L’Arménie par ses pierres : Au temple de Garni, les pierres bavardent

Արվեստ և մշակույթ
06.02.2026

En février et en mars, Le Courrier d’Erevan propose à ses lecteurs de plonger dans la pierre. 

Des millénaires d’activité humaine sur la terre d’Arménie ont laissé après eux des pierres en nombre, en masse et en variété. Aujourd’hui, que faire ? Comment s’y reconnaître (ou pas) et quoi y comprendre ? Sous la forme d’une série d’articles, il s’agit de déambuler, de ruines en édifices, pour interroger l’Arménie par ses pierres. Resteront-elles muettes?

Un épisode chaque vendredi.

 

De son édification antique à sa reconstruction soviétique, le temple gréco-romain de Garni  incarne la tension, toujours vivace en Arménie, entre construction nationale et influence étrangère. Témoin silencieux de deux mille ans d’histoire arménienne, quel reflet le temple de Garni présente-t-il aux Arméniens d’aujourd’hui ?

 

Par Marius Heinisch

 

Des pierres bavardes

La ville de Garni s’étend, du sud-ouest au nord-est, comme une bande en équilibre par-dessus la gorge que continue patiemment de creuser la rivière Araxe. A son extrême pointe, un temple antique défie les montagnes depuis deux millénaires. Il est l’édifice gréco-romain le plus oriental au monde, le premier à voir chaque matin le soleil se lever. Il est aussi le seul à avoir été relevé de ses ruines par l’ancienne Union Soviétique. Dans le silence des pierres, quel témoignage vient-il porter sur l’histoire du pays, l’Arménie, dont il est un morceau de la conscience nationale ?

Au temple de Garni, les pierres ne gardent pas le silence longtemps. Reconstruit en utilisant la technique de l’anastylose, qui consiste à remplacer les pierres manquantes par de nouvelles d’une couleur distinctive, il impose d’abord par sa stature ; on pourrait croire ses vingt-quatre colonnes épargnées par le temps, inchangées depuis leur toute première érection. L’effet se dissipe toutefois à la découverte des multiples inscriptions, gravées en bien des langues sur des pierres dans et en dehors du temple. Une stèle à l’extérieur présente les vestiges d’un texte en écriture cunéiforme, technique inventée en Mésopotamie antique trois millénaires avant notre ère. 

 

La stèle est gravée en cunéiforme

 

Une autre stèle, consacrant le temple à l’adoration du soleil et louant la grandeur du roi Tiridate, est gravée en grec ancien. Sur des blocs de la façade extérieure, des bribes d’arménien, d’arabe, de persan : l’épaisseur historique de l’endroit est suggérée par la variété des dialectes qui s’y apostrophent, parfois à plusieurs siècles de distance. Ils racontent par la négative l’histoire d’une Arménie qui traverse, l’un après l’autre, empires et tutelles.

 

Une histoire de luttes

Tout en blocs de basalte lisse, roche magmatique caractéristique de cette région volcanique, le temple de Garni serait sorti de terre à la fin du Ier siècle de notre ère. Bien qu’il n’existe pas de preuve définitive, la plupart des chercheurs s’accordent pour cette période charnière dans l’histoire de l’Arménie antique. Au premier siècle, Rome se dispute l’Arménie, terre hautement stratégique entre la mer Noire et la Méditerranée, avec l’Empire des Parthes, dont les frontières épousent grossièrement celles de l’actuel Iran. Epuisés par des combats sans fin, Parthes et Romains décident d’un compromis : l’Arménie sera administrée par les deux empires à la fois, et jouera le rôle d’un tampon, imbibé d’orient et d’occident. Les détails de l’accord prévoient que le souverain arménien soit issu des rangs arsacides, la dynastie au pouvoir chez les Parthes, mais qu’il soit couronné, à Rome, par l’Empereur. Tiridate est le premier des Arsacides à recevoir, des mains de l’Empereur Néron, le diadème royal, en 66. Le temple pourrait alors avoir été inclus dans le vaste plan de reconstruction d’Artachat, capitale arménienne de l’époque rasée par les légions romaines dans sa campagne contre les Parthes.

 

Le Royaume d’Arménie au Ier siècle

 

Mais cet équilibre est précaire. Bien vite, le voilà rompu par de nouveaux affrontements entre Romains et Parthes pour le contrôle du royaume d’Arménie. Protectorats et conquêtes, aussi bien parthes que romaines, se succèdent alors pendant deux siècles, jusqu’à ce que le roi Tiridate IV convertisse le royaume au christianisme en 301. Tous les lieux de cultes païens sont alors détruits sur ordre de Grégoire l’Illuminateur, fondateur et dirigeant originel de l’Eglise apostolique arménienne. 

Tous, sauf Garni. Pourquoi ? Les avis divergent parmi les spécialistes. Particulièrement remarquable, le lieu aurait pu être mis à profit, d’une façon ou d’une autre par la nouvelle élite chrétienne. Autour du temple, on peut apercevoir les fondations exhumées d’un complexe palatial enserré dans les ruines d’une forteresse, plus ancienne que le temple lui-même. Niché sur un promontoire en surplomb de la rivière Araxe, défendant l’entrée dans les montagnes de Gegham, sa position en fait un véritable verrou stratégique sur la route qui relie Sevan au plateau d'Ararat. Si le temple a été épargné, d’autres le suggèrent, c’est qu’il n’était peut-être pas un temple, voué à l’adoration d’idoles païennes, mais un tombeau royal. Armenuhi Magarditchian, doctorante en archéologie classique à l’Université de Genève, envisage même, dans un article, que l’édifice ait été transformé en baptistère entre les VIe et VIIe siècles, s’appuyant sur l’étude d’inscriptions en arménien. D’autres inscriptions, en persan et en arabe, datées approximativement du IXe siècle, donnent voix aux autres conquérants de l’Arménie.

 

Inscription en arabe sur un bloc du temple

 

Puis, l’endroit est progressivement abandonné et, dès la fin du moyen-âge chrétien, il commence à être envisagé par les Arméniens, qui vivent alors sous la férule ottomane, comme un vestige de leur passé, glorieux certes, mais révolu. Entièrement détruit par un tremblement de terre en 1679, le temple en ruine excite la sensibilité des voyageurs romantiques du XIXe siècle. Parmi eux, Frédéric du Bois de Montperreux, écrivain-archéologue suisse fort impressionné par le site antique de Garni, propose dans un récit de voyage paru en 1839 de le rebâtir, et dessine même un plan à usage du futur architecte de sa reconstruction. Problème, l’Arménie orientale où se situe Garni fait désormais partie, depuis les conquêtes du Tsar de Russie sur les Perses, de la vice-royauté du Caucase, administrée depuis Tiflis (actuelle Tbilissi), trop lointaine pour entreprendre le transport des lourdes pierres du temple.

 

Gravure de Robert Ker Porter, 1821

 

Le site ne sortira donc de l’état de ruine qu’à l’initiative des autorités soviétiques, d’abord dans les années 1930, dans le cadre d’une politique mémorielle visant à contrer l’influence du christianisme en Arménie en faisant droit à son histoire païenne. Mais celle-ci se limite, faute de temps et de moyens, à la reconstruction des simples fondations, selon un plan erroné qui plus est. L’édifice que nous pouvons contempler aujourd’hui est en réalité issu des travaux entamés en 1968, et achevés en 1975, à l’initiative d’archéologues et d’universitaires, en grande partie arméniens… mais intégrés dans l’administration soviétique. 

 

Photographie du chantier de reconstruction en 1974

 

Dans la conscience nationale

Pour autant qu’il ait été construit, transformé, rebâti et détruit, et bien souvent sous influence étrangère, le temple de Garni n’en occupe pas moins une place importante dans le patrimoine arménien, et contribue singulièrement à la conscience nationale. A peine l’URSS dissoute en 1991, la jeune République d’Arménie reprend, sur un timbre de 1993, puis une pièce de monnaie de 1994 et enfin sur son billet de 5000 drams le symbole du temple. La toute première flamme des jeux pan-arméniens, pensés comme un moyen de rapprocher diaspora et citoyens de l’Arménie, est allumée en 1999 devant le temple de Garni avant d’être transportée à Yerevan.

Sous le patronage de l’UNESCO, le site comprenant le temple et les restes du complexe palatial attire chaque année des dizaines de milliers de visiteurs du monde entier. “Garni Temple” ne manque jamais de figurer sur les panneaux de réclame des tour operators stationnés aux abords de la place de la République, à Yerevan. Il ne faudrait pas croire, pour autant, que le site ne sert que de vitrine pour la petite république enclavée du Sud-caucase : chaque année, la petite communauté néo-païenne d’Arménie y célèbre la nouvelle année en mars. Ils sont rejoints en mai par de plus larges contingents d’Arméniens pour célébrer la Vartavar, fête de la rose.

Laissant voir à la surface de ses pierres la griffe de tous ceux qui, nombreux, décidèrent d’étendre leur empire sur l’Arménie, le temple de Garni rappelle silencieusement que nul d’entre eux n’empêcha l’identité arménienne de s’inscrire dans le temps.