L’Arménie par ses pierres : Geghard, temple national

Արվեստ և մշակույթ
20.02.2026

Des millénaires d’activité humaine sur la terre d’Arménie ont laissé après eux des pierres en nombre, en masse et en variété. Aujourd’hui, que faire ? Comment s’y reconnaître (ou pas) et quoi y comprendre ? Sous la forme d’une série d’articles, il s’agit de déambuler, de ruines en édifices, pour interroger l’Arménie par ses pierres. Resteront-elles muettes? 

Le Courrier d'Erevan continue sa série d’articles pour raconter, dans le silence des pierres, une autre histoire de l’Arménie. Un épisode chaque vendredi. Aujourd'hui, on va visiter le monastère de Geghard. 

 

 

Au bout d’une route qui ne mène qu’à lui, adossé aux parois de sa montagne, le monastère de Geghard domine son monde et sa vallée. Chaque jour de l’année, bus et taxis se passent le relais pour y convoyer des visiteurs aussi bien arméniens qu’étrangers. A travers Geghard, c’est l’Arménie qui se raconte au monde, et ce faisant, qui communie dans sa propre histoire. Mais de quel culte Geghard est-il vraiment le temple ?

 

Par Marius Heinisch

 

Temple parmi les temples

Il n’est pas besoin de rester longtemps en Arménie pour s’en convaincre : Geghard est le joyau de son patrimoine ecclésiastique. Monastère le plus visité du pays, il est aussi sans nul doute le plus représenté. Sur les camionnettes des tour operators comme sur les toiles et les magnets exhibés au marché de Vernissage, le complexe monastique de Geghard répand ses icônes, déclinées sur tous supports, dans la conscience nationale. Aucun Arménien n’ignore l’existence de ce site, sa beauté, dont il a nécessairement pris connaissance lors d’une sortie scolaire ou d’une excursion en famille. Geghard entoure et rassure, il témoigne - et pourrait le faire à lui seul - d’une âme arménienne issue du fond des âges. A raison, il impressionne.

Son effet tient d’abord à son emplacement, qui lui transfère une partie de sa grandeur. La rivière Azat y coule depuis longtemps, ses gorges plongent à pic pour former comme un canyon à fond de vallée, et flanquer Geghard de majestueuses parois. La légende raconte que l’endroit fut signalé par Dieu lui-même à un frère et une sœur d’une noble famille qui s’étaient tourné vers son secours, ne sachant où construire leur temple. A la vue de leur houe plantée miraculeusement un matin au sommet de la montagne, ils comprennent et s’établissent - serait né Geghard.

 

Geghard, dans les gorges de l’Azat

 

Le complexe monastique compte aujourd’hui une dizaine de bâtiments, protégés par un épais mur d’enceinte. Y pénétrer implique de passer un portique massif, tout en pierres grises, pour atteindre une vaste et paisible cour intérieure. 

 

Crédits : Matthias Süßen

 

Mentionnant églises, presbytère et réfectoire, un panneau explicatif achève de donner aux lieux la cohérence d’un ensemble monastique typique du Moyen-Âge chrétien, magnifié par sa situation géologique et son ampleur architecturale. Pourtant, le sentiment de traverser un édifice religieux comme les autres se dissipe bien vite.

 

Sous les pierres, d’autres pierres

Car Geghard, qui ne porta pas toujours le nom de Geghard, ne fut pas, non plus, toujours une église chrétienne. Selon la tradition apostolique, c’est au IVe siècle qu’un premier monastère chrétien y fut établi, par Grégoire l’Illuminateur lui-même qui, dit-on, y aurait vécu plusieurs années. Mais le site qu’il fonde, et qui prend alors le nom d’Ayrivank, littéralement “temple dans la grotte”, s’installe en réalité en lieu et place d’un lieu du culte païen, qui avait déjà favorisé l’endroit pour sa topographie hors norme, et pour les nombreuses cavités à même la paroi, bien commodes pour accueillir autels et sacrifices. De cette première installation païenne, nous ne savons rien, hormis qu’elle fut détruite, comme nombreuses de ses semblables, lors du grand mouvement de christianisation de l’Arménie au IVe siècle. 

Effet du sort ? D’Ayrivank, remplaçant du culte païen, il ne reste presque rien non plus. Pour cause, la petite communauté monastique qui y vivait ascétiquement, abritée des intempéries dans des alcôves probablement creusées à même la roche et auxquelles elle accédait par de simples cordes, en a été chassée par les invasions arabes. De ces cinq siècles d’occupation, seules les cellules creusées dans la paroi demeurent. 

 

Restes apparents d’une première église rupestre

 

La destruction et le pillage d’Ayrivank eurent lieu en 920, sous la régence du prince arabe Nasr et rien des manuscrits et des partitions de musiques que ces lieux abritaient n’a résisté, si bien que l’histoire spirituelle de l’endroit, déjà marquée par deux destructions, deux oublis, aurait pu n’avoir aucune suite.

 

Le temple des Arméniens

Mais au XIIIe siècle, les plaques tectoniques de la politique régionale tremblent, dans le Caucase, et Geghard (ré)apparaît sur les cartes. C’est à l’occasion de leur campagne victorieuse contre les Turcs seldjoukides, qui occupaient alors tout le sud de l’Arménie, que les frères Zakarides, généraux de la reine Tamar de Géorgie, ordonnent en 1215 la construction d’un nouveau monastère sur l’ancien site d’Ayrivank. Ils lui donnent alors le nom de Geghard, “la lance”, se référant à la relique de la Sainte-Lance, que l’apôtre Jude aurait fait amener en Arménie. Les frères Zakarides édifient l’église principale, Katoghike. Abriter un fragment de la Sainte-Lance fait immédiatement d’elle un point de convergence pour les pèlerins du monde chrétien. On la visite encore aujourd’hui.

Sauf que bien vite, le monastère change de mains. Il est racheté dans les années 1220 par le prince Proch Kaghbakian, vassal des Zakarides. C’est lui qui, faisant excaver les parois, creuse à même la roche un gavit, sorte de narthex accolé à l’église principale.

 

Le gavit

 

Il fait aussi construire le mausolée de ce qui deviendra, après lui, la dynastie des Prochian. Sous l’impulsion de cet ambitieux prince Porch, le site devient ainsi un monument à la gloire de la dynastie régnante, incorporant habilement aux symboles du culte apostolique ceux du pouvoir princier. 

 

Les armes des Prochian, dans le sépulcre attenant au gavit

 

Si des moines continuent de l’habiter, des pèlerins de le visiter, notamment pour admirer le fragment de la Sainte-Lance, la fonction du complexe dépasse à partir du XIIIe siècle la mission religieuse : il s’agit désormais de faire communier, sous les auspices croisées des pouvoirs spirituel et temporel, les Arméniens dans un culte nouveau, celui de leur nation. A qui le visite aujourd’hui, Geghard offre toujours un dédale de pierres, une circulation, d’arche en arche, entre les époques, culminant dans le glorieux XIIIe siècle des Prochian. C’est cette dynastie, dont le prince fondateur était soucieux d'asseoir sur son fief une autorité plus que légale, qui donne à l’Arménie son premier temple national - ni seulement religieux, ni totalement politique : arménien. 

 

  1. Katoghike
  2. Gavit
  3. Eglise rupestre Avazan
  4. Sépulture des Prochain
  5. Chapelle des Prochain
  6. Gavit supérieur
  7. Cellules

 

De nos jours encore, l’étrange culte rendu par les Arméniens à Geghard rappelle que l’invention d’une nation ne demande pas de dissiper les couches contradictoires et antagonistes qui s’y sont superposées, mais simplement de les faire tenir ensemble. Lorsque les Azéris ont détruit les khatchkars du Nakhitchevan à la fin du XXe siècle, des copies de ceux-ci ont tout naturellement trouvé leur place en bord de la rue pavée qui mène du parking au monastère de Geghard, cimetière des pierres nationales.

 

Harmonie rupestre

L’harmonie voulue pour le peuple prend forme, à Geghard, dans la pierre, ou plutôt les pierres, aussi bien gravées, taillées ou apportées comme matériau de construction et qui forment, dans la circulation ouverte du complexe de Geghard, le spectacle d’une nature unique. Dès lors, les nombreux monuments votifs érigés aux abords du monastère, comme ayant poussé spontanément, témoignent bien sûr d’un vitalisme du culte, du rapport étroit des Arméniens à leurs pierres. Ils disent aussi combien Geghard, temple du Christ, est d’abord le temple ouvert de tous les Arméniens.

 

Monuments votifs dans une grotte en bordure de Geghard

 

La capacité de culte arménien à ne pas séparer, dans un même complexe monastique, époques et symboles, vient-elle de la nature unique du Verbe incarnée, officiellement adoptée par l'Église apostolique en refus des thèses du concile de Chalcédoine en 451 ? Car c’est d’abord dans l’affirmation de leur indépendance religieuse que les Arméniens sont nés comme peuple, avant même de développer leur propre alphabet et leur autonomie politique. Geghard est l’un des ponts lancés entre les consciences religieuse et nationale des Arméniens.