
Avec 49,81 % des voix, le parti Contrat civil de Nikol Pachinian arrive nettement en tête des législatives du 7 juin. Mais le recul du parti au pouvoir par rapport à 2021, la progression d'une opposition favorable à un rapprochement avec Moscou, la hausse de la participation et les réserves formulées par les observateurs montrent une Arménie encore profondément divisée sur la paix avec l'Azerbaïdjan, la relation avec la Russie et l'avenir européen du pays.
Par Mathieu Lemoine, Rédacteur en chef, Novastan English
Les élections législatives arméniennes du 7 juin 2026 n'ont pas seulement reconduit Nikol Pachinian au pouvoir. Elles ont aussi donné une photographie précise d'un pays partagé entre désir de stabilité, fatigue de la guerre, défiance envers la Russie et méfiance à l'égard d'une paix perçue par beaucoup comme imposée par les rapports de force.
Selon les résultats préliminaires publiés après le dépouillement des 2 005 bureaux de vote, le parti Contrat civil du Premier ministre arrive en tête avec 727 160 voix, soit 49,81 % des suffrages. Il devance Arménie forte, la formation portée par l'homme d'affaires russo-arménien Samvel Karapetyan, qui recueille 340 062 voix, soit 23,29 %. L'Alliance Arménie de l'ancien président Robert Kotcharian arrive troisième avec 145 097 voix, soit 9,94 %.
Le cas d'Arménie prospère, le parti de Gagik Tsarukyan, est plus délicat. Les premières données le placent autour du seuil de 4 % nécessaire pour entrer au Parlement, avec 58 368 voix. Sa présence ou non dans la prochaine Assemblée dépend donc des résultats définitifs, d'éventuels recomptages et du traitement des recours. Si Arménie prospère franchit le seuil, la nouvelle Assemblée nationale devrait compter 105 députés, avec 61 sièges pour Contrat civil, 28 pour Arménie forte, 11 pour l'Alliance Arménie et 5 pour Arménie prospère. Si elle reste sous le seuil, la répartition pourrait être modifiée à la marge, au bénéfice des trois premières forces.
Cette nuance est essentielle. Le scrutin confirme que Pachinian reste l'acteur central de la politique arménienne. Mais il ne lui donne pas un pouvoir sans contrainte. Il lui offre une majorité de gouvernement, pas un consensus national.
Une majorité plus étroite qu'en 2021
La comparaison avec les élections législatives anticipées de 2021 est éclairante. À l'époque, organisées moins d'un an après la défaite arménienne dans la guerre de 2020 au Haut-Karabakh, les élections avaient déjà été présentées comme un référendum sur Nikol Pachinian. Son parti Contrat civil avait alors obtenu près de 54 % des voix. La configuration parlementaire sortante comptait 69 députés de Contrat civil, 28 de l'Alliance Arménie, 6 de l'alliance J'ai l'honneur et 4 représentants des minorités nationales.
En 2026, le parti au pouvoir recule donc d'environ quatre points. Il reste majoritaire, mais son avance se réduit. Ce recul n'est pas anodin. Depuis 2021, l'Arménie a connu l'effondrement définitif du Haut-Karabakh arménien, l'exode forcé de sa population en 2023, des tensions frontalières répétées avec l'Azerbaïdjan, une crise de confiance avec la Russie et des négociations de paix politiquement explosives.
Dans n'importe quel pays, un tel enchaînement aurait pu provoquer une sanction électorale beaucoup plus brutale. Le résultat montre donc à la fois l'érosion du pouvoir et sa résilience. Pachinian a perdu une partie de son capital politique, mais pas sa position dominante. L'opposition a progressé, mais pas assez pour gouverner.
Le prochain Parlement sera aussi plus fragmenté. Arménie forte entre pour la première fois à l'Assemblée nationale avec un score important. L'Alliance Arménie conserve un socle électoral solide. Arménie prospère, si elle franchit définitivement le seuil, ajoutera une quatrième force parlementaire. Cela ne suffit pas à empêcher Contrat civil de gouverner, mais cela modifie le rapport de force politique et symbolique.
Une opposition renforcée, mais pas majoritaire
Le principal enseignement politique du scrutin est la consolidation d'une opposition plus forte qu'attendu. Arménie forte réalise une percée importante avec 23,29 % des voix et devient la deuxième force du pays. L'Alliance Arménie, déjà présente dans l'opposition, conserve près de 10 % des suffrages. Ensemble, ces deux forces réunissent plus d'un tiers des voix.
Ce résultat montre que le discours critique envers Pachinian reste puissant. Il s'appuie sur plusieurs ressorts : le traumatisme du Karabakh, la peur de nouvelles concessions à l'Azerbaïdjan, le rejet de la normalisation avec la Turquie, l'attachement persistant à la Russie dans une partie de la société et le sentiment que le gouvernement actuel a affaibli la position arménienne.
Mais cette opposition reste fragmentée. Arménie forte et l'Alliance Arménie partagent une critique sévère du gouvernement et une orientation beaucoup plus favorable à Moscou que celle du pouvoir en place. Elles ne forment toutefois pas une majorité, ni électorale, ni parlementaire. Leur progression leur donnera davantage de poids dans le débat public, mais pas la capacité de bloquer seules la formation du gouvernement.
Le résultat est donc double : Pachinian gagne, mais l'opposition favorable à un rapprochement avec Moscou s'installe durablement comme force de contestation. Elle pourra peser sur la rue, sur les débats de sécurité nationale, sur les relations avec la Russie et sur toute avancée dans les négociations avec Bakou.
Un scrutin plus ordinaire, mais dans un cadre électoral transformé
Les élections de 2026 se distinguent aussi des deux derniers scrutins législatifs par leur nature. En 2018 comme en 2021, les Arméniens avaient été appelés aux urnes dans le cadre d'élections anticipées : en 2018 après la révolution de velours, puis en 2021 après la défaite militaire de 2020 et la crise politique qui avait suivi. Le scrutin du 7 juin 2026 est la première élection législative régulière depuis 2017. Ce détail administratif est politiquement important : il marque une forme de retour au calendrier institutionnel normal, même si le contexte reste profondément polarisé.
Le cadre électoral a également évolué. Les députés sont élus à la proportionnelle sur des listes nationales fermées, dans une circonscription unique à l'échelle du pays. Ce système limite le poids des réseaux locaux et des candidats de circonscription, qui jouaient auparavant un rôle plus important dans la mobilisation électorale. Il renforce en revanche la logique de vote nationalisé : les électeurs choisissent d'abord une orientation politique, un parti et un chef, plus qu'un candidat local.
Cette évolution est importante dans un pays où les anciennes élections étaient souvent marquées par le clientélisme local, l'usage de ressources administratives et les réseaux d'influence territoriaux. Cela ne signifie pas que ces pratiques ont disparu. Les accusations d'achat de voix et de pression sur les électeurs montrent au contraire qu'elles restent un sujet sensible. Mais le cadre actuel rend ces pratiques plus visibles et plus contestables, notamment grâce à une administration électorale plus professionnalisée, à l'usage d'équipements techniques d'identification des électeurs et à la publication plus systématique des données électorales.
Plusieurs dispositifs concrets ont aussi marqué l'organisation du scrutin. Dans les bureaux de vote, des gabarits de vote avec indications tactiles, notamment en braille, étaient disponibles afin de faciliter la participation des électeurs aveugles ou malvoyants. Des gestes symboliques destinés aux primo-votants ont également été signalés dans certains bureaux, dans une logique de pédagogie civique et de valorisation de la première participation électorale. Enfin, la retransmission vidéo depuis une large partie des bureaux de vote visait à renforcer la transparence du processus et la confiance dans le déroulement du scrutin.
Ces éléments ne changent pas, à eux seuls, le rapport de force politique. Ils montrent cependant une évolution importante de l'administration électorale arménienne : le scrutin est de plus en plus encadré par des outils de transparence, d'accessibilité et de participation citoyenne. Cette modernisation administrative ne supprime ni la polarisation politique, ni les accusations d'irrégularités, mais elle contribue à rendre le processus plus observable, plus inclusif et plus difficile à manipuler de manière invisible.
Les minorités nationales dans le dispositif parlementaire
Le système électoral arménien prévoit aussi une représentation spécifique des quatre principales minorités nationales reconnues : les Yézidis, les Russes, les Assyriens et les Kurdes. Certaines listes comprenaient donc des candidats issus de ces communautés, conformément au mécanisme de représentation minoritaire prévu par la loi électorale.
Cette représentation doit être replacée dans son échelle démographique. Selon le recensement de 2022, l'Arménie comptait 31 079 Yézidis, 14 076 Russes, 2 755 Assyriens et 1 663 Kurdes. Ces communautés ne peuvent donc pas, à elles seules, structurer le résultat national d'un scrutin législatif. Leur rôle électoral n'est pas central au sens arithmétique du terme.
Mais leur présence sur les listes et dans le dispositif parlementaire fait bien partie de la vie démocratique arménienne. Elle rappelle que le Parlement n'est pas seulement le lieu de confrontation entre majorité et opposition. Il est aussi un espace où la diversité nationale du pays, même limitée numériquement, doit être représentée.
Les observateurs valident le scrutin, mais soulignent une campagne inégale
Les premières évaluations des missions d'observation confirment une lecture nuancée du scrutin. La mission internationale conjointe, composée de l'OSCE/BIDDH, de l'Assemblée parlementaire de l'OSCE, de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe et du Parlement européen, a estimé que les élections avaient offert aux électeurs un choix réel entre des alternatives politiques et que le processus avait été, dans l'ensemble, bien administré.
Ce constat est important. Il distingue l'Arménie de nombreux contextes post-soviétiques où l'administration électorale elle-même est au cœur de la contestation. Les observateurs internationaux ont souligné la compétence technique de la Commission électorale centrale, la transparence d'une partie de ses travaux, le bon fonctionnement général des dispositifs d'identification des électeurs et le caractère largement calme et ordonné du jour du vote. Le scrutin du 7 juin n'a donc pas été décrit comme une élection fermée ou purement formelle.
Mais cette validation ne vaut pas certificat d'absence de problèmes. Les observateurs internationaux ont également insisté sur le caractère très polarisé de la campagne, sur l'inégalité des conditions de compétition et sur les effets de la pression extérieure. Ils ont notamment relevé des pressions venues de l'étranger, sous la forme de restrictions commerciales et de menaces sécuritaires, destinées à influencer les électeurs en faveur des forces d'opposition. Dans le contexte arménien, cette formulation renvoie directement aux pressions exercées par la Russie pendant la campagne.
La mission internationale a aussi pointé plusieurs problèmes internes : accusations d'achats de voix, procédures pénales nombreuses visant surtout des candidats et militants de l'opposition, perception d'une application sélective de la loi, pression sur des employés du secteur public pour assister à des événements du parti au pouvoir, et mesures sociales ou économiques annoncées peu avant le scrutin, susceptibles de bénéficier à Contrat civil. Ces éléments n'ont pas conduit les observateurs à contester le résultat, mais ils ont nourri des inquiétudes sur l'égalité des chances entre les concurrents.
La question du financement politique reste également sensible. Les observateurs ont souligné que les mécanismes de contrôle et de transparence du financement de campagne demeuraient insuffisants. Le paysage médiatique a aussi été jugé pluraliste, mais très polarisé. La mission internationale a relevé un biais de la télévision publique en faveur du parti au pouvoir, tout en notant que plusieurs médias privés présentaient le gouvernement de manière très négative et couvraient plus favorablement certaines forces d'opposition.
Le jour du vote, les observations ont été globalement positives. La mission internationale a évalué le vote favorablement dans 98 % de ses observations, le décrivant généralement comme ordonné, transparent et efficace. Elle a toutefois signalé des problèmes d'accessibilité pour les personnes handicapées, des cas d'encombrement ou de mauvaise organisation des bureaux, des atteintes ponctuelles au secret du vote, des interférences de représentants de partis et des irrégularités limitées lors du dépouillement. Elle a aussi critiqué la décision de limiter l'accès des observateurs à la saisie des résultats dans 11 des 38 commissions territoriales, officiellement pour des raisons de cybersécurité, estimant que cela avait réduit la transparence de cette étape.
Les missions citoyennes arméniennes ont été plus sévères sur certains aspects du jour du vote. L'Alliance indépendante électorale, associée notamment à l'Helsinki Citizens' Assembly-Vanadzor, a indiqué avoir visité 1 830 bureaux de vote, soit environ 92 % du total, et avoir relevé des violations de nature diverse dans environ 800 d'entre eux. Ces violations concernaient surtout des procédures mal appliquées, des risques pour le secret du vote, des cas de campagne dans les bureaux ou à proximité, ainsi que des tensions entre participants au processus électoral. Lorsque l'affiliation politique des personnes impliquées pouvait être identifiée, les observateurs ont associé une part importante de ces violations à Arménie forte, mais aussi à Contrat civil, à l'Alliance Arménie et à Arménie prospère.
Ce double constat est probablement le plus juste pour qualifier le scrutin. Les élections du 7 juin ont été compétitives, administrativement solides et suffisamment transparentes pour confirmer la victoire de Nikol Pachinian. Mais elles se sont tenues dans un environnement politique dégradé, marqué par la pression russe, une campagne très conflictuelle, des soupçons d'achats de voix, des poursuites visant surtout l'opposition et une confiance institutionnelle encore fragile. L'Arménie a donc organisé une élection qui reste démocratique dans son architecture, mais profondément vulnérable dans son environnement politique.
Une participation en hausse
La participation, à 58,97 %, est l'un des autres faits marquants du scrutin. Elle est nettement supérieure à celle de 2021, lorsque moins de la moitié des électeurs s'étaient déplacés. Cette progression montre que l'enjeu a été perçu comme crucial par une large partie de la population. Les Arméniens ne votaient pas seulement pour choisir un gouvernement, mais pour trancher, au moins provisoirement, entre deux lectures de l'avenir national.
Cette hausse de la participation doit toutefois être lue avec prudence. Elle ne signifie pas nécessairement une adhésion plus forte au système politique, ni un enthousiasme général pour l'offre électorale. Elle peut aussi traduire la polarisation du scrutin, la mobilisation des appareils politiques et le sentiment que le résultat pouvait peser directement sur les choix stratégiques du pays.
La première lecture, portée par Pachinian, affirme que l'Arménie doit réduire sa dépendance envers la Russie, poursuivre la paix avec l'Azerbaïdjan, normaliser ses relations avec la Turquie et chercher de nouveaux appuis auprès de l'Union européenne, des États-Unis et de partenaires comme la France.
La seconde, défendue par ses principaux adversaires, considère que cette orientation expose davantage le pays, affaiblit sa sécurité et conduit à des concessions unilatérales. Pour cette partie de l'électorat, la Russie reste un partenaire incontournable, non par confiance absolue, mais parce que l'Arménie ne peut pas, selon elle, se permettre de rompre brutalement avec son ancien garant sécuritaire.
Dans ce sens, le vote du 7 juin n'a pas effacé le clivage géopolitique. Il l'a institutionnalisé dans le nouveau Parlement.
Accusations croisées et électeurs venus de l'étranger
Le scrutin s'est déroulé dans un climat particulièrement tendu, marqué par des accusations croisées. D'un côté, les autorités arméniennes et plusieurs observateurs occidentaux ont dénoncé des tentatives d'ingérence russe, à travers des pressions politiques, économiques et médiatiques, ainsi qu'un soutien plus ou moins direct à certaines forces d'opposition. Moscou a rejeté ces accusations et accusé, en retour, les Occidentaux d'intervenir dans la vie politique arménienne.
De l'autre côté, des accusations d'irrégularités ont aussi été relayées par des acteurs russes ou proches de la Russie, notamment autour de possibles achats de voix et de l'arrivée d'Arméniens depuis l'étranger pour participer au scrutin. Ces accusations doivent être traitées avec prudence. Elles s'inscrivent dans une bataille politique et informationnelle plus large autour de la légitimité du résultat, et n'ont pas, à ce stade, remis en cause la victoire nationale de Contrat civil.
La question des Arméniens venus de l'étranger est particulièrement sensible. Le droit électoral arménien ne permet pas le vote depuis l'étranger pour les élections législatives, à l'exception de dispositifs limités pour certaines catégories, comme les personnels diplomatiques, militaires et leurs familles. Les citoyens arméniens résidant hors du pays doivent donc, en règle générale, se rendre physiquement en Arménie pour voter. Dans ce contexte, toute arrivée importante d'électeurs de l'étranger peut devenir un sujet politique explosif, surtout lorsque ces flux sont présentés comme organisés ou instrumentalisés par un camp.
Il faut toutefois distinguer deux choses. Le fait que des citoyens arméniens vivant à l'étranger reviennent voter n'est pas en soi irrégulier, dès lors qu'ils disposent du droit de vote et votent en Arménie. Ce qui ferait problème serait une organisation politique, financière ou coercitive de ces déplacements destinée à influencer le scrutin. À ce stade, ces accusations relèvent surtout du registre de la contestation politique et de la guerre de récits autour de l'élection.
Un autre élément mérite d'être distingué de ces accusations : l'intégration électorale des Arméniens déplacés du Haut-Karabakh. La mission internationale a relevé que plus de 20 000 réfugiés arméniens récemment naturalisés avaient été ajoutés aux listes électorales avant le scrutin, tandis que plusieurs milliers de demandes restaient pendantes. Ce sujet relève d'abord de l'inclusion politique de populations déplacées, non d'une arrivée organisée d'électeurs depuis l'étranger.
Même si les allégations ne semblent pas modifier l'équilibre général du scrutin, elles peuvent peser sur l'après-élection. Elles nourrissent la défiance, donnent des arguments à l'opposition et rendent plus difficile la consolidation d'un consensus minimal autour du nouveau Parlement.
Une victoire suffisante pour gouverner, insuffisante pour tout changer
Le chiffre central n'est donc pas seulement 49,81 %. C'est la majorité parlementaire qui en découlera. Contrat civil pourra former le gouvernement sans coalition. Pachinian peut donc poursuivre les négociations avec l'Azerbaïdjan, continuer le rapprochement avec l'Union européenne et maintenir son discours sur la souveraineté arménienne. Il peut aussi présenter son résultat comme un mandat populaire pour continuer la politique engagée depuis 2021.
Mais cette majorité a des limites. Elle ne donne pas au pouvoir les marges nécessaires pour modifier seul les équilibres constitutionnels les plus sensibles. Or cette question est directement liée au processus de paix avec l'Azerbaïdjan. Bakou demande depuis plusieurs mois des garanties sur l'absence de revendications territoriales arméniennes, y compris à travers une modification ou une clarification de certains textes. Pour avancer sur ce terrain, Pachinian aura besoin d'une légitimité politique plus large que sa seule majorité parlementaire.
C'est là que le scrutin devient ambivalent. Les électeurs ont donné au Premier ministre le droit de continuer. Ils ne lui ont pas donné les moyens de tout imposer. La paix, si elle avance, devra donc être défendue politiquement devant une société divisée et face à une opposition renforcée.
Les prochaines échéances nationales
Au niveau intérieur, la première échéance sera institutionnelle. Une fois les résultats définitivement validés, la nouvelle Assemblée nationale devra se réunir, les groupes parlementaires seront constitués et Nikol Pachinian devra former un nouveau gouvernement. Contrat civil disposera des moyens de gouverner seul. Le Premier ministre pourra donc conserver la maîtrise de l'agenda politique, mais il devra composer avec une opposition plus nombreuse et plus agressive qu'en 2021.
La composition du futur gouvernement sera un premier signal. Pachinian peut choisir la continuité, en gardant une équipe fidèle chargée de poursuivre les négociations de paix, les réformes institutionnelles et le rapprochement avec l'Europe. Il peut aussi procéder à des ajustements pour répondre au recul relatif de son parti et à la critique d'un pouvoir parfois jugé trop vertical. Les portefeuilles les plus observés seront ceux des Affaires étrangères, de la Défense, de la Sécurité intérieure, de la Justice et de l'Administration territoriale, car ils concentrent les principaux dossiers de l'après-élection : paix avec l'Azerbaïdjan, sécurité des frontières, relations avec la Russie, réforme de l'État et gestion des tensions internes.
La deuxième échéance sera politique et judiciaire. Les accusations d'irrégularités, les procédures ouvertes pendant la campagne et les polémiques autour des électeurs venus de l'étranger devront être traitées publiquement. Même si ces allégations ne semblent pas, à ce stade, remettre en cause le résultat national, elles peuvent nourrir la contestation et servir de point d'appui à l'opposition. La manière dont les autorités électorales, les tribunaux et les organes d'enquête traiteront ces dossiers sera donc importante pour la légitimité du nouveau Parlement.
La troisième échéance sera parlementaire. L'opposition devrait utiliser la nouvelle Assemblée comme une tribune permanente contre la politique de paix de Pachinian. Arménie forte, l'Alliance Arménie et, le cas échéant, Arménie prospère ne pourront pas empêcher seules Contrat civil de gouverner, mais elles pourront rendre chaque avancée avec l'Azerbaïdjan politiquement coûteuse. Les débats sur une éventuelle réforme constitutionnelle, sur les garanties demandées par Bakou, sur la sécurité des villages frontaliers ou sur la relation avec Moscou risquent de devenir les principaux champs de confrontation.
Enfin, le gouvernement devra répondre à une attente plus sociale. Les élections ont confirmé une orientation stratégique, mais elles n'ont pas effacé les préoccupations quotidiennes : coût de la vie, emploi, inégalités territoriales, situation des familles déplacées du Haut-Karabakh, avenir des zones frontalières et confiance dans les institutions. Pour une partie des électeurs, la paix ne sera acceptable que si elle améliore concrètement la sécurité et les conditions de vie. C'est probablement là que se jouera la solidité du nouveau mandat de Pachinian : non seulement dans les négociations diplomatiques, mais dans sa capacité à transformer une majorité électorale en résultats tangibles à l'intérieur du pays.
Une Arménie entre désarrimage russe et incertitude sécuritaire
Le scrutin confirme aussi l'éloignement progressif de l'Arménie vis-à-vis de la Russie. Cet éloignement n'est pas seulement le produit d'un choix idéologique pro-occidental. Il résulte d'une déception stratégique. Beaucoup d'Arméniens estiment que Moscou n'a pas protégé le pays lors des crises successives avec l'Azerbaïdjan, ni empêché la disparition du Haut-Karabakh arménien en 2023.
Dans ce contexte, le vote pour Pachinian peut être lu comme un soutien à une politique de diversification : plus d'Europe, plus de liens avec Washington, un partenariat renforcé avec la France, et une tentative de réduire la dépendance vis-à-vis de Moscou.
Mais la Russie reste présente. Elle conserve des leviers économiques, énergétiques, médiatiques et politiques. La campagne électorale elle-même a été marquée par des accusations d'ingérence russe et de pressions économiques. Le fait que l'opposition favorable à un rapprochement avec Moscou obtienne un score important montre que la Russie n'est pas sortie du jeu arménien.
L'Arménie se trouve donc dans un entre-deux : elle ne croit plus pleinement à la protection russe, mais ne dispose pas encore d'une architecture de sécurité alternative suffisamment solide. L'Union européenne peut soutenir, observer, financer et accompagner. Elle ne peut pas, pour l'instant, remplacer la Russie comme garantie militaire.
Le scrutin ouvre une phase plus difficile qu'il n'y paraît
La victoire de Nikol Pachinian est institutionnellement nette, mais politiquement plus fragile qu'un simple résultat majoritaire ne le laisse penser. Avec 49,81 % des voix, il reste maître du jeu institutionnel, mais il gouvernera face à une opposition plus structurée, dans une société marquée par la perte du Karabakh et dans un environnement régional toujours instable.
Le prochain test ne sera pas seulement diplomatique. Il sera aussi territorial, social, institutionnel et judiciaire. Le gouvernement devra montrer que sa politique de paix peut améliorer concrètement la sécurité des régions frontalières, ouvrir des perspectives économiques, réduire l'isolement du pays et renforcer la souveraineté arménienne. Sans résultats visibles, le vote du 7 juin pourrait être relu non comme un mandat durable, mais comme une dernière chance accordée à Pachinian.
En Arménie, ces élections n'ont donc pas tranché toutes les questions. Elles ont confirmé une direction : paix négociée, diversification diplomatique, distance accrue avec Moscou. Mais elles ont aussi révélé la fragilité de cette direction. La prochaine phase ne se jouera donc pas uniquement à Bakou, Moscou, Bruxelles ou Washington. Elle se jouera aussi à Erevan, au Parlement, devant les tribunaux, dans les régions frontalières et auprès des familles déplacées du Haut-Karabakh. C'est là que la victoire électorale de Pachinian devra devenir autre chose qu'un mandat politique : une capacité réelle à gouverner un pays encore divisé.









