
À l'approche des élections législatives arméniennes prévues dans moins d'un mois, l'orientation de la politique étrangère figure au cœur des campagnes. Tandis que le parti Contrat civil confirme son ancrage progressif vers l'Union européenne, les relations entre Erevan et Moscou traversent une zone de turbulences inédite. La tenue du sommet de la Communauté politique européenne (CPE) et du sommet Arménie-UE à Erevan, en mai, a profondément irrité le Kremlin, qui ne dissimule plus son impatience face au rapprochement progressif de l'Arménie avec Bruxelles. Pour Moscou, le constat est simple et sans appel : l'appartenance simultanée à l'Union économique eurasiatique (UEE) et à l'Union européenne constitue une incompatibilité non seulement économique, mais surtout politique. Chaque pas vers l'ouest est donc sanctionné.
Par Gabrielle Delorme
Le tournant vers l'Union européenne
Ce virage occidental n'est pourtant pas nouveau. Dès 2018, lors de la Révolution de velours qui le porte au pouvoir, Nikol Pachinian amorce un désenclavement progressif de l'axe russo-arménien. Sans pour autant afficher une ambition formelle d'adhésion à l'UE, son gouvernement théorise ce qu'il appelle une « politique étrangère équilibrée », le multi-alignement, qui vise à diversifier les partenariats stratégiques d'Erevan sans rompre frontalement avec Moscou.
Ce rééquilibrage s'accélère toutefois lors des guerres du Haut-Karabakh en 2020 et 2022, lorsque l'incursion azerbaïdjanaise sur le territoire arménien révèle au grand jour ce que le gouvernement arménien perçoit comme un abandon : le silence et l'inaction de la Russie, censée pourtant garantir la sécurité de ses alliés dans le cadre de l'Organisation du traité de sécurité collective (OTSC). Cette désillusion sécuritaire constitue le véritable tournant. Par la suite, Erevan suspend sa participation aux activités de l'OTSC et intensifie ses contacts avec les institutions européennes.
C'est dans ce contexte de transition que les relations arméno-russes s'enveniment progressivement. À l'approche des législatives, où le parti au pouvoir renforce publiquement son orientation européenne, les pressions de Moscou se font de plus en plus explicites, et de plus en plus coûteuses.
L'étau économique russe se resserre
Depuis la rencontre tendue du 2 avril 2026 à Moscou entre Vladimir Poutine et le Premier ministre Nikol Pachinian, au cœur de laquelle a figuré précisément la question de l'incompatibilité des deux mandats, les sanctions économiques russes se sont multipliées à un rythme soutenu.
Sur le front agroalimentaire, Moscou a rouvert le dossier de la contamination présumée de l'eau de Jermuk en 2024, prétexte à la suspension de l'importation de 2,5 millions de bouteilles en mi-avril 2026. Dans les semaines suivantes, deux nouvelles vagues de restrictions ont visé quelque 1,4 million de bouteilles supplémentaires, officiellement pour « violation des exigences obligatoires ».
Sur le front commercial, le 1er mai, les deux géants russes de l'e-commerce - Wildberries et Ozon - ont suspendu la vente de produits arméniens sur leurs plateformes. Ozon a invoqué des « difficultés temporaires de livraison » liées à des changements dans les procédures de dédouanement ; Wildberries a précisé que de nouvelles exigences douanières étaient entrées en vigueur le 20 avril 2026. De plus, à compter du 22 mai, l'agence russe Rosselkhoznadzor a instauré des restrictions temporaires sur les importations de produits floraux en provenance d'Arménie.
Ces mesures interviennent dans un contexte économique où la dépendance arménienne vis-à-vis de la Russie reste considérable. Le secrétaire du Conseil de sécurité de la Fédération de Russie l'a rappelé sans détour : « La coopération avec la Russie est le principal moteur de la croissance de l'économie arménienne », soulignant que le PIB arménien a progressé de près de 40 % entre 2022 et 2025, et que la Russie représente 36 % du commerce total du pays. Un rappel qui ressemble davantage à un avertissement qu'à un compliment.
A cela s'ajoute la récente interdiction d'importation du brandy arménien produit par trois marques différentes.
Poutine appelle au "divorce" ; Pachinian recule
Face à la dynamique du double sommet d'Erevan, le Kremlin n'a pas tardé à formuler ses exigences. Moscou a réclamé réparation pour les propos « anti-russes » tenus par le président ukrainien Zelensky lors de son intervention à la CPE, et presse l'Arménie de choisir, au plus vite, entre l'UE et l'UEE, suggérant même l'organisation d'un référendum à cet effet. Vladimir Poutine, lui, propose un « divorce amical ».
Mais Pachinian ne l'entend pas de cette oreille. Le Premier ministre arménien refuse le schéma binaire imposé par Moscou et s'emploie à naviguer entre les deux puissances - la Russie et l’UEE d’un côté et l’Union européenne de l’autre - sans rompre avec aucune. Significatif à cet égard : s'il a annoncé ne pas participer au prochain sommet de l'UEE prévu les 27 et 28 mai au Kazakhstan, il a néanmoins affirmé qu'il n'existait pas de nécessité absolue de quitter cette organisation.
Son ministre des Affaires étrangères, Ararat Mirzoyan, a confirmé cette ligne lors d'une conférence de presse conjointe avec son homologue lituanien le 19 mai 2026 : l'Arménie n'a pas l'intention de rompre ses liens avec ses partenaires internationaux, Russie comprise. Erevan entend maintenir un « dialogue pragmatique » préservant ses liens économiques, politiques et humanitaires avec Moscou.
Ingérence électorale : le "réseau Matriochka"
Les pressions russes dépassent désormais le seul cadre des sanctions économiques pour prendre la forme d'une ingérence électorale caractérisée, soit la tentative d'un État étranger de manipuler ou de perturber le déroulement d'un scrutin afin d'y imposer ses préférences. Une vaste campagne de désinformation pro-russe vise l'Arménie à l'approche des élections législatives du 7 juin. Au total, selon Euronews, 343 vidéos truquées ont été publiées début mai, ce qui a amené des analystes à décrire cette opération comme l'une des plus vastes de ces dernières années, juste derrière la campagne observée lors des élections moldaves de 2025.
Selon les chercheurs, l'opération aurait débuté début mars dans le cadre du réseau “Matriochka”, une campagne de désinformation pro-Kremlin recourant activement aux outils d'intelligence artificielle. Ainsi, le 11 mai, une vidéo affirmait que le porte-parole de Pachinian avait confirmé la présence d'instructeurs de l'OTAN en Arménie, et qu'après les législatives, son gouvernement « provoquerait un conflit militaire avec la Russie ». Le collectif Antibot4Navalny, spécialisé dans l'étude des réseaux de bots, affirme par ailleurs avoir identifié plus d'une dizaine de fausses vidéos mettant en scène Nikol Pachinian et le président français Emmanuel Macron concluant un “accord secret”.
Selon la chercheuse Ella Murray pour Euronews, « Les campagnes russes ciblent l’Arménie pour les mêmes raisons pour lesquelles elles sont intervenues dans les élections en Moldavie et en Hongrie. ». « Elles veulent discréditer les candidats pro-occidentaux et réaffirmer leur influence régionale. »
L'arme du gaz, menace en suspens
Parallèlement à cette guerre informationnelle, Moscou dispose d'un levier autrement plus concret : le gaz. L'Arménie dépend de la Russie pour 88 % de ses approvisionnements en gaz naturel, Gazprom gérant à la fois le réseau national de distribution et le gazoduc Iran-Arménie. Lors des pourparlers du 1er avril à Moscou, Poutine a rappelé que les prix du gaz en Europe atteignent actuellement plus de 600 dollars les mille mètres cubes, tandis que la Russie vend son gaz à l'Arménie à seulement 177,5 dollars (cependant, le prix auquel le consommateur final l'achète avoisine les 400 dollars USA). Le message est transparent : ce tarif préférentiel est un privilège qui peut être levé. Cette menace s'est répercutée jusqu'au sein du débat électoral arménien et elle fait elle-même campagne.
Dans un calendrier politique déjà sous tension, avec des législatives prévues le 7 juin, chaque signal envoyé par Moscou, qu'il prenne la forme d'une sanction commerciale, d'une vidéo truquée ou d'une menace tarifaire sur le gaz, résonne comme une pression supplémentaire sur un gouvernement Pachinian qui joue, plus que jamais, un équilibre périlleux entre la Russie et l'Union européenne.









