
À l’occasion de sa première année de mandat à Erevan, Andrea Barbara Baumann, ambassadrice extraordinaire et plénipotentiaire de la Confédération suisse en Arménie, revient sur l’évolution des relations entre les deux pays et les nouvelles perspectives de coopération. Orientation européenne de l’Arménie, Francophonie, Jeux de la Francophonie de 2027, économie, innovation, changement climatique, diplomatie et processus de paix : dans cet entretien, la diplomate suisse souligne la volonté de Berne de renforcer son partenariat avec Erevan et de soutenir les réformes engagées par l’Arménie.
Propos recueillis par Francesco Radicioli Chini
Le Courrier d’Erevan (CE) : Les élections législatives du 7 juin ont confirmé l’orientation européenne de l’Arménie. Comment la Suisse, qui n’est pas membre de l’Union européenne mais partage avec elle un certain nombre de valeurs, perçoit-elle cette évolution ? Quelles implications peut-elle avoir pour les relations entre Berne et Erevan ?
Andrea Barbara Baumann (A.B.B.) : Le cœur du mandat de l’ambassade de Suisse en Arménie est le renforcement des relations bilatérales entre nos deux pays. Dans ce cadre, nous suivons naturellement de près l’évolution des priorités de la politique étrangère arménienne, ainsi que les développements internes, afin d’identifier les possibilités de coopération et les besoins auxquels nous pouvons répondre.
Les Arméniennes et les Arméniens ont fait leur choix dans le cadre d’un processus démocratique important. Nous continuerons à travailler en partenariat avec les autorités et la population arméniennes, notamment dans le cadre du soutien aux réformes démocratiques en cours.
Nous considérons positivement la volonté politique de poursuivre sur cette voie. L’État de droit, les droits humains et la lutte contre la corruption constituent également pour la Suisse des priorités importantes. Nous avons par ailleurs noté la volonté du gouvernement arménien de diversifier ses relations extérieures et commerciales. Nous sommes donc ouverts à renforcer la coopération et les échanges partout où existent des intérêts mutuels.
CE : La Suisse et l’Arménie sont toutes deux membres de l’Organisation internationale de la Francophonie. La Francophonie peut-elle constituer un espace privilégié de dialogue et un vecteur concret de coopération entre les deux pays ?
A.B.B. : La Suisse est un pays plurilingue et le français occupe une place importante dans notre pays. Cette année, nous célébrons d’ailleurs les trente ans de l’adhésion de la Suisse à l’Organisation internationale de la Francophonie.
Sur le plan international, la Francophonie constitue pour nous un vecteur important de coopération autour de valeurs et d’intérêts communs : le pluralisme linguistique et culturel, la démocratie, les droits de l’homme ou encore le développement durable. Ces valeurs constituent un cadre particulièrement pertinent pour approfondir la coopération entre Berne et Erevan.
Les prochains Jeux de la Francophonie, qui se tiendront en Arménie l’été prochain, représentent à cet égard une occasion exceptionnelle. La Suisse y enverra une délégation nombreuse et jeune, qui participera aussi bien aux épreuves sportives qu’aux activités culturelles. Nous sommes très reconnaissants à l’Arménie d’avoir accepté d’accueillir cet événement majeur et de tout le travail préparatoire qu’elle accomplit.
Nous souhaitons contribuer à la réussite de ces Jeux et y voyons également une formidable opportunité de renforcer les liens entre nos deux pays. La Francophonie peut par ailleurs devenir un cadre de coopération dans un domaine qui prend une importance croissante : le numérique. La préservation de la diversité linguistique et culturelle dans l’espace numérique constitue un enjeu important pour l’ensemble de la communauté francophone.
Avec la Genève internationale, la Suisse dispose d’une plateforme qui réunit non seulement les gouvernements, mais également les acteurs privés, les organisations internationales et la société civile. Nous disposons aussi à Genève d’un centre de ressources numériques de l’OIF, créé sous l’impulsion de la Suisse, qui vise à mieux appréhender les enjeux liés à la gouvernance numérique et à l’intelligence artificielle.
Il serait donc intéressant de renforcer la capacité de la Francophonie à contribuer à ces discussions. L’Arménie joue elle-même un rôle de plus en plus important dans le domaine numérique, avec des développements particulièrement dynamiques ces derniers mois. Pourquoi ne pas faire de la Francophonie un vecteur supplémentaire de coopération dans ce secteur ?
Le prochain sommet consacré au numérique et à l’intelligence artificielle, qui se tiendra à Genève les 21 et 22 juin 2027, constituera d’ailleurs un rendez-vous important à nos yeux et pourrait également offrir une occasion de poursuivre ces échanges .
CE : Au-delà de la Francophonie, quelles sont les principales perspectives de coopération qui s’ouvrent entre la Suisse et l’Arménie dans les prochaines années, notamment dans les domaines économique, culturel et diplomatique ?
A.B.B. : Mon arrivée en Arménie a coïncidé avec une période de développements très importants dans le pays et dans l’ensemble du Caucase du Sud, qui ouvrent une voie vers davantage de paix et de stabilité régionale. Il est important d’en tenir compte, notamment dans un contexte international marqué par la polarisation et les tensions. Nous observons ici une trajectoire positive, qui crée également des possibilités de renforcer la coopération.
La Suisse est un partenaire fiable pour l’Arménie, notamment par le biais de son important programme de coopération internationale. Dans ce cadre, son action vise principalement à permettre aux populations de bénéficier d’un développement économique et social durable et inclusif, tout en soutenant les institutions publiques démocratiques, la sécurité humaine et la paix dans la région. Une attention est également portée aux populations les plus vulnérables.
Nous continuons également à soutenir les réformes engagées en Arménie et bénéficions d’une excellente coopération avec les autorités à différents niveaux.
La dynamique des rencontres de haut niveau est elle aussi très positive. Cette année, le ministre arménien des Affaires étrangères s’est rendu à Berne pour inaugurer la nouvelle ambassade d’Arménie. L’ouverture d’une ambassade à Berne contribuera à renforcer nos relations.
Le président de la Confédération suisse, Guy Parmelin, s’est également rendu en Arménie au mois de mai à l’occasion du sommet de la Communauté politique européenne. D’autres rencontres de haut niveau sont prévues, notamment dans le cadre de la présidence suisse de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), à l’occasion de laquelle le ministre des affaires étrangères Ignazio Cassis se rendra également à Erevan.
Sur le plan diplomatique, nous constatons donc une dynamique très positive.
Il existe également de nombreuses possibilités dans des domaines que vous n’avez pas mentionnés, notamment l’innovation et la recherche, qui font partie de l’ADN de la Suisse. Je constate un intérêt croissant de la part de l’Arménie pour développer des collaborations avec des acteurs suisses.
Une autre caractéristique commune m’a particulièrement frappée depuis mon arrivée : la Suisse et l’Arménie sont deux pays montagneux confrontés à certains défis similaires. C’est notamment le cas de la résilience climatique et des effets du changement climatique dans les régions montagneuses. La recherche et l’innovation peuvent permettre de développer des solutions utiles aux deux pays. La COP17 consacrée à la biodiversité devrait d’ailleurs accorder une attention accrue à ces questions.
Nous avons récemment organisé à Zurich un forum économique avec le soutien de Switzerland Global Enterprise et de la Chambre de commerce bilatérale arméno-suisse. J’ai eu le plaisir d’y participer avec S.E. Mme Hasmik Tolmajian, ambassadrice d’Arménie en Suisse. Cette rencontre a permis de mettre en lumière les opportunités offertes aux acteurs économiques et notamment aux investisseurs par les évolutions récentes en Arménie et dans la région.
Nous continuerons à soutenir les échanges entre les acteurs privés et les milieux intéressés des deux pays, qu’il s’agisse d’investissements, de relations économiques, de recherche ou d’innovation.
La culture constitue également un domaine essentiel. Elle ne relève pas toujours directement de l’action de l’État, car les acteurs culturels des deux pays développent eux-mêmes des relations et des projets. L’ambassade contribue néanmoins à soutenir ce réseau. Il est particulièrement réjouissant de constater l’intérêt existant dans des domaines aussi variés que la musique classique et contemporaine, le jazz, les arts ou le théâtre.
CE : La coopération humanitaire et le droit international occupent une place centrale dans la tradition diplomatique suisse. Quelle expertise la Suisse peut-elle mettre au service des efforts de l’Arménie pour consolider la paix dans la région ?
A.B.B. : La Suisse salue les mesures prises par l’Arménie et l’Azerbaïdjan pour normaliser leurs relations et faire de la paix une réalité pour leurs populations.
Dans ce contexte, la Suisse a toujours souligné sa disponibilité à apporter son expertise dans les processus de paix. Nous sommes prêts à offrir notre assistance là où elle peut être utile, et là où elle est souhaitée par les parties concernées.
Le droit international constitue également un élément fondamental de la politique extérieure suisse. Il offre un cadre de coopération non seulement bilatéral, mais également multilatéral, notamment au sein des Nations unies et du Conseil de l’Europe.
Un exemple récent est l’initiative mondiale lancée par le Comité international de la Croix-Rouge visant à renouveler le soutien politique au droit international humanitaire. La Suisse et l’Arménie font toutes deux partie de cette initiative.
Vous avez également évoqué la tradition humanitaire de la Suisse. La solidarité a, en quelque sorte, constitué le point de départ de notre engagement en Arménie. L’aide apportée après le terrible séisme de 1988 a marqué le début de l’engagement suisse dans le pays, avant même l’établissement de relations diplomatiques entre nos deux États.
Cet engagement humanitaire s’est poursuivi au fil des années et demeure aujourd’hui une composante essentielle de notre partenariat avec l’Arménie.
CE : La Suisse et l’Arménie entretiennent des relations diplomatiques depuis plus de trois décennies. La présence d’une importante diaspora arménienne en Suisse a également contribué à rapprocher les deux sociétés. Comment ces relations ont-elles évolué au cours des dernières décennies ? Peut-on identifier un événement qui aurait particulièrement marqué leur histoire ?
A.B.B. : L’année prochaine, nous célébrerons le 35ᵉ anniversaire de l’établissement de nos relations diplomatiques. Celles-ci se sont considérablement intensifiées au cours des dernières décennies et couvrent aujourd’hui de nombreux domaines.
Cette année, nous avons également célébré les quinze ans de l’ouverture de l’ambassade de Suisse en Arménie. Avant cela, la Suisse était représentée depuis son ambassade à Tbilissi et entretenait un bureau de coopération en Arménie.
La cérémonie organisée à cette occasion a réuni un public très divers : des représentants des autorités, des membres de la communauté suisse, des acteurs du secteur culturel ainsi que des membres de la diaspora arménienne en Suisse. Cette diversité reflète les nombreux liens de coopération et d’amitié qui existent entre nos deux pays.
L’ambassade n’est évidemment pas la seule à créer ces liens. Les personnes elles-mêmes jouent un rôle essentiel à travers leurs échanges directs. Vous avez mentionné la diaspora arménienne, et il est vrai que celle-ci a contribué au développement des relations entre les deux peuples. Elle constitue aujourd’hui l’un des piliers de nos relations bilatérales.
La célébration des quinze ans de l’ambassade s’inscrivait également dans le cadre de la Saison de la Francophonie en Arménie. Cela a permis de mettre en avant des valeurs qui nous sont communes : la solidarité, la paix et la culture.
Votre question sur l’événement qui aurait le plus marqué nos relations est intéressante, car elle m’a fait réfléchir. Je dirais finalement que nos relations se caractérisent davantage par la continuité, la durée et la fiabilité que par un événement unique.
Cette présence dans la durée permet également de développer de nouvelles opportunités. C’est une force pour nos deux pays.
Notre réseau de partenaires est très diversifié : autorités, société civile, organisations multilatérales et organisations arméniennes qui participent à la mise en œuvre de nos projets.
La Suisse a également été aux côtés de l’Arménie dans plusieurs moments difficiles. Je pense notamment à l’assistance humanitaire apportée en 2023 aux réfugiés du Haut-Karabakh et au soutien à leur intégration socio-économique par la suite. En 2024, lorsque des inondations ont frappé l’Arménie, la Suisse a également répondu par une action humanitaire directe.
Il serait donc difficile de retenir un seul événement comme symbole de nos relations. C’est précisément leur continuité qui me paraît constituer leur principale force.
CE : C’est aussi l’un des effets bénéfiques de la « paradiplomatie », lorsque des acteurs non gouvernementaux contribuent, aux côtés des institutions, à approfondir les relations entre deux pays.
A.B.B. : Oui. Je pense qu’il existe de nombreuses synergies, même si chacun joue un rôle différent. Nous ne fonctionnons évidemment pas de la même manière qu’une association privée, qu’un acteur économique ou qu’une autre organisation qui contribue à créer des liens entre les deux pays.
Mais ces différents acteurs peuvent se compléter. Lorsque chacun mobilise ses forces, ses réseaux et ses moyens, cela permet de créer des synergies importantes.
CE : Vous êtes en poste à Erevan depuis un an. Quel bilan personnel et professionnel tirez-vous de cette première année en Arménie ?
A.B.B. : Le bilan est très positif. J’ai été véritablement très bien accueillie en Arménie, aussi bien par les autorités, de manière très professionnelle et chaleureuse, que par la population.
J’ai déjà eu de nombreuses occasions de découvrir cette fameuse hospitalité arménienne et l’ouverture des gens, leur curiosité à l’égard de la Suisse et leur volonté d’en savoir davantage sur mon pays. En même temps, ils m’ont permis de mieux connaître mon pays d’accueil.
J’ai eu l’occasion de voyager dans presque toutes les régions d’Arménie. Il reste encore quelques endroits que je n’ai pas pu visiter, mais j’ai beaucoup apprécié de découvrir la diversité du pays, aussi bien en termes de paysages et de régions que de défis auxquels les populations sont confrontées.
Cette première année a également été très riche en rencontres avec des personnalités arméniennes, suisses ou helvético-arméniennes qui contribuent à créer des ponts entre nos deux pays, que ce soit à travers des liens familiaux, la recherche, les échanges universitaires ou différents projets.
L’année a aussi été marquée par plusieurs événements de haut niveau. J’ai déjà mentionné la visite du président de la Confédération suisse.. Nous avons également tenu nos consultations politiques annuelles en Arménie , qui ont été menées par le secrétaire d’État adjoint du Département fédéral des affaires étrangères. Nous avons en outre accueilli plusieurs visites de travail, qui témoignent de l’intérêt porté à l’Arménie à Berne.
Je constate également avec beaucoup de satisfaction l’intérêt manifesté par différentes institutions arméniennes pour la Suisse et pour l’expertise que notre pays peut apporter.
J’ai moi-même fait de nombreuses découvertes intéressantes en Arménie. Il serait difficile d’en citer certaines sans risquer d’en oublier d’autres !
Et de nouveaux rendez-vous importants nous attendent, notamment la COP17 sur la biodiversité qui aura lieu en Arménie en octobre.
Enfin, ce bilan positif est aussi dû à l’excellente équipe avec laquelle je travaille à l’ambassade et aux très bonnes relations que j’entretiens avec les autorités arméniennes. Je pense également à mon homologue en Suisse , avec laquelle j’ai de très bons contacts. Tous ces éléments rendent notre travail à la fois agréable et productif.
CE : Madame l’Ambassadrice, Le Courrier d’Erevan vous remercie pour cet entretien et pour le temps que vous nous avez accordé. Nous vous souhaitons une excellente continuation dans votre mission en Arménie.
A.B.B. : Je vous remercie et vous souhaite également beaucoup de succès dans le travail que vous accomplissez ici.










