scène ouverte. Les répertoires se sont succédé, du rock au jazz, en passant par les musiques électroniques, le rap, la musique classique et les traditions arméniennes. Des artistes arméniens et internationaux ont contribué à cette programmation.

La musique occupe une place particulière dans la vie quotidienne de la capitale. Dans les rues, les cafés et les espaces publics, les musiciens font entendre aussi bien la guitare que le duduk ou l’accordéon. Lors de l’anniversaire, cette présence habituelle s’est amplifiée, donnant à la ville un rythme et une énergie particuliers.

Le feu d’artifice final, tiré depuis le parc de la Victoire, a refermé deux journées de célébrations au cours desquelles l’histoire et la modernité se sont côtoyées.

À 2 808 ans, Erevan continue ainsi de faire vivre son héritage au-delà des musées et des monuments. La capitale arménienne puise dans ses origines antiques une part de son identité, tout en la réinventant au quotidien à travers sa culture, ses habitants et ses espaces de rencontre. Son anniversaire est autant une célébration de son passé qu’une occasion de se retrouver autour de la ville telle qu’elle est aujourd’hui.

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