Au lac Arpi, le pari d’une autre forme de développement arménien

UFAR-ի հատուկ հավելված
26.05.2026

Dans les hauteurs du Shirak, au nord-ouest de l’Arménie, le lac Arpi s’étend dans un paysage de steppes froides, de montagnes balayées par le vent et de villages souvent oubliés des grands circuits économiques. Longtemps surnommée la « Sibérie arménienne », cette région frontalière reste marquée par l’isolement, le chômage et l’exode rural. Pourtant, pour Fondation Miassine et l’Université française en Arménie (UFAR), cet espace pourrait devenir l’un des laboratoires les plus ambitieux du développement local en Arménie.

 

Par Pablo Hello 

 

Créée en 2009, la fondation Miassine « ensemble » en arménien est née d’une réflexion sur les limites de l’aide humanitaire classique. Avant de lancer sa propre structure, Astrig Marandjian travaillait déjà dans une ONG. Mais elle observe alors un problème récurrent : les projets répondent aux urgences sans toujours créer de continuité durable. « Il y avait un temps limité pour répondre aux urgences et pas de grande suite, pas de synergie », explique-t-elle.

C’est de ce constat qu’est née l’idée de Miassine, de construire des projets capables d’articuler urgence sociale, autonomie économique et développement local sur le long terme. Le mot-clé devient alors « autonomie ». Non seulement accompagner les populations vulnérables, mais créer les conditions pour qu’elles puissent elles-mêmes participer à la reconstruction économique et sociale de leurs territoires. Au fil des années, la fondation développe des partenariats avec des acteurs européens, notamment suisses et français, autour de l’économie sociale et solidaire, de la formation professionnelle et du développement territorial. Dès 2017, Miassine participe à plusieurs conférences internationales avec des partenaires suisses afin de promouvoir des modèles mêlant apprentissage, entrepreneuriat et insertion professionnelle.

L’un des tournants majeurs intervient en 2019 avec le lancement de projets autour de l’apprentissage professionnel. En Arménie, souligne Astrig Marandjian, le mot même « apprenti » n’existe pratiquement pas dans le langage courant. Miassine cherche alors à introduire une culture inspirée du modèle suisse, à associer enseignement théorique et formation directement en entreprise. Cette philosophie débouche notamment sur la création d’une « Maison des Apprentis » à Gyumri, pensée comme un lieu de formation mais aussi comme un espace d’expérimentation sociale et économique. L’objectif est clair, faire émerger une nouvelle génération capable de développer des projets viables localement plutôt que de dépendre exclusivement de l’aide extérieure.

Pour la fondatrice de Miassine, l’économie sociale et solidaire ne s’oppose pas à l’activité économique traditionnelle. Au contraire, elle estime qu’une association peut aussi produire de la valeur économique sans perdre sa vocation sociale. « Une association qui fait du business », résume-t-elle, en insistant sur la nécessité de construire des modèles financièrement pérennes. Cette logique traverse également le travail mené autour de l’égalité des genres. Après la guerre de 2020 et les déplacements massifs de population, Miassine a particulièrement travaillé avec des femmes touchées par le conflit. Pour Astrig Marandjian, il ne s’agit pas de s’opposer frontalement aux traditions arméniennes ni de nier la place importante occupée par de nombreuses femmes dans la sphère familiale. L’enjeu est ailleurs : leur donner les moyens de choisir leur propre trajectoire. « Les femmes sont beaucoup plus résilientes », explique-t-elle. Selon elle, l’essentiel est de transmettre des outils, des compétences et une confiance permettant à chacune d’accéder à une véritable autonomie. « Être leader, conduire un projet comme on conduit une voiture », résume-t-elle encore.

 

 

Cette volonté de relier apprentissage, territoire et autonomie se retrouve dans plusieurs projets portés par la fondation avec des partenaires suisses. Avec Genève notamment, Miassine développe des programmes de promotion de l’apprentissage et de l’orientation professionnelle. Plus de 500 jeunes ont déjà été amenés à visiter des entreprises afin de découvrir concrètement différents métiers et de comprendre les attentes du monde professionnel. 

En Arménie, la fondation travaille aussi sur des outils très pratiques, rédaction de CV, lettres de motivation, préparation aux entretiens et mise en relation avec des employeurs potentiels. Le site Apprenti.am sert aujourd’hui de plateforme de médiation entre jeunes, entreprises et structures de formation.

Dans le pays, Miassine peut compter sur l’Université française d’Arménie (UFAR) comme partenaire clé dans les institutions impliquées dans ses projets. Dernier exemple en date : le choix de l’université de célébrer ses 25 ans par une plantation commune d’arbres réunissant étudiants, représentants de la direction de l’UFAR, de la Fondation « Miassine », ainsi que des départements de l’Agriculture et de l’Environnement locaux. Le 22 mai, ce sont 25 sapins et pins, symbole de la protection de la nature et d’une coopération à long terme qui ont pris racine en terre, choix qui n’est pas anodin, lors de la Journée Internationale de la Biodiversité, et à quelques mois de la COP Biodiversité qui aura lieu à Erevan en octobre.

Cependant, ce n’est pas à la capitale mais bien dans le Shirak, aux abords du lac Arpi que la cérémonie a eu lieu, fidèle à l’esprit de développement territorial qui anime Miassine et que souhaitait transmettre l’UFAR à ses étudiants : 

« Il existe une partie de l’Arménie que nos étudiants connaissent encore mal. Cette initiative démontre une fois de plus la nécessité de développer ces régions, car cette zone possède un avenir très prometteur. À l’avenir, nos étudiants pourront devenir porteurs d’initiatives, entrepreneurs ou encore travailler dans des associations. Ils doivent donc être informés de ce qui se passe, connaître les opportunités existantes et comprendre qu’il est nécessaire de mettre en œuvre des projets de développement dans de telles régions », a indiqué Salwa Nacouzi, rectrice de l’université.

 

 

C’est donc une nouvelle pierre à l’édifice de coopération entre l’université et la fondation, qui accueille régulièrement des étudiants en Suisse pour des stages, qu’ont scellée les équipes de la plantation jeudi dernier, ce que confirme la rectrice : 

« Notre objectif est le même : offrir aux jeunes la possibilité de développer leurs compétences, de découvrir et d’acquérir de nouvelles aptitudes professionnelles à l’étranger, afin qu’ils puissent ensuite les mettre en pratique en Arménie. La présidente fondatrice de la fondation, Astghik Maranjyan, accueille même nos étudiants chez elle. Lorsque nous avons appris qu’elle mettait en œuvre un tel projet aux abords du lac Arpi, nous avons souhaité nous joindre à l’initiative »

Car c’est bien autour du lac Arpi que l’objectif de renforcer le maillage éducatif et économique de l’Arménie qui inspire Miassine semble aujourd’hui prendre sa forme la plus ambitieuse.

Le parc national du lac Arpi, créé en 2009, possède une biodiversité exceptionnelle et un potentiel touristique encore largement inexploité. On y recense entre 120 et 150 espèces d’oiseaux, ainsi qu’une flore particulièrement riche. Pourtant, la région reste économiquement marginalisée, faible fréquentation touristique, infrastructures limitées, chômage élevé et départ constant des jeunes populations. Pour Miassine, le défi consiste précisément à transformer cette marginalité en opportunité. Le projet développé autour du lac repose sur l’idée simple de faire du tourisme un levier de développement local plutôt qu’une industrie déconnectée des habitants.

 

 

« Les Suisses nous ont dit : faites attention à ne pas être victimes de votre succès », raconte Astrig Marandjian. Le modèle recherché n’est pas celui du tourisme de masse. L’objectif est de préserver l’environnement et les équilibres sociaux tout en créant des activités économiques durables. La fondation rêve ainsi de transformer Arpi en une sorte de « Laponie arménienne » plutôt qu’en « Sibérie arménienne ». Une région attractive, écologique et vivante, capable de retenir ses habitants tout en attirant visiteurs, chercheurs et volontaires internationaux. Le projet prévoit la création d’écolodges, le développement de maisons d’hôtes, la formation de guides locaux, mais aussi des activités liées à l’ornithologie, au ski nordique, au kayak, à la randonnée ou encore à la découverte des plantes médicinales.

Une partie importante du projet repose également sur l’économie circulaire : compostage des déchets, utilisation d’énergies renouvelables, recyclage des matériaux et circuits courts avec les producteurs locaux. Le tourisme devient alors un outil au service des communautés locales plutôt qu’un simple produit économique. Miassine souhaite notamment transformer vingt maisons rurales en hébergements écotouristiques et créer plusieurs écolodges utilisant des matériaux locaux et des systèmes énergétiques durables.

Mais au-delà des infrastructures, l’enjeu principal reste humain. Après la guerre du Haut-Karabakh de 2020, Miassine a accueilli de nombreux jeunes blessés ou traumatisés par le conflit. « On ne peut pas être indifférent », insiste Astrig Marandjian. Certains ont été amenés au lac Arpi dans des camps ou des programmes de reconstruction personnelle, avec une question simple posée par la fondation : « Qu’est-ce que vous voulez faire maintenant ? »

L’idée est d’encourager ces jeunes à reconstruire un projet de vie à travers des activités concrètes comme le tourisme, l’artisanat, l’agriculture, l’accueil ou l’écologie. Le développement territorial devient alors aussi un outil de résilience psychologique et sociale. Cette logique se poursuit aujourd’hui avec plusieurs nouveaux projets. Le 22 mai 2026, des étudiants et représentants de l’Université française en Arménie doivent venir planter vingt-cinq sapins autour du lac afin de symboliser la coopération déjà existante entre l’université et Miassine. Durant l’été, d’autres étudiants participeront à des projets de construction et d’aménagement. La fondation travaille également sur un projet d’arboretum consacré aux plantes médicinales ainsi qu’au développement d’activités scientifiques autour de l’observation des oiseaux. L’objectif est d’attirer non seulement des touristes, mais aussi des chercheurs et des spécialistes de la biodiversité.

 

 

Pour Astrig Marandjian, l’un des grands défis reste cependant l’équilibre financier et politique du projet. Miassine travaille avec de nombreux partenaires étrangers, notamment suisses et français, mais cherche aussi des soutiens privés plus variés, y compris parmi des acteurs russes, géorgiens, turcs ou azerbaïdjanais. L’objectif reste néanmoins de préserver une certaine indépendance et une identité clairement arménienne. « Notre priorité est le bien-être des populations », rappelle-t-elle. C’est aussi pour cette raison que la fondation choisit souvent de travailler dans des régions délaissées, loin des zones déjà touristiques comme le lac Sevan. « Un projet similaire à Sevan serait plus facile », reconnaît-elle, « mais nous voulons être là où personne n’est. »

Le projet du lac Arpi dépasse ainsi largement la simple question touristique. Il devient une tentative de repenser le développement local arménien à partir des territoires ruraux, des populations vulnérables et de l’économie sociale. À travers Miassine, se dessine une autre manière de penser l’aide et la reconstruction : moins centrée sur l’assistance immédiate que sur la création de dynamiques locales capables de durer. Dans une Arménie encore profondément marquée par la guerre, les fractures territoriales et l’exode, cette approche cherche à produire ce qu’Astrig Marandjian appelle des « cracks économiques » : des espaces capables de créer eux-mêmes de nouvelles activités et d’attirer d’autres initiatives.

Au fond, le projet repose sur une conviction simple : le développement ne peut fonctionner durablement que s’il est partagé. « Toute bonne œuvre doit être encouragée », explique la fondatrice de Miassine. « Même si ce n’est pas avec nous, faites quelque chose. »