Sylva Kaputikyan : une plume arménienne

Հասարակություն
03.04.2026

À l’occasion du Mois de la Femme en Arménie, célébré du 8 mars au 7 avril, nous vous proposons une série d’articles consacrée aux femmes arméniennes qui, à travers les siècles, ont marqué l’histoire par leur courage, leur intelligence et leur engagement. Des reines qui ont façonné les destinées du royaume aux femmes de résistance qui ont défendu leur peuple dans les moments les plus sombres, en passant par les scientifiques, les artistes et les pionnières de nombreux domaines, ces portraits retracent une histoire souvent méconnue mais essentielle. Cette série est une invitation à redécouvrir ces figures marquantes et à rendre hommage à leur héritage vivant. 

Sylva Kaputikyan est considérée comme “la poétesse de tous les Arméniens” et pour cause : elle fut pendant longtemps l’une des rares -sinon la seule- écrivaine présente dans les manuels arménien d’histoire, ou dans les curriculum de littérature arménienne. Née à Erevan dans une famille ayant fui l’Arménie Occidentale, sa vie toute entière tourne autour de l’identité arménienne, et est marquée par l’engagement fort et constant de celle qui utilisera sans cesse sa plume pour soutenir les causes qui lui tiennent à cœur. 

 

Par Camille Ramecourt

Une vie passée à écrire

Sylva Kaputikyan naît le 20 janvier 1919 à Erevan, après que sa famille ait émigré de Van. Son père, engagé politique, enseignant et éditeur, décède peu après sa naissance, et elle grandit avec sa grand-mère et sa mère, qui fait vivre le ménage en travaillant comme comptable à Erevan. L’enfance de Sylva se passe dans un contexte difficile, à la suite de l’émigration, des guerres, et pendant la (re)création d’un État arménien, à partir de peu d’autre chose que de volonté seule.  

Malgré le contexte gris dans lequel elle grandit, la jeune fille est très portée sur les arts. Elle dessine, coud, écrit, et son talent est rapidement reconnu. Elle écrit son premier poème à 13 ans, le publie en 1933 et son premier recueil en 1945. Entre-temps, elle obtient son diplôme de philologie à l’Université d’État d’Érevan avant de terminer ses études à l’Institut supérieur de littérature de Moscou, en 1950.

Sylva Kaputikyan est une écrivaine multifacette et prolixe, dont la totalité de l’oeuvre n’est pas encore accessible à tous à ce jour : dans sa traduction de 1981 (soit encore plus de 30 ans avant le décès de la poétesse), Alice Obadashian recensait déjà plus de 500 chants lyriques à son nom, et offrait la première version traduite en anglais de nombreux poèmes. 

En plus de la poésie, Sylva Kaputikyan écrivit également une quarantaine de livres pour enfants, avant de se tourner à la fin de sa vie vers le journalisme. Toujours à l’ouvrage, sa plume fut sa plus grande arme pour la défense de ses idées politiques. Son thème de prédilection était l’identité arménienne, thème qui transparaissait même dans ses poèmes d’amour, et elle fut toujours engagée pour cette idée ainsi que pour son pays.

 

Une plume politique

Dans les années 40, Sylva Kaputikyan prend sa carte au Parti Communiste, et commence une vie en ligne de crête, entre attachement à la nation arménienne et appartenance à l’Union soviétique. 

En 1941, elle rejoint l’Union des écrivains d’Arménie, structure soviétique, et recevra par la suite le prix Staline (devenu prix d’État de l’URSS) en 1952 pour son recueil de poèmes “Mes proches” (Իմ հարազատները), puis celui de la RSS d’Arménie. Elle recevra aussi l’Ordre de l’Insigne d’honneur, de l’Amitié des peuples, du Drapeau rouge du Travail et de la révolution d’Octobre, et sera décorée de “Travailleur culturel” par les RSS d’Arménie et de Géorgie.

Mais tous ses honneurs ne furent pas acquis au travers d’une acceptation sans bornes des politiques soviétiques, ni d’une autocensure à leur égard. Sylva Kaputikyan critiquera le fait que les familles arméniennes se sentent obligées de mettre leurs enfants dans les écoles russophones pour leur assurer un meilleur avenir, et s’exposa même comme critique de l’expansion de la culture et de la langue russe en Arménie, en prenant position dans le journal Pravda. 

Mais sa critique ne se bornait ni à la culture, Sylva Kaputikyan étant également fervente militante anti-nucléaire, ni à l’URSS, ayant pris régulièrement parti après l’indépendance contre les dérives des nouveaux gouvernants. Elle critiquait le climat de violence qui régnait dans les tumultes post-URSS, signant et rédigeant des lettres ouvertes en opposition au Président, demandant publiquement sa démission, et ayant même rendu la médaille de Mesrop Mashtots qu’elle avait reçue de lui en 1999. 

Cette kyrielle d'engagements, touchant des domaines et des époques multiples, est à lire au travers du motif qui ne l’a jamais quitté : protéger l’héritage et le futur de la culture arménienne. 

 

Engagée pour l’Arménie

Sylva Kaputikyan fut l’une des grandes artisanes de la cause arménienne au sein de l’URSS. Le 24 avril 1965 à Erevan, une cérémonie officielle et feutrée était organisée par les autorités arméno-soviétiques pour la commémoration des 50 ans du génocide arménien. Pendant ce temps, Sylva Kaputikyan et Paruyr Sevak dirigeaient des rassemblements populaires et illégaux dans la capitale, qui poussèrent le gouvernement central à approuver la demande de bâtir un mémorial pour les victimes.

Les futurs dirigeants du mouvement du Haut-Karabagh participaient également à ces manifestations, et Sylva Kaputikyan agitait avec eux dans un premier comité, qui n’avait pour seule et unique demande le rattachement du territoire à la RSS d’Arménie.

Elle-même issue de réfugiés du génocide, elle alla dans les années 60-70 à la rencontre de la diaspora, du Moyen-Orient, d’Amérique du Nord, et d’Europe et d’Amérique latine, récits qu’elle consigna dans 3 livres, encrivant la vie et l’histoire de ces communautés dans la grande histoire arménienne, dont elle a passé sa vie à écrire un chapitre. 

Sylva Kaputikyan n’a eu de cesse de renouveler son travail, poème, contes, journalisme, toujours pour servir ses idées. D’Arménie, elle connaitra le pays perdu de ses parents, la République Socialiste Soviétique d’Arménie, verra les diasporas et les débuts de la République d’Arménie, et, sans égard à sa forme et ses gouvernants, elle y restera toujours fidèle. 

Sylva Kaputikyan est décédée en 2006, et repose au Panthéon Komitas d’Erevan. Ses anniversaires sont régulièrement marqués de célébrations officielles, et son poème le plus populaire, l’ayant fait connaître à l’international, « Message à mon fils » (ԽՈՍՔ ԻՄ ՈՐԴՈՒՆ), est encore aujourd’hui appris dans les écoles et se termine ainsi : 

Ouvre tes lèvres, parle mon trésor, 

Gazouille bien fort, mon amour, 

Que rajeunisse entre tes lèvres

Notre vieille langue arménienne...

 

Garde-la noble et pure

Comme la sainte neige de l’Ararat 

Garde-la près de ton cœur, 

Comme les cendres de tes aïeux, 

Et du choc noir des ennemis, 

Défends-toi avec son bouclier, 

Comme tu défends ta mère,

Si l’on tire l’épée sur elle.

 

Et veille, mon fils, où que tu sois,

Ou que tu ailles sous cette lune, 

Même si tu oublies ta mère,

A ne pas oublier ta langue maternelle.

 

Traduction : Louise Kiffer