Le soleil se lève sur le futur jardin du Matenadaran

Արվեստ և մշակույթ
20.03.2026

L’Institut de Recherche des Manuscrits Anciens et son musée sont entourés d’1,5 hectare d’espace naturel aujourd’hui à l’abandon – qui jadis fut l’objet d’une reforestation pendant la période soviétique. À l’aune de la COP17 et du développement ininterrompu de la capitale arménienne depuis un siècle, la transformation de cette jachère en jardin fut lancée fin 2025, dans un projet de co-création dirigé par AHA collective et initié par Armenia Tree Project et le Matenadaran.

L’occasion de rendre à Erevan une partie de la nature qui la caractérisait autrefois, et de mettre en valeur le musée dans un écrin de verdure. Le processus de co-création ainsi que les trois visions paysagères du futur jardin du Matenadaran ont été présentés à Erevan dans le cadre de l’exposition « Le soleil se lève ».  

 

Par Camille Ramecourt

La défaite des espaces verts originels face à une urbanisation erratique

Au XVIIe siècle, un voyageur français, Jean Chardin, avait lié dans la gravure, vergers, jardins et terrasses, s’entremêlant à Erevan et la bordant. Grand bien lui en prit, aujourd’hui ne demeurant plus de ce passé vert que les noms des arrondissements Aygedzor et Aygestan de la capitale, “aygi” signifiant “jardin” en arménien.

Lors du renouvellement urbain d’Erevan accompagnant l’intégration de l’Arménie à l’URSS, un plan conservant ville et jardin indissociables fut établi par l’architecte Alexandre Tamanyan, mais il ne fut pas appliqué. S’ensuivit une urbanisation peu organisée car devant rapide, Erevan étant passée du statut de ville de 30 000 habitants, à celui de capitale de la Première République d’Arménie en 1918, puis de celle de la RSS d’Arménie, et dépassera le million d’habitants moins de 70 ans plus tard. 

 

Le jardin du Matenadaran échappa à cette artificialisation des sols, et agit aujourd’hui comme le chaînon manquant entre le visage boisé, fleuri et en terrasse d’Erevan d’il y a 100 ans et celui d’une capitale internationale d’aujourd’hui. 

 

Témoin des évolutions de la cité, AHA collective le voit comme “le site pouvant unir l’héritage des architectes et urbanistes d’Erevan, Alexander Tamanyan (1878–1936), Mikayel Mazmanian (1899–1971), Artsvin Grigoryan (1935–2012), et Mark Grigoryan (1900–1978), l’architecte du Matenadaran, en positionnant le jardin non pas comme décor, mais comme un élément fondateur de l’urbanisme et de l’identité civique”. 

 

Erevan veut cultiver son jardin, pour son histoire et ses habitants

En plus du liant mémoriel du site, le Matenadaran peut également servir aux Erevanais pour les vertus de son jardin. Erevan offre une moyenne de 8,3 m² d’espace vert pour chacun de ses habitants, soit un chiffre inférieur aux 9 m² préconisés par l’Organisation mondiale de la Santé. La localisation dans le centre-ville du jardin est d’autant plus cruciale que la qualité de l’air d’Erevan est fortement dégradée. En plus de la santé physique, les bienfaits de la nature sur la santé mentale sont prouvés, d’où le souhait d’AHA collective d’en faire un espace co-créé par des artistes, architectes, urbanistes, écologistes, des botanistes, chercheurs du Matenadaran et les résidents du quartier. 

La journée de co-création consacrée au futur jardin du Matenadaran s’est tenue le 22 novembre 2025. L’atelier s’est articulé autour de 5 thématiques abordant les dimensions sociales, culturelles, urbaines et botaniques du projet, ainsi que les questions de conception et de design du jardin. Les participants ont ainsi travaillé à la définition de valeurs communes, à l’exploration de l’essence du jardin, à la lecture sensible du site, ainsi qu’à la réflexion sur les plantes, leur cycle de vie et leur résonance avec le musée et sa riche collection de manuscrits. La dernière session a permis de rassembler l’ensemble des idées formulées au cours de l’atelier afin de faire émerger, pour chacun des six groupes, une approche paysagère propre.

 

A la suite de la journée de co-création, l’équipe d’AHA collective a fait une analyse des résultats des 6 groupes et a développé trois visions, présentées au public dans l’exposition du Matenadaran. 

 

Avec les discussions sur la préservation de la biodiversité, des plus diverses en Arménie, et l’accueil de la COP 17 éponyme cette année, ainsi que l’enjeu de la préservation des ressources en eau, richesse nationale du pays, la facette environnementale importe beaucoup dans le projet. Les agronomes et botanistes de l’Armenia Tree Project ont déjà réalisé une sélection d’essences, endémiques à Erevan, à la région, mais aussi en provenance de l’international, en cohérence avec le projet. Des systèmes de récupération et d’irrigation à partir d’eau de pluie sont pensés. L’idée serait également pour le jardin de devenir un verger non pas conservatoire mais éducatif, pour enseigner au public le cycle de vie des plantes, des graines, les techniques de récolte et de conservation des fruits, au sens général. 

 

Ces aspects se retrouvent dans les trois futurs jardins imaginés et soumis au vote du public ; un verger arménien, un vignoble urbain et un jardin contemplatif. Un arbre de vie, au cœur de la symbolique arménienne, pourrait voir le jour également au cœur de l’espace vert, comme un jardin des Manuscrits pourrait ceindre l’histoire avec la nature, en cultivant des plantes médicinales et pigments naturels issus des recherches menées au Matenadaran. 

 

Des arbres fruitiers, comme des sempervirents, des arbres décoratifs et odorants formeront le jardin d’ici 3 à 5 ans -selon l’échéancier du projet- pour offrir aux visiteurs une expérience olfactive et visuelle, aux habitants un nouveau poumon vert, à la biodiversité de nouvelles ressources pour se réapproprier une partie de leur habitat, et aux Arméniens un lieu où côtoyer leur mémoire écrite, de plus près.