L'aiglon blessé

Arts et culture
19.04.2022
© Demir Sönmez - Funérailles dun soldat yézidi, Têmûr Kotoyan, 18 ans, originaire du village de Sangyar en Arménie

Le premier photo-livre-album sur la guerre des 44 jours du reporter photographe arméno-kurde Demir Sönmez est publié en arménien.

Par Aram Gareginyan et Olivier Merlet

Demir Sönmez, photographe suisse d'origine arméno-kurde, vient de publier en Arménie son livre intitulé "L'Aiglon blessé"* Traduction arménienne d'après un original franco-anglais, c'est le premier livre-album consacré à histoire de la guerre d’Artsakh de 2020.

Pour le droit des peuples

S'il vit aujourd'hui à Genève il est né en Turquie, Arménien du côté de son grand-père paternel et Kurde par sa mère, Demir revendique ses doubles origines avec une égale fierté. Mais elles lui ont couté cher. Arrêté pour activités politiques dissidentes par les pouvoirs turcs à cinq reprises entre 1978 et 1982, il a été détenu dans les pires cachots d'Ankara et soumis à la torture. Il y poursuivra malgré tout ses études de Sciences politiques à l'université d'Hacettepe, puis d'économie à celle d'Anadolu jusqu'en 1990, moment où disparitions et meurtres non élucidés deviennent de plus en plus fréquents en Turquie. Il se résout à l'exil et s'envole pour la Suisse, sa demande d'asile ne sera acceptée qu'au terme de dix ans d'attente en 2000.

Depuis Genève, Demir continue à se mobiliser pour aider les ethnies minoritaires du Moyen-Orient. À l'automne 1994, il crée la "Maison populaire de Genève", association que le président turc Erdogan qualifiera "d'organisation terroriste", qui n'abrite rien d'autre en fait qu'un lieu d’échanges et de contacts des communautés kurdes, turques et syriennes, dans le but de faciliter leur intégration dans la société suisse.

© Demir Sönmez
Attente dans l'abri - © Demir Sönmez

La cause des minorités opprimées et la défense des droits des peuples, c'est toute la vie de Demir. Il y a aussi consacré son travail de journaliste et de photographe. La tribune de Genève, Özgür politics, Evrensel, Artı gerçek, Armenian News, Le Courrier… Ce sont plus de 1600 articles et interviews publiés sur divers médias et supports de presse du monde entier. "Son premier recueil de photographies sort en 2016 sous le titre de "Place des Nations, Place des Peuples – L'honneur de Genève", un hommage visuel à la symbolique de liberté et de tolérance de la capitale helvétique représentée par cette célèbre esplanade aux jets d'eau. Les activistes de tous pays et de toute provenance se réclamant des droits des peuples y manifestent régulièrement et librement pour exprimer leurs opinions. Suite à sa publication le gouvernement turc demandera à la Suisse l'extradition de Demir Sönmez.

Après plusieurs séjours en Syrie et en Irak en guerre entre 2014 et 2019, au Rojawa, le Kurdistan occidental syrien, le photographe Demir Sönmez fait le voyage de Genève à Erevan d'où il s'est rend en Arstakh, malgré toutes les limitations imposées aux journalistes étrangers.

 

Sous le feu du Karabakh

Il est l’un des rares journalistes étrangers à être resté sur place pour témoigner de la catastrophe quand l’Arménie et l’Artsakh se sont retrouvées seules, sous les yeux du monde "civilisé", à combattre l’alliance militaire azéri-turque, surarmée (y compris de bombes au phosphore et à sous-munitions) et soutenue par des mercenaires de plusieurs pays. Et lorsque les envoyés spéciaux européens ou américains parvenaient à en parler, leurs articles se retrouvaient noyés dans le flot des nouvelles quotidiennes sur les confinements, la Covid ou les guerres commerciales sino-américaines, même ceux de ses collègues russes, pourtant tellement concernés.

© Demir Sönmez
Dans un appartement bombardé - © Demir Sönmez

Le "chacun pour soi", est devenu une attitude partagée dans le monde d’aujourd’hui, mais Demir Sonmez n'a jamais voulu se laisser guider par cette réalité égoïste. Tout comme pour la guerre en Syrie (qui n'est d'ailleurs pas terminée), il n'a eu de cesse que de rappeler, de rapporter ce qui s’est passé. Il a rassemblé les photos son voyage en Artsakh dans un portfolio puissant et émouvant. Images des dégâts de la guerre, familles sans abri, combattants quelques-uns de ces clichés sont bien connus du public européen, notamment celui de cette vieille femme dans une église, au visage inquiet et au regard farouche qu'illumine malgré tout de la lumière des cierges.

Cette photo a une histoire, cette femme de 84 ans a connu quatre guerres dans sa vie… Elle avait quatre ans quand a éclaté la Seconde Guerre mondiale (connue en Arménie comme "la Grande Guerre Patriotique"). « Je me souviens que ma mère pleurait », dit-elle. « Je lui ai demandé pourquoi elle pleurait. Elle m’a répondu que mon frère était parti. J'ai encore demandé : « Quand reviendra-t-il ? », ma mère a dit « demain… »…   Ses trois autres guerres étaient celle de 1988-1994, la première "du Karabakh", puis celles de 2016 et de 2020.


Funerailles d'un soldat à l'église Saint Marianeh d'Ashtara
Province dAragatsotn - © Demir Sönmez

Demir est l’un des journalistes qui a pris des images de la maternité de Stepanakert lorsqu'elle s'est fait bombarder par un avion de combat turc. La vraie cible de cette attaque étaient des enfants qui allaient naitre… « Ce n’est rien d’autre qu’une tentative du génocide » écrit Demir dans son livre.

Deux héros méconnus de la guerre sont devenus ses meilleurs amis artsakhtsis. Le "Grand commandant" et le "Petit commandant" accompagnaient Demir partout où il se rendait et n'hésitaient pas à faire faire écran de leur corps pour le protéger quand les situations devenaient trop dangereuses. Ce désir de protéger, Demir l'a senti à chaque minute chez tous les soldats et les officiers qu'il a rencontrés. Il a été l’un des derniers journalistes à quitter le Karabakh, et en fait, il y est même retourné après que la déclaration de cessez-le-feu a été signée le 9 novembre 2020.


Le 28 octobre 2020, la maternité centrale de Stepanakert est bombardée
par des avions F-16 turcs © Demir Sönmez

Parcours du combattant en Suisse

Malgré sa large renommée en Suisse où il réside depuis 1990, Demir Sonmez a rencontré de grandes difficultés à faire paraître son témoignage. De nombreux imprimeurs ont refusé ses travaux, avançant diverses raisons douteuses. Même traitement lorsqu'il les a présentés en sélection pour une exposition de photos de guerre qui se tient là-bas chaque année. Il s’est heurté à un véritable mur de silence, laissé sans réponse par les organisateurs.

C'est le musée national de Suisse du château de Prangins qui a reconnu la valeur de son travail en lui consacrant tout un espace de son exposition  "Swiss Press Photo 21", qui rassemblait les meilleures photos des médias suisses de l'année précédente. Quatre de ses photos sur la guerre d’Arsakh ont été sélectionnées parmi les meilleurs images de la catégorie "photos d’étranger".


Une roquette au milieu d'une route à Chouchi © Demir Sönmez

Le livre quant à lui a finalement été imprimé à compte d'auteur en Bulgarie. Demir l’a ensuite diffusé parmi ses connaissances, y compris des intellectuels et politiques de l'intelligentsia suisse. Il en a également remis un exemplaire au ministre des Affaires étrangères, Ararat Mirzoyan, lors de sa dernière visite à Genève. Le reporter-photographe le présente aujourd'hui aux lecteurs arméniens dans leur propre langue.

 

* "L'aiglon blessé" Demir Sönmez –Association of photoghraphy Geneva Editions ; publié en Arménie par Tigran Mets – En vente chez Bookinist, 16000 drams


Demir Sönmez - © Jacqueline Messerli


Riposte arménienne depuis une position à Martouni © Demir Sönmez