Mme Grono, les valeurs de l’Europe ne peuvent s’arrêter là où commence la souffrance des Arméniens
Lettre ouverte à Magdalena Grono, représentante spéciale de l’Union européenne pour le Caucase du Sud
Par Karen Harutyunyan, rédacteur en chef de CivilNet
Chère Mme Grono,
Je crois que nous nous sommes rencontrés une ou deux fois lors de vos visites à Erevan. Il est peu probable que vous vous souveniez de moi, mais je garde de vous le souvenir d’une personne intègre.
Je vous écris en tant qu’historien et journaliste, mais aussi en tant que membre d’une société où des dizaines de milliers de personnes restent sans logement après avoir été déplacées de force du Haut-Karabakh.
Je ne me fais aucune illusion : dans les relations internationales, les valeurs ne passent pas toujours en premier. Mais la diplomatie ne se résume pas à un calcul d’intérêts. Elle consiste aussi à choisir ce à quoi l’on refuse de prendre part, quels mots on refuse de reprendre et à quel moment on refuse de devenir l’instrument de la mise en scène politique de quelqu’un d’autre.
Votre participation à la visite organisée par l’Azerbaïdjan relevait d’un tel choix. Avec d’autres diplomates, vous vous êtes rendue dans une région dont la population arménienne a été contrainte, il y a trois ans, d’abandonner ses maisons, ses écoles, ses églises, ses cimetières et ses souvenirs. L’itinéraire a été fixé par l’État qui a pris le contrôle de ce territoire et qui en remodèle aujourd’hui non seulement les villes, mais aussi la mémoire historique.
Je n’adresse pas cette lettre à tous les diplomates qui ont participé à cette visite. Je m’adresse à vous parce que l’Union européenne n’est pas simplement un acteur géopolitique parmi d’autres. Elle s’est construite sur un engagement en faveur de la dignité humaine, de la démocratie et de l’État de droit.
Je comprends que l’Union européenne ait des intérêts stratégiques en Azerbaïdjan, notamment en matière de sécurité énergétique. Mais c’est précisément pour cette raison que l’on attend des représentants européens qu’ils tracent une ligne claire entre un dialogue nécessaire et une normalisation moralement inacceptable.
La confiance envers l’Union européenne s’est renforcée en Arménie ces dernières années. Les Arméniens apprécient le soutien de l’Europe. Pourtant, des visites comme celle-ci mettent en péril non seulement l’image de l’Europe, mais aussi la confiance sur laquelle doit se construire une paix durable.
Le plus préoccupant a été votre publication sur X, dans laquelle vous évoquez les « visions et récits profondément divergents » de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan concernant l’histoire de Gandzasar et de Dadivank.
Mme Grono,
Il ne s’agit pas ici de points de vue concurrents. Il s’agit de faire la distinction entre la recherche scientifique et une falsification historique soutenue par un État. Si vous vous intéressez réellement à l’histoire de l’Albanie du Caucase, vous pouvez vous tourner non pas vers des auteurs arméniens ou azerbaïdjanais, mais vers les travaux de chercheurs internationalement reconnus.
La réconciliation ne peut commencer en plaçant sur un pied d’égalité un patrimoine historique documenté et sa négation à des fins politiques.
L’Europe le sait par sa propre histoire. Dans le cas de Srebrenica, l’Union européenne ne parle pas de récits concurrents. Elle rejette la négation du génocide, sa relativisation et la glorification des criminels de guerre. Les représentants européens participent aux commémorations en hommage aux victimes et insistent sur le fait qu’aucune paix ne peut être construite sans vérité ni justice.
Pourquoi une autre norme devrait-elle s’appliquer aux Arméniens du Haut-Karabakh ?
Mais la question va bien au-delà de l’histoire. Vous avez parcouru des lieux dont les habitants ne sont plus là. Il y a trois ans, à cette même période, de nombreux Arméniens du Karabakh ont été contraints d’exhumer des cimetières les dépouilles récemment enterrées de leurs fils pour les emporter avec eux en Arménie. Beaucoup sont encore aujourd’hui sans logement, sans emploi et sans certitude quant à leur avenir.
Dix-neuf otages arméniens restent également détenus dans les prisons de Bakou. Leur seul « crime » est d’être Arméniens et d’avoir combattu pour le droit de leur peuple à l’autodétermination.
Visiter des lieux symbolisant une victoire militaire, garder le silence sur les conséquences du déplacement forcé et ne pas prendre publiquement position contre les tentatives visant à attribuer une nouvelle identité au patrimoine culturel arménien ne font pas avancer la paix. Au contraire, cela ne fait que renforcer le sentiment d’injustice et d’humiliation.
Je ne soutiens pas que l’Union européenne ne devrait pas dialoguer avec l’Azerbaïdjan ou œuvrer en faveur de la paix. Mais cet engagement doit reposer sur des principes moraux clairs.
La réconciliation ne peut se construire sur l’idée que les personnes déplacées devraient oublier leurs maisons, ou que leurs églises devraient se voir attribuer une nouvelle identité. Elle doit reposer sur la vérité, la dignité des victimes et la responsabilité.
L’Arménie est aujourd’hui en position de faiblesse et ne peut garantir pleinement sa propre sécurité. Mais l’humiliation persistante du peuple arménien et le mépris de sa souffrance ne peuvent apporter la paix. Ils ne font qu’aggraver l’injustice et éroder davantage les fondements de toute réconciliation possible.
Je reste convaincu que l’Europe peut et doit choisir la bonne voie.