
À l’occasion du Mois de la Femme en Arménie, célébré du 8 mars au 7 avril, nous vous proposons une série d’articles consacrée aux femmes arméniennes qui, à travers les siècles, ont marqué l’histoire par leur courage, leur intelligence et leur engagement. Des reines qui ont façonné les destinées du royaume aux femmes de résistance qui ont défendu leur peuple dans les moments les plus sombres, en passant par les scientifiques, les artistes et les pionnières de nombreux domaines, ces portraits retracent une histoire souvent méconnue mais essentielle. Cette série est une invitation à redécouvrir ces figures marquantes et à rendre hommage à leur héritage vivant.
« Qui m’a bercée ? Qui m’a aimée ? Quel est mon vrai nom ? Je suis damnée pour toujours. » Ces mots, écrits par Serpouhi Hovaghian, traduisent la douleur intime d’une survivante du génocide arménien. Retrouvé près d’un siècle plus tard par ses descendants, son journal-mémoire a été publié en 2021 sous le titre « Seule la terre parviendra à nous aider ». Ce récit est unique en son genre ; en effet, il constitue l’un des rares témoignages rédigés pendant le génocide. Serpouhi Hovaghian, par l’écriture, transforme son expérience en mémoire, donnant une voix aux femmes disparues dans la violence génocidaire.
Par Sasha Der Sarkissian
Une trajectoire brisée par le génocide
Née en 1873 à Trébizonde (actuel Trabzon) dans une famille arménienne, Serpouhi accompagne, durant son enfance, son père, ingénieur dans les chemins de fer, entre Constantinople et la Palestine. Elle reçoit une éducation française rigoureuse auprès de bonnes sœurs. Peu après la mort de son père, elle épouse un négociant en tabac, mais reste avec sa famille jusqu’au génocide.
Alors que son mari, homme d’affaires, rentre de Roumanie une semaine avant le début des massacres, il est arrêté puis exécuté dans la foulée. Il figure ainsi parmi les premières victimes de la destruction planifiée et systématique des Arméniens. Sa fille, âgée de quelques mois, est empoisonnée dans un hôpital turc. À Trabzon, la jeune femme est arrêtée au début du mois de juillet 1915. Après plusieurs jours de marche, n’ayant plus la force de porter son fils de quatre ans et se sentant proche de la mort, elle se résout à abandonner son enfant à une paysanne turque :
« À quel stade extrême faut-il arriver pour qu’une personne remette son enfant, et ce aux criminels sanguinaires qui ont tué vos mères, sœurs, frères et époux avec les pires sévices ! »
Serpouhi Hovaghian est l’une des seules rescapées des massacres des gorges du Kemakh. Situé dans le district d'Erzindjan (actuel Erzinkan), Kemah était devenu un véritable « abattoir » en raison de sa géographie. Les gorges étroites de l'Euphrate permettaient aux autorités ottomanes de sceller la zone et de tuer les déportés en les poussant du haut des falaises dans le courant puissant du fleuve, ce qui permettait d'économiser des munitions et de faire disparaître les corps rapidement. Entre 110 000 et 120 000 déportés avaient été dirigés vers ce goulot d'étranglement. Sur le chemin d’Erzindjan elle écrira :
« L’Euphrate coulait toujours à travers nos vallées, et nous attendions chaque seconde qu’on nous y jette. Deux chars de petits garçons furent jetés dans la rivière. Oh, comme cette scène était horrible ! J’ai toujours cette image devant les yeux et je l’aurai toute ma vie. Quand j’ai vu les corps de ces garçons dans l’eau, dont les membres bougeaient encore, j’ai été encore plus bouleversée en voyant les monstres regarder avec un ricanement. Oh mon Dieu, je te supplie de venger ces pauvres. »
Survivre face à la violence génocidaire
A travers son histoire personnelle, le journal de Serpouhi éclaire de manière concrète la réalité du génocide arménien, notamment dans la région pontique. Serpouhi se maintient en vie grâce à l’aide de paysans, mais aussi grâce à ses contacts et son ingéniosité. La jeune femme feint un mariage afin d’être nourrie et protégée, mais s’enfuit dès que l’occasion se présente.Elle trouve refuge dans des familles grecques et arméniennes turquisées chez qui elle échange son travail de couture contre une protection précaire. Elle change également d’identité en se faisant appeler Marie, un prénom catholique qui lui permet d’échapper aux persécutions.
Ces éléments rappellent les différences de traitement des populations par les Jeunes Turcs (les Arméniens « turquisés » convertis à l’islam ayant plus de chances de survivre, de même que ceux habitant Constantinople). Elle décrit également ce qu’elle voit comme des prémices du génocide des Grecs pontiques, dans la région du nord de la Turquie bordant la mer Noire, qui coûtera la vie à plus de 300 000 personnes.
L’écriture comme résistance
Son carnet mêle plusieurs langues, arménien, français et parfois grec. Ce plurilinguisme est un subterfuge pour s’assurer que les gendarmes ottomans ne puissent déchiffrer ses écrits. Le texte est également fragmenté dans sa structure même : les souvenirs de son errance côtoient des extraits de poèmes, des brouillons de correspondance échangés avec un mystérieux « Panayotis », ainsi que des listes de livres et de vocabulaire, témoin de son attrait pour le « Romantisme français ».
Les œuvres qu’elle lit fonctionnent ainsi comme un miroir de sa propre détresse, révélant à la fois son état de vulnérabilité et sa quête de sens : « Pourquoi lire Victor Hugo ou Lamartine, je n’ai qu’à consulter mon cœur, j’y trouverai toutes les détresses et les malheurs que vivent ces poètes ».
Seul l’impératif de survie unit ces fragments pluriels, aux temporalités parfois chaotiques. La structure littéraire de ce carnet se distingue des autres témoignages écrits après le génocide, notamment par son immédiateté, et par l’expérience intime des évènements qu’il donne à voir.
Serpouhi Hovaghian avec son fils Jiraïr
La survie de la mémoire :
Ce n’est qu’après la guerre, et le cessez-le-feu de Moudros, qu’elle fait rechercher son fils. Par l’intermédiaire d’un oncle vivant en Russie, elle est informée que le Comité américain de secours pour le Proche-Orient avait pris en charge de nombreux orphelins arméniens et grecs de Trabzon, qui avaient rejoint la Géorgie avec les troupes russes. Son fils est retrouvé miraculeusement dans un orphelinat américain à Batoumi. Sur l’unique photographie de mariage conservée, il reconnaît le souvenir de ses parents, que même l’exil ne peut effacer.
En 1921, à Constantinople, le Haut-Commissariat français délivre à Serpouhi un passeport pour s'installer en France avec son fils. Tous deux embarquent le 19 février 1921 sur un bateau qui les conduit d’abord au Pirée, puis à Gênes, avant d’arriver à Paris. Dans ses bagages, Serpouhi Hovaghian conserve précieusement son petit carnet, témoin de ses épreuves et de ses souffrances. Jusqu’à sa mort, en 1976, elle n’a jamais partagé ce récit avec quiconque. L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais en 2014, sa petite-fille Anny Romand retrouve le manuscrit, par hasard, dans un déménagement et le remet à la Bibliothèque nationale de France, qui le publie en 2021.
« Les voix des pauvres Arméniens disparaîtront comme la fumée de cigarette et seules resteront les cendres : seule la terre, je crois, viendra à notre secours. »
Si ces mots nous parviennent aujourd’hui, c’est que, malgré les cendres et les destructions, quelque chose a survécu : la mémoire et la voix de Serpouhi Hovaghian. Elle porte avec elle le souvenir des millions d’Arméniens et d’Arméniennes disparus.









