Francophonie : quand le sport et la culture se mobilisent pour la biodiversité

En marge de la COP17, une table ronde organisée le mercredi 21 octobre 2026 à Erevan a réuni des représentants du sport, de la culture et de l’environnement autour d’une même réflexion : comment faire des Jeux de la Francophonie un levier de sensibilisation à la préservation de la biodiversité ?

Par Lucie Kaprielian

Comment sensibiliser le grand public à la crise de la biodiversité alors que les rapports scientifiques peinent parfois à susciter une véritable prise de conscience ? Le mercredi 21 octobre, dans la Zone bleue de la COP17, à Erevan, une table ronde intitulée « Sport et Culture : Alliance pour la biodiversité en Francophonie » a proposé une piste : mobiliser celles et ceux qui disposent déjà d’une large audience, les sportifs et les artistes.

La rencontre a réuni Sandrine Le Jean, spécialiste de programme au Comité international des Jeux de la Francophonie (CIJF), Vivien Lubczanski, directeur du CIJF, le docteur Augustin Orou Matilo, point focal national de la Convention sur la diversité biologique (CDB) pour le Bénin, Aram Asryan, représentant du ministère arménien du Travail et du Bien-être, ainsi qu’Anne-Cécile Turner, présidente et cofondatrice de bloomUp. Les échanges étaient animés par le docteur Issa Bado, spécialiste de programme à l’Institut de la Francophonie pour le développement durable (IFDD).

Les Jeux de la Francophonie, un espace de rencontre et de sensibilisation

« Les Jeux ont la singularité de réunir des athlètes et des artistes venus des cinq continents », a rappelé Vivien Lubczanski. Le directeur du CIJF a insisté sur la spécificité de cet événement, qui rassemble de jeunes talents autour d’une langue commune, mais aussi du sport et de la création artistique.

Ces rencontres permettent à des personnes qui ne se seraient probablement jamais croisées de partager leurs expériences et de se sensibiliser à des enjeux communs, notamment ceux du développement durable. Pour Vivien Lubczanski, les Jeux constituent ainsi une occasion particulière de faire connaître les enjeux de la biodiversité à un public large, grâce à la capacité de mobilisation des sportifs et des artistes.

L’art permet de rendre les questions environnementales sensibles et accessibles à travers la création, tandis que le sport véhicule des valeurs et des messages susceptibles de toucher des publics très divers. Les participants aux Jeux ne viennent donc pas seulement présenter leurs talents : ils peuvent également devenir des relais de sensibilisation.

La jeunesse occupe, à cet égard, une place centrale. Le directeur du CIJF a souligné l’importance de la diversité des parcours et des expériences, ainsi que la possibilité de faire des Jeux un véritable espace d’apprentissage et de partage de compétences.

Cette ambition rejoint également les préoccupations d’Aram Asryan. Selon lui, le sport et la culture ont la capacité de rapprocher des personnes d’horizons différents et de leur offrir des possibilités concrètes de participation. Le théâtre et la musique, en particulier, permettent de raconter des histoires porteuses de sens et de faire de l’inclusion sociale un enjeu partagé.

« Une crise de système »

Anne-Cécile Turner, spécialiste du développement durable et passionnée de montagne et de nage en eau libre, a consacré près de trente ans à des initiatives associant sport et environnement. Cofondatrice et présidente de bloomUp, elle travaille notamment sur les questions de biodiversité et de pollution plastique.

Son constat est sans détour : « La crise à laquelle nous faisons face est une crise de système. » Elle estime nécessaire de regarder la situation avec lucidité, sans pour autant renoncer à l’action. « La biodiversité s’effondre. On se trouve dans un état d’urgence. Plus je lis des rapports, plus je fonds dans le désespoir », a-t-elle déclaré.

Rappelant que plus de la moitié du PIB mondial dépend des ressources et des services rendus par la nature, elle a évoqué l’ampleur des menaces qui pèsent sur les écosystèmes : disparition des espèces, pollution et dérèglement climatique.

Dans ce contexte, elle considère que le sport et la culture peuvent contribuer à déclencher une prise de conscience et à donner au public des raisons d’agir. Les sportifs, en raison de leur notoriété et de leur influence, disposent d’une capacité particulière à faire passer des messages et à entraîner des changements de comportement.

« Le sport ne se contente pas de refléter la société, il peut la changer », a-t-elle affirmé. Elle a notamment cité l’exemple de la Coupe du monde féminine de football, qui a rassemblé des audiences considérables à travers le monde et près de deux millions de spectateurs dans les stades. Le sport contribue également à façonner l’image des pays sur la scène internationale et à créer des espaces de dialogue là où la diplomatie traditionnelle rencontre parfois des difficultés.

Des initiatives concrètes pour rapprocher sport et biodiversité

Quel est le lien entre les événements sportifs et la préservation de la nature ? Pour Anne-Cécile Turner, la réponse tient notamment à la dépendance directe des activités sportives à l’égard de leur environnement. Qu’elles se déroulent sur terre, dans les airs ou en mer, elles reposent toutes sur la qualité de l’air, de l’eau et des sols.

Elle a présenté plusieurs initiatives qui illustrent la manière dont le sport peut contribuer à la connaissance et à la protection de la biodiversité.

Parmi elles figure The Ocean Race, une course à la voile autour du monde qui transforme ses bateaux en véritables plateformes de recherche scientifique. Équipés d’instruments spécialisés, les voiliers collectent des données océanographiques sur les zones traversées. Ces informations contribuent notamment à l’étude du changement climatique, des écosystèmes marins et de la pollution plastique. Au-delà de la compétition, le programme associe recherche scientifique, sensibilisation et éducation à la protection des océans.

Autre initiative évoquée : Sports for Nature, un cadre international destiné à encourager les organisations sportives à agir en faveur de la nature. Il repose sur quatre grands principes : protéger les habitats et les espèces, restaurer et régénérer les écosystèmes, réduire les risques pour la biodiversité liés aux chaînes d’approvisionnement, et sensibiliser les publics afin de susciter des actions positives en faveur de la nature.

Anne-Cécile Turner a également présenté le bloomUp Biodiversity Compass, un outil développé par sa fondation pour aider les organisations, notamment dans le secteur sportif, à évaluer leur impact sur la biodiversité et à identifier des pistes d’action. Structuré autour de quatre piliers et de neuf sous-catégories, il vise à mesurer les effets des activités, à mobiliser les parties prenantes et à accompagner les démarches de protection et de restauration du vivant.

Au Bénin, la biodiversité est aussi inscrite dans les traditions culturelles

Le docteur Augustin Orou Matilo, point focal national de la Convention sur la diversité biologique pour le Bénin, a ensuite présenté l’expérience de son pays, où les pratiques culturelles et les traditions peuvent contribuer à la préservation de la nature.

Il a notamment évoqué le rôle du vodoun, profondément ancré dans la culture béninoise. Certaines croyances et traditions imposent des interdits concernant la coupe de certaines espèces végétales ou la mise à mort de certains animaux. « On ne dit pas nécessairement que c’est en lien avec la biodiversité, mais c’est lié ! », a-t-il expliqué.

Ces pratiques contribuent ainsi, parfois sans être explicitement désignées comme des mesures de conservation, à protéger certaines espèces et certains espaces naturels. Les danses traditionnelles participent également à la transmission du respect des animaux, des plantes et des lieux naturels.

Le docteur Augustin Orou Matilo a aussi présenté l’exemple de l’Aklo Show, une course de pirogues organisée dans la Réserve de biosphère de la basse vallée de l’Ouémé. Cette manifestation sportive et culturelle constitue un moyen de mobiliser les communautés locales et de les sensibiliser à la conservation de la biodiversité. Elle illustre la façon dont une pratique traditionnelle peut devenir un vecteur de dialogue et d’engagement collectif en faveur de l’environnement.

Faire des jeunes francophones des acteurs du changement

En conclusion, Sandrine Le Jean a identifié plusieurs leviers pour renforcer les liens entre sport, culture et biodiversité. Le premier consiste à définir des indicateurs concrets permettant de mesurer les progrès accomplis. Le deuxième repose sur la mobilisation des Jeux de la Francophonie eux-mêmes : les athlètes et les artistes peuvent devenir des porteurs de messages et trouver, dans leurs disciplines respectives, des moyens d’exprimer leur rapport au vivant.

Enfin, la sensibilisation de la jeunesse constitue un axe essentiel. L’enjeu est non seulement de transmettre des connaissances, mais aussi de faire émerger une expertise francophone sur les questions de biodiversité et de développement durable.

Cette table ronde a ainsi mis en lumière le potentiel du sport et de la culture pour faire évoluer les regards et encourager l’engagement collectif face à la crise écologique. Comme l’a résumé Aram Asryan : « Le sport peut changer la société et protéger la nature. »

 

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