Prisonniers arméniens détenus à Bakou : le droit international et les défis de la réinsertion au cœur d’une conférence

De gauche à droite: Yegishe Kirakosyan, Siranush Sahakyan et Hilda Tchoboian lors de la conférence

Réunis le 16 octobre à l’appel de l’association Libertas, juristes, psychiatres, responsables d’ONG et élus ont abordé le sort des Arméniens détenus en Azerbaïdjan. De la protection juridique des prisonniers aux traumatismes psychologiques, en passant par les difficultés de leur réinsertion, les intervenants ont souligné l’ampleur des défis auxquels sont confrontés les détenus et leurs familles.

 

Par Lucie Kaprielian

« 2 204 jours. » C’est par ce décompte qu’Hilda Tchoboian, présidente du Covcas Center for Law  & Conflict Resolution, a ouvert la conférence « Freedom, Justice  & Reintegration », organisée le 16 octobre par l’association Libertas. Elle faisait ainsi référence au temps écoulé depuis le début de la guerre de 2020 pour les Arméniens toujours détenus en Azerbaïdjan.

Civils et militaires sont emprisonnés à Bakou pour des faits présentés comme des crimes de guerre commis lors du conflit du Haut-Karabakh. Selon Hilda Tchoboian, certains se trouvaient pourtant loin du champ de bataille au moment des faits qui leur sont reprochés.

Créée en 2022, l’association Libertas milite pour la défense des droits humains, notamment pour la libération des prisonniers de guerre, des otages et des civils arméniens détenus en Azerbaïdjan à la suite du conflit. Pour Hilda Tchoboian, « tout Arménien est considéré comme criminel » par les autorités azerbaïdjanaises. Elle qualifie ces détenus d’« otages d’État », estimant que leur libération est jusqu’ici conditionnée à des concessions de la part de l’Arménie.

L’objectif de la conférence était de sensibiliser le public à une question qu’Hilda Tchoboian juge insuffisamment présente dans l’actualité. Les échanges ont porté sur l’application du droit international, les conséquences psychologiques de la détention et le rôle des institutions et de la diaspora dans la défense des prisonniers.

La rencontre s’est ouverte sur un message vidéo du maire de Lyon, Grégory Doucet, qui a annoncé que la ville avait rejoint le dispositif de parrainage de l’association en faveur des Arméniens détenus en Azerbaïdjan. « Comment afficher une paix durable alors que des prisonniers politiques sont internés arbitrairement ? », a-t-il demandé. Tout en saluant les avancées du processus de paix entre les deux pays, il a appelé à la vigilance et à la poursuite des efforts en faveur de leur libération.

 

Le droit international à l’épreuve des détentions

La première partie de la conférence a été consacrée au cadre juridique applicable aux prisonniers. Le discours de l’avocat et arbitre international français Emmanuel Caulier, empêché de se déplacer, a été lu par Hilda Tchoboian.

« Les guerres du Haut-Karabakh n’ont jamais été de simples conflits internes », a-t-il affirmé. Selon lui, « un conflit avec les forces placées sous le contrôle global d’un autre État est un conflit international ». Il considère ainsi le conflit de 2020 comme « indiscutablement international » et inscrit les offensives de 2023 dans son prolongement. Il a également rappelé le cessez-le-feu trilatéral conclu en 2020 entre l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Russie, qui prévoyait le déploiement d’une force russe de maintien de la paix et un corridor placé sous garantie internationale.

Emmanuel Caulier a insisté sur les garanties attachées au statut de combattant et à la détention en temps de conflit armé. « La non-reconnaissance n’est pas un motif d’exclusion. S’il subsiste un doute, la personne capturée bénéficie de la protection de la Convention jusqu’à ce qu’un tribunal compétent ait statué », a-t-il rappelé.

Ce statut implique notamment qu’un soldat ne peut être poursuivi pour sa seule participation aux hostilités, mais peut l’être pour des crimes de guerre, dans le respect des règles applicables. L’avocat a également souligné que les prisonniers devaient normalement être libérés et rapatriés « sans délai après la fin des hostilités actives », lesquelles, selon lui, avaient cessé il y a trois ans.

 

Des procès contestés et des garanties judiciaires en question

Abordant les procédures pénales engagées à Bakou, Emmanuel Caulier a dénoncé des procès à huis clos, l’absence d’observateurs et les restrictions qui auraient été imposées au droit de choisir son avocat et de bénéficier de l’assistance d’un interprète. Il a également soulevé des interrogations concernant le respect de la présomption d’innocence.

À ses yeux, un traité de paix qui laisserait des détenus condamnés en prison risquerait de constituer « une paix bâtie sur une violation du droit ». Le 5 février dernier, plusieurs responsables politiques arméniens avaient été condamnés à vingt ans de prison ou à la réclusion à perpétuité.

Siranush Sahakyan, présidente de l’International and Comparative Law Center (ICLC) en Arménie, a pour sa part évoqué des actes de torture et des traitements inhumains, faisant l’objet de procédures toujours en cours. « Nous pouvons confirmer les attitudes inhumaines envers nos prisonniers. […] L’Azerbaïdjan prive les prisonniers de leurs droits », a-t-elle déclaré.

Elle a notamment attiré l’attention sur l’isolement des détenus et les difficultés à maintenir un lien avec le monde extérieur. Les visites consulaires restent un sujet de discussion, tandis que le courrier serait interdit. Selon elle, la poste arménienne refuserait également d’acheminer certains envois, afin de ne pas compliquer davantage les relations entre les deux pays.

Malgré les limites qu’il constate dans l’application du droit international, Yegishe Kirakosyan, directeur du programme de master en droit à l’Université d’État d’Erevan, a défendu le recours aux instances internationales. Il estime que les procédures judiciaires constituent un espace où les États peuvent exposer leurs positions sur un pied d’égalité.

« Même si on critique la justice internationale en disant que ça n’a pas de sens, c’est une approche pessimiste qui tue le droit international », a-t-il expliqué. Il a également souligné l’importance de ce qu’il appelle la « guerre des narrations », considérant les procédures internationales comme un moyen de défendre la souveraineté et de faire entendre la position arménienne.

 

Les séquelles psychologiques de la captivité

La deuxième partie de la conférence a porté sur les conséquences psychologiques de la détention, y compris pour les prisonniers qui ont pu regagner leur pays.

Dans un message vidéo, le psychiatre français Patrick Alecian a décrit un syndrome de stress post-traumatique complexe chez les Arméniens, qu’il relie notamment à l’histoire du génocide et à ses conséquences toujours perceptibles. « Ces souffrances, on arrive à les discerner. Les psychiatres ont vu que les symptômes étaient toujours les mêmes », a-t-il expliqué.

Il a évoqué les cauchemars traumatiques, qu’il décrit comme « l’expression psychique des blessures vécues », ainsi que l’hypervigilance, caractérisée par une anxiété extrême, et une forme de désinhibition psychique liée à l’impossibilité de se détacher de la présence de la mort. Avec le temps, ces troubles peuvent s’aggraver et s’accompagner de dépression, d’anxiété et de repli sur soi, voire conduire au suicide.

Khachatur Gasparyan, directeur et psychologue en chef du centre de santé mentale INTRA, a complété cette analyse en soulignant les difficultés économiques et les problèmes médicaux auxquels peuvent être confrontés les anciens détenus : maux de tête, troubles cardiaques, dépendances à l’alcool ou aux drogues.

Le retour à la vie quotidienne constitue lui aussi une épreuve. Retrouver un emploi, renouer avec sa famille et reprendre ses habitudes peuvent s’avérer particulièrement difficiles après une longue période de captivité.

« Mon analyse, c’est qu’il y a beaucoup de facteurs sur la psychologie des prisonniers. Le plus important, c’est la durée. Quelle est la personnalité et quelles sont les particularités de la personnalité des prisonniers ? », s’est interrogé Khachatur Gasparyan.

Il a observé que les anciens détenus ne retrouvaient pas nécessairement leur état psychologique antérieur, même après leur retour auprès de leurs proches. Les répercussions touchent également les familles et l’environnement social, au point de constituer, selon lui, un traumatisme collectif.

Le psychologue a également évoqué la transmission du traumatisme d’une génération à l’autre, à travers les souvenirs, les silences et les traditions. Il a enfin souligné la « plaie morale » que peuvent ressentir les anciens prisonniers : culpabilité, colère et interrogations sur ce qu’ils auraient pu faire différemment.

 

Rentrer chez soi ne signifie pas retrouver sa vie d’avant

La réinsertion des anciens détenus a constitué un autre axe majeur des échanges. Armen Khachikyan, directeur de la fondation ARAR, a estimé que les dispositifs d’accompagnement restaient insuffisants et que la société n’était pas toujours préparée à accueillir ceux qui reviennent.

La détention prolongée est vécue par les proches comme une forme de deuil, tandis que le retour peut raviver les tensions et les interrogations. Selon lui, l’expérience des prisonniers a également ébranlé la confiance dans le droit international et dans la justice.

Sofik Minasyan, présidente de l’ONG ARPI à Vanadzor, a souligné le paradoxe auquel se heurtent les anciens détenus : après avoir été privés de liberté, ils doivent affronter le regard de leur propre société. Elle a dénoncé les insuffisances du soutien institutionnel et la double pression exercée sur ceux qui tentent de reprendre une vie ordinaire.

« Revenir dans sa patrie, c’est faire face à des doutes et à des rejets. Avant la captivité, ils avaient une vie ordinaire, mais une fois faits prisonniers, […] la vie est devenue complexe. Ils doivent surmonter leur traumatisme et comprendre ce qui se passe dans leur fort intérieur », a-t-elle déclaré.

Elle a rapporté les paroles de plusieurs anciens détenus : « Je suis devenu indifférent » ou encore « Après la guerre, je n’ai plus connu la joie ». Certains sont revenus lourdement endettés et peinent à retrouver une situation stable. Ils sont, selon ses mots, « rentrés chez eux, mais toujours coincés là-bas ».

Émue, Sofik Minasyan a lancé un appel à la solidarité : « Nous ne pouvons pas effacer le passé et les cauchemars vécus, mais on peut rendre le présent moins lourd. Leur douleur, c’est notre douleur ; leur guérison, notre victoire. Ils ne sont pas allés à la guerre pour être prisonniers, mais pour se battre pour leur pays. »

Les familles elles-mêmes ne sont pas toujours prêtes à accueillir le retour de leurs proches. Les anciens détenus peuvent être considérés comme des héros, mais aussi susciter la méfiance ou la pitié. Pour Armen Khachikyan, il est donc nécessaire de faire évoluer les attitudes et de développer l’accompagnement social.

« Nous avons besoin d’éducation, d’aide sociale, de changer de culture et d’image. Mon message principal est d’essayer, à partir d’aujourd’hui, d’avoir un comportement juste envers les prisonniers. […] Il faut avoir des conversations pour les accueillir, car ils doivent revenir et la société doit les attendre », a-t-il insisté.

Dans un message vidéo, l’ancien maire de Lyon, Georges Kepenekian, a rappelé la responsabilité des États dans la mise en place d’une politique durable de prise en charge médicale, psychologique et sociale des anciens détenus, ainsi que dans la reconnaissance de leur statut.

« C’est un engagement qui doit s’inscrire dans la durée », a-t-il déclaré, soulignant également que « la pression de la société civile ne doit jamais être minimisée ».

 

Une expérience qui dépasse les frontières arméniennes

L’Arménie n’est pas le seul pays confronté aux conséquences humaines de la captivité. Efrat Machikawa, porte-parole de la diplomatie publique et culturelle israélienne, a également pris la parole. Quatre membres de sa famille avaient été faits prisonniers après les attaques du 7 octobre 2023. Trois sont rentrés, tandis que le quatrième est décédé.

Son témoignage a rappelé que le retour ne signifie pas la fin du traumatisme. « Rentrer à la maison ne va pas faire revenir une normalité », a-t-elle expliqué, soulignant que la reconstruction exigeait du temps.

 

« Il faut des dizaines de conférences »

Interrogée à l’issue de la rencontre, Hilda Tchoboian est revenue sur la détention des dirigeants arméniens du Haut-Karabakh par Bakou. Selon elle, l’objectif de l’Azerbaïdjan ne serait pas de procéder à un échange de prisonniers, mais de tirer parti de leur détention pour contester la légitimité des revendications arméniennes d’autodétermination et de résistance face aux violences commises à la fin de la période soviétique.

Pour elle, une seule conférence ne peut suffire à faire évoluer la situation. Elle souhaite que des initiatives similaires soient organisées dans plusieurs pays, notamment en Russie, aux États-Unis, en France et en Italie.

« L’idée de cette conférence, c’est de montrer à la population, à la société qu’une conférence ne suffit pas. Il faut des dizaines de conférences comme ça. Pas seulement en Arménie, mais à Moscou, à New York, à Paris, à Rome, etc. Il faut que la société commence à bouger. Il ne faut pas s’imaginer qu’avec une initiative on va arriver à faire libérer les gens », a-t-elle conclu.

Au-delà de la question du sort des détenus, les témoignages réunis lors de cette rencontre ont ainsi mis en lumière un autre enjeu : préparer leur retour, soutenir leurs familles et construire les conditions d’une réinsertion qui ne s’arrête pas au franchissement de la porte de la prison.

h

Articles associés