Des enfants d’Artsakh et de leurs rêves

EDITO DU MOIS
31.12.2020

Le 27 septembre 2020, l’Azerbaïdjan a entrepris sa revanche contre les Arméniens d’Artsakh (nom arménien du Haut-Karabagh) ruminée pendant 30 ans et soigneusement préparée avec son “frère aîné" la Turquie. La guerre, qui a duré 44 jours, a provoqué d’immenses ravages: des milliers de morts des deux côtés, des dizaines de milliers de blessés, des centaines de prisonniers de guerre et disparus, environ 90 mille personnes spontanément déplacées d’Artsakh en Arménie (dont presque 45 mille sont déjà retournées en Artsakh après la déclaration du cessez-le-feu du 10 novembre), sans mentionner les énormes pertes et dégâts à d’autres niveaux. Sur fonds d’une mobilisation arménienne sans précédent en Arménie et aux quatre coins du monde, la Fondation Humanitaire Suisse KASA s’est elle aussi très vite organisée pour mettre ses ressources humaines, ses compétences et son expérience dans le domaine humanitaire au service des Artsakhiotes.

Parmi d’autres initiatives, un projet pour enfants a été rapidement mis en place dans les deux centres de la Fondation, à Erevan et à Gumri*. Le but initial était d’accorder un espace ludique sûr aux enfants de familles arrivant spontanément d’Artsakh que KASA accueillait d’abord à EspaceS, transformé en abri temporaire, ensuite dans ses maisons d'hôtes d’Erevan et de Gumri, pour un séjour plus durable. Au fur et à mesure, diverses activités planifiées - ateliers de peinture, d’artisanat, de poterie, visites de lieux culturels et éducatifs, projections et rencontres - ont commencé à remplir les journées des petits “visiteurs” de la Fondation, dont le cercle dépassait déjà les seuls résidents de KASA. En somme, plus de 70 enfants à Erevan - dont une cinquantaine de manière régulière - et environ 25 enfants à Gumri ont été engagés à ce jour au projet qui se poursuit et évolue en fonction du changement des besoins de ses bénéficiaires.

“Dès qu’on tombe sur quelque chose d’intéressant, on veut que les enfants d’Artsakh y prennent absolument part”, remarque Nvard Grigorian, coordinatrice du projet à Erevan qui se dit “impressionnée par la fermeté de caractère de ces petits, l’attachement à leur terre, la conscience de la réalité”. “Les mamans nous demandent d’organiser des rencontres supplémentaires, tant leurs enfants ont à chaque fois hâte de visiter le centre”, souligne de sa part Ruzanna Baloyan, coordinatrice à Gumri. À noter que tous les partenaires, individus ou structures, ont rejoint l’initiative de KASA de manière exclusivement bénévole.

Knar, Veronika, Andranik et Ani font partie de ces enfants lumineux originaires d’Artsakh qui ont participé/participent** régulièrement aux activités organisées à Erevan.

Knar est une petite fille de 12 ans pleine de vie, toujours souriante. Le matin du 27 septembre, lorsque les premières bombes sont tombées non loin de leur immeuble à Martakert en faisant trembler le plafond de leur appartement, elle a dû quitter à la hâte sa ville natale avec sa mère et son frère de 5 ans. Son père est resté en Artsakh. À la suite d’un long périple, ils sont arrivés à Erevan ou les trois sœurs aînées de Knar avaient déménagé tour à tour “en temps de paix” pour les études et le travail. Knar aussi y avait séjourné il y a deux ans et même elle y était allée à l’école. La même qu’elle fréquente aujourd’hui.

Voudrait-elle rentrer ? “Oui, si mes amis rentrent aussi !”, répond Knar spontanément. Les questions révèlent, cependant, des pensées plus profondes : “J’aimerais que tout cela n’ait pas eu lieu, alors je serais à l’école, en ce moment… À Martakert, je ne fréquentais aucun cercle, mais ma vie là-bas me manque quand-même…”. À Erevan, à part les activités du centre EspaceS de KASA, elle fréquente aussi un cercle de broderie. Et parle de ses jours et de ses amis d’ici et d’Artsakh - avec lesquels elle garde le contacte via Internet - avec un soin de détail singulier, dû peut-être à son penchant pour les maths.

Pour un temps encore indéterminé, la vie de la petite Knar sera liée à Erevan : même si leur appartement en Artsakh n’a pas été touché dans l’ensemble, les fenêtres en ont été cassées, ce qui rend le retour impossible, au moins temporairement. En attendant, elle chérit son désir de retour, étudie bien à l’école pour devenir programmeuse et se détend de temps en temps en dansant sous une musique très haute, dès qu’elle se retrouve seule à la maison !

Avant la guerre, cours, peinture, danse, chant, lecture et jeux dans la cour remplissaient les journées de Veronika à Martakert. Pourtant, le jeu laissé inachevé le 26 septembre, à cause d’une averse, n'a jamais été poursuivi. La petite fille de 12 ans a quitté, avec sa mère et son frère, sa ville natale sous bombardements, en y laissant père et oncles. “Avant, j’hésitais entre peinture, chant, médecine et d’autres domaines encore, en pensant à mon futur métier… mais avec la guerre, j’ai compris que je veux devenir médecin : je veux guérir tous les malades pour qu’on puisse garder nos frontières…”, indique Veronika. L’Artsakh tellement chéri, elle y retournera sous peu, malgré le temps agréable passé à Erevan et à EspaceS, avec ses nouveaux amis. “J’attends notre retour pour nettoyer notre maison avec maman et continuer à y vivre comme avant, lorsqu’on jouait, on courait après les animaux, on apprenait les leçons et on attendait le retour de maman pour dîner tous ensemble”, conclut-elle.

Durant les premiers jours de la reprise de la guerre, les voisins de la famille d’Andranik à Stepanakert les ont prévenus : “Partez-vous aussi tant que ce n’est pas tard”. Garçon à talents multiples, Andranik n’est pas du tout bavard. Syndrome, peut-être, du fils aîné dans une famille de trois enfants, ou bien “maturité” imposée par la guerre ? En Artsakh, il chantait, jouait de la guitare et du piano, faisait du théâtre, à part l’école. Installé temporairement à Erevan, il s’est fait des amis ici aussi avec lesquels il joue dans la cour et à EspaceS. Pourtant, retourner à Stepanakert demeure son rêve. Et lorsqu’il grandira ? “Je voudrais être célèbre… et un peu riche”, ajoute-t-il en riant timidement. Sur le point de conclure la conversation, la sœur cadette d’Andranik, Ani entrouvre la porte, intriguée par le rôle d'interviewé de son frère. Âgée de 6 ans, elle a son mot à dire aussi, ce qu’elle fait à la première invitation avec beaucoup “d’artistisme” enfantin : “J’aime beaucoup mon pays, mon Artsakh. Là-bas, je passais beaucoup de temps avec mamie. Quand j’y retournerai, j'irai à des cours de danse !”.

 

* À Gumri, les petits artsakhiotes ont rejoint le Projet socio-éducatif réalisé par KASA depuis plusieurs années, élaboré initialement en faveur d’enfants et adolescents originaires de la région de Chirak et adapté aux besoins de ses nouveaux bénéficiaires.

** Une grande partie des enfants fréquentant les centres de KASA sont retournés en Artsakh dans les semaines suivant la déclaration du cessez-le-feu. Les interviews avec Knar, Veronika, Andranik et Ani ont été réalisées début décembre.