L’Arménie par ses pierres : Les pierres du communisme

Arts et culture
27.02.2026

Des millénaires d’activité humaine sur la terre d’Arménie ont laissé après eux des pierres en nombre, en masse et en variété. Aujourd’hui, que faire ? Comment s’y reconnaître (ou pas) et quoi y comprendre ? Sous la forme d’une série d’articles, il s’agit de déambuler, de ruines en édifices, pour interroger l’Arménie par ses pierres. Resteront-elles muettes? 

Le Courrier d'Erevan continue sa série d’articles pour raconter, dans le silence des pierres, une autre histoire de l’Arménie. Un épisode chaque vendredi.  Quatrième récit de la série : Les pierres du communisme.

 

Avec les vestiges de la période soviétique en Arménie, que faire ? Détruire, raser, abattre, comme le voisin géorgien, au risque de se couper pour toujours d’une page de son histoire ? Conserver, restaurer, glorifier, comme en Biélorussie ou en Transnistrie, les marques d’une époque qu’on refuse de laisser passer ? A rebours de ces attitudes antagonistes, l’Arménie a fait le choix d’un autre destin pour son patrimoine soviétique : lui laisser, sans trop le mutiler ni l’encadrer, occuper sa place dans l’histoire nationale.

 

Par Marius Heinisch

Garder ce qui peut l’être

La première réalité sous laquelle l’Arménie a envisagé les pierres du communisme a bien sûr été celle de la survie. République socialiste soviétique (RSS) depuis 1922, elle est projetée dans le grand concert des nations indépendantes en 1991, et doit inventer un Etat moderne à partir de ce qu’il y a. Et ce qu’il y a, ce sont, par milliers, des bâtiments construits par le pouvoir soviétique. Immeubles, usines, mairies, ministères, routes, centrale nucléaire, bases militaires… au moment où elles s’achèvent, tout, ou presque, porte en Arménie la marque des sept décennies soviétiques. 

La capitale d’Erevan est l’emblème de la dynamique nationale à l'œuvre dans les premiers temps du soviétisme arménien : avant l’intégration à l’Union, elle comptait, modeste ville provinciale, à peine 70 000 âmes. Au moment de l’indépendance, forte de presque 1,5 million de résidents, elle conjugue toutes les ambiguïtés de la tutelle soviétique. Il y a d’une part l’impossibilité pratique de détruire des bâtiments fonctionnels, pour la population comme pour le nouveau gouvernement. La plupart des khrouchtchevka, immeubles soviétiques construits à partir de 1961 dans une optique d’économie des matériaux, sont encore habités à Erevan, y compris dans le centre-ville. 

 

Derrière des immeubles plus modernes (à droite), les khrouchtchevka

 

Mais il y a plus que la seule commodité. S’y ajoute la réticence symbolique à faire disparaître des ouvrages, non seulement pensés et construits par des têtes et des mains d’Arméniens, mais qui figurent en plus des emblèmes de la nation. Car si son urbanisation à marche forcée est décidée de Moscou, le plan de la ville nouvelle est confié en 1924 à un arménien, Alexandre Tamanian, qui la redessine dans un souci d’y intégrer des éléments traditionnels de l’architecture arménienne, par exemple les pierres en tuf rose. Dans le plan d’Erevan, l’Arménie traditionnelle ne s’efface pas derrière le soviétisme mais y trouve matière à s’incarner. Puisqu’elle n’est pas vécue comme un commandement de la puissance tutélaire, l’architecture soviétique ne fait pas, à l’indépendance retrouvée, l’objet d’un rejet épidermique de la part du nouveau gouvernement.

 

Soviétisme, visage de l’Arménie ?

C’est le cas aussi pour les complexes industriels, comme la fonderie de cuivre d’Alaverdi. Construite par des Grecs pontiques sous l’empire des Tsars au XVIIIe siècle, l’exploitation a pris son essor sous l’impulsion des soviétiques, jusqu’à représenter 13% de la production cuivrière totale dans l’Union dans les années 1980. S’y lisent les destins croisés de l’Arménie et de l’URSS. Un monument aux morts rend hommage aux ouvriers tombés sous les balles allemandes, exaltant dans une même pierre fierté ouvrière et patriotisme soviétique. Mais tous les noms sont arméniens.

 

Le monument en mémoire des ouvriers de la fonderie

 

Si l’activité de la fonderie perdure à la chute de l'Union, son déclin se profile rapidement. L’endroit, pourtant officiellement exploité par le groupe Vallex jusqu’en 2022, donne l’impression d’avoir, et à grand peine, survécu à une catastrophe naturelle, tant son état de délabrement est avancé.

 

La fonderie d’Alaverdi, vue depuis la hauteur du village de Sanahin

 

Son entrée reste interdite aux visiteurs, et l’on devine, à travers les carreaux brisés de ses bâtiments d’usine, de rares ingénieurs, affairés peut-être à sauver ce qui peut l’être. Contacté, le groupe Vallex n’a pas souhaité communiquer d’informations sur l’avenir du site. En effet, l’Arménie indépendante ne peut pas, seule, maintenir le niveau d’activité industrielle que lui permettait son intégration au système soviétique. Ses anciennes gloires, comme l’usine d’Alaverdi, se fondent alors progressivement dans le décor pour composer un paysage post-soviétique. 

 

Depuis, la vie a continué à Alaverdi, mais selon des temporalités différentes. Si le groupe Vallex a ouvert un restaurant moderne au bord de la rivière, il peine à le remplir. Sur l’autre berge en revanche, le linge des habitants prend toujours le soleil aux fenêtres des khrouchtchevka, gouttant sur les Ladas garées en contrebas. Beaucoup des habitants de la ville cultivent des parcelles de jardin partagés, d’où ils tirent une part de leur subsistance. L’Union des Républiques Socialistes Soviétiques y semble donc moins remplacée que simplement… passée, laissant après elle de grandes ruines à un petit pays. Est-ce donc que, pour les Arméniens, les vestiges soviétiques, et qu’importe leurs façades décrépies, contiennent un élément de la fierté nationale - sous un autre temps, mais dans les mêmes lieux, avec les mêmes hommes et les mêmes femmes, nous avons été les artisans de cela

 

Des ruines pour rêver

Il faut bien rappeler qu’avant 1914, sur le territoire que l’on appelle aujourd’hui Arménie, les Arméniens n’étaient qu’à peine majoritaires. C’est l’afflux massif de réfugiés au début des années 1920, fuyant les plateaux de l’Anatolie où ils n’avaient plus que la mort à trouver, conjugué à l’exode des Azéris en direction de l’est, qui configure le paysage ethnique que nous connaissons aujourd’hui. Après la disparition de l’éphémère République (1918-1921), c’est la RSS d’Arménie qui assume la fonction de foyer national, et qui fédère, pour la première fois de son histoire, les composantes rurale et urbaine du peuple arménien, jusqu’à lors dispersées des villes grecques aux rivages de la Caspienne. 

 

Tout au long de son histoire, la RSS d’Arménie ne s’est jamais départie de sa coloration arménienne. Si le pouvoir central a bien sûr essayé, comme ailleurs, de faire pénétrer dans les foyers la culture nouvelle, celle dont l’imposition devait aboutir à la création d’un homo sovieticus défait de ses anciennes appartenances ethniques, elle y est, en Arménie, encore moins parvenu qu’ailleurs.

 

Il a donc fallu, pour les autorités bolchéviques, tirer profit de la volonté arménienne de développer leur terre sous l’impulsion de Moscou, tout en acceptant leur réticence à adopter, au-delà de la simple langue russe que parlent tous les Arméniens, les us et les coutumes soviétiques. Contributrice nette à l’URSS, pourvoyeuse à l’Armée rouge de cinq maréchaux et de nombreux officiers et héros, l’Arménie est aussi cette terre où, dès 1965, éclatent de vastes manifestations populaires pour obtenir le droit de commémorer les dates de l’histoire nationale. Le soviétisme a ainsi été vécu comme un moment de l’histoire arménienne, et non un coup d’arrêt de celle-ci.

A celui qui en douterait, rouler une heure depuis Erevan, atteindre le village d’Orgov, grimper sur ses hauteurs. De là, embrasser du regard les collines pelées sur lesquelles s’étend, d’antennes en bâtiments de recherche, le complexe scientifique abandonné de l’astronome Herouni.

 

Antenne parabolique à l’entrée du site, sur les hauteurs d’Orgov

 

Paris Herouni est l’un de ces Arméniens rendus au Caucase par le génocide. Son père a survécu aux massacres de Hadjin. Lorsque Paris voit le jour à Erevan en 1933, la ville est déjà soviétisée depuis une décennie. Les deux histoires, la soviétique et l’arménienne, ne font alors qu’une pour celui qui étudie la physique à Erevan et obtient à Moscou son diplôme d’ingénieur en 1957.


Paris Herouni

 

Un doctorat et plusieurs années de recherches sur les grands astres, au cours desquelles il participe au programme Spoutnik, lui redonnent le goût de sa terre : il soumet en 1964 à Sergeï Korolev, alors ingénieur en chef du programme spatial de l’URSS, l’idée d’un radio-télescope d’un tout nouveau genre. Pour éviter de perdre en précision de calcul à cause des mouvements dans les antennes ordinaires, pourquoi ne pas enfouir à flanc de colline le gigantesque instrument, comprenant un système de miroir mobile pour permettre la focalisation ? Et pourquoi ne pas choisir, comme flanc, celui d’une colline arménienne ? Herouni met sur pied un Institut en Arménie pour solliciter des fonds, Moscou approuve, et dès 1975, les collines d’Orgov se creusent sous les ordres de l’enfant du pays.

 

Le radio-télescope conçu par Paris Herouni fait 54 mètres de diamètre

 

Le site se visite aujourd’hui sous la forme d’un semi-musée. A l’entrée, un garde somnole dans une guérite, mais n’oublie pas de ponctionner quelques milliers de drams à chaque curieux de passage. Aucun des bâtiments ni des instruments n’a cependant été touché depuis la fin de leur exploitation. Ni rénovées ni rasées, les bâtisses administratives en tuf rose font traverser au visiteur le décor d’une activité scientifique disparue. De l’une à l’autre règne l’épais silence qui envahit les espaces quittés trop brutalement.

 

Le poste de commande

 

Intact, le poste de commande du radio-télescope fait prendre, à travers sa vitre, la pleine mesure de l’immensité des lieux. Peut-être aussi de leur démesure. Fruit d’un chantier colossal comme en attestent les dimensions de l'engin, le radio-télescope n’a véritablement opéré qu’entre 1987 et 1990. Trois années pendant lesquelles il fut vrai de dire que les plus précises mesures des ondes astrales au monde  sont prises en Arménie. Herouni en profite pour formuler des hypothèses audacieuses : les mesures prises par l’appareil d’Orgov, modèle unique au monde, sont pour lui de nature à invalider la théorie du “Big bang”, alors très populaire dans la communauté scientifique suite aux travaux de Stephen Hawking sur le “fond cosmologique diffus”. 

 

Les calculs de Herouni ne reçurent, des dizaines de scientifiques auxquels il les a soumis, aucun démenti formel. L’histoire se chargea pour eux de faire reculer ses travaux.  Car l’URSS disparut et quelques tentatives, faites sans succès, pour réhabiliter l’instrument, la patrimonialisation s’imposa bien vite à l’ouvrage de sa vie, trop coûteux à valoriser pour le nouveau gouvernement.

 

Mais entre-temps, Paris Herouni avait fait une autre découverte. Appliquant ses calculs astronomiques au site préhistorique de Zorats Karer dans le sud du pays, il parvint à lui assigner la datation précise de 5500 av. J.C. en faisant correspondre le plan de l’endroit aux positions des astres dans le ciel de l’époque : Zorats Karer aurait ainsi été, à sept mille ans de distance, un premier instrument de mesure du mouvement des astres. Sept mille ans passés par des habitants de la terre d’Arménie à regarder le ciel, de Zorats Karer à Orgov, et agencer des pierres de façon à y comprendre quelque-chose. 

Sur une telle échelle de temps, l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques n’est pas plus, pas moins, qu’un point. Regardée depuis les pierres qu’elle a laissées sur la terre d’Arménie, on en vient à penser que la grande Union aura donné, à un peuple presque englouti par la mort, un miroir concave où se regarder plus grand qu’il n’était encore.