Visite d’Ilham Aliev en Géorgie : qui sont les nouveaux maîtres du Caucase ?

Տարածաշրջան
28.05.2026

D’abord entre la Géorgie et l’Azerbaïdjan le 26 mai dernier ; peut-être entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan dans un futur proche : une à une, les dernières frontières fermées entre les Républiques du Sud-Caucase s’ouvrent au fret comme aux passagers. Ces ouvertures en cascade donnent de l’écho au sommet géorgo-azéri du 6 avril dernier, où la visite du Président Aliev à Tbilissi avait laissé percevoir, en creux d’une bonne entente affichée, de quels rapports de force serait fait le Caucase de demain.

 

Par Marius Heinisch

Visite éclair, vision commune

Il y avait trois ans, depuis sa dernière visite officielle d’octobre 2022, qu’Ilham Aliev n’avait pas foulé le sol géorgien. Tant a changé depuis dans les deux pays : c’était avant que l’Azerbaïdjan ne chasse par la force les 120 000 Arméniens qui vivaient encore dans la République d’Artsakh ; avant que le gouvernement du « Rêve Géorgien » n’écrase les opposants au rapprochement du pays avec la Russie, renvoyant à l’oubli la perspective d’une intégration dans l’Union européenne. La poignée de main échangée par les présidents géorgien et azéri devant les caméras scellait l’ouverture d’un nouveau chapitre pour le Caucase.

 

Alors que le Président Aliev n’a pas passé douze heures à Tbilissi, sa visite marque pourtant par sa densité. Sur le site officiel de la présidence azerbaïdjanaise, pas moins de dix dépêches sur le parcours du chef d’État chez son voisin occidental.

 

À peine accueilli à la descente de son avion par Mme Botchorishvili, cheffe de la diplomatie géorgienne, le couple Aliev est venu déposer une gerbe de fleurs au « Mémorial des Héros » dans le centre historique de Tbilissi. Commémorant les pertes humaines de la Géorgie dans ses guerres post-soviétiques, le monument offrait aux officiels des deux anciennes Républiques socialistes soviétiques (RSS) de communier autour de leur attachement à l’intégrité territoriale des États. Celle-ci a toujours été leur posture commune : contre les séparatistes Ossètes et Abkhazes côté géorgien, contre la République arménienne d’Artsakh côté azéri.

Et quitte à ce que l’amitié des dirigeants se fasse sur le dos des peuples. Trois jours avant l’arrivée du dirigeant azéri à Tbilissi, OC Media révélait que la construction d’un futur « Centre culturel Heydar Aliev », père d’Ilham Aliev et ancien dirigeant de l’Azerbaïdjan, en plein cœur du vieux Tbilissi, allait demander l’expulsion par le gouvernement géorgien de plusieurs familles du quartier.

Tbilissi et Bakou apparaissent, à l’occasion de cette visite, plus alignés que jamais sur la délimitation des États dans le Caucase post-soviétique. L’un comme l’autre défend, pour son propre intérêt national, un tracé des frontières reprenant celles des RSS – ce qui les place sur un front commun contre Moscou au nord, pour qui l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud n’appartiennent pas à la Géorgie, et Erevan au sud, qui a défendu pendant trois décennies l’illégitimité des revendications de Bakou sur la République d'Artsakh. Le 26 mai, comme un écho à la proximité affichée lors de la visite, rouvrait le transit ferroviaire pour les passagers entre les deux pays. Bakou maintenait cette frontière fermée aux voyageurs depuis 2020 et la crise du COVID 19.

 

Energie et oligarques

Par la frontière géorgo-azérie, fermée au passage des citoyens, continuent toutefois de transiter, dans les camions et les gazoducs, des flux de marchandises et de matières premières. Avec un commerce bilatéral dont le volume dépassait en 2025 le milliard de dollars, et en l’absence d’une religion ou d’un réseau d’alliance communs, les deux voisins sont surtout des partenaires économiques. La visite du Président Aliev l’atteste : le Caucase est désormais placé sur un axe qui rallie d’est en ouest l’Asie à l’Europe, et non plus, du nord au sud, la Russie à l’Iran.

Car au cœur des discussions bilatérales entre Ilham Aliev et Irakli Kobakhidze, il y a bien sûr le corridor gazier sud-européen. Les dépêches officielles des autorités géorgiennes comme azéries font état de discussions sur l’énergie avec chacun des interlocuteurs rencontrés par M. Aliev pendant sa visite du 6 avril. Sur plusieurs centaines de kilomètres, des tuyaux traversent la Géorgie pour relier les champs pétroliers de la mer Caspienne à l’Europe, via l’Anatolie puis les Balkans. Pour son financement, les fonds d’une Union européenne inquiète de sa dépendance au gaz russe abondent. Le corridor existe déjà, mais Bruxelles souhaite augmenter au plus vite le volume de son transit – et quand bien même cela implique d’acheter, de fait et à un prix désavantageux, du gaz russe discrètement acheminé par Bakou.

 

Alors que les négociations patinent entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan au sujet de la « Trump Route for International Peace and Prosperity » (TRIPP), qui relierait l’Azerbaïdjan à la Turquie par son exclave du Nakhitchevan, la Géorgie se pose en indispensable maillon dans la chaîne qui relie Bakou à ses précieux clients européens.

 

Un homme le sait plus que tout autre, l’oligarque géorgien Bidzina Ivanishvili, fondateur du parti au pouvoir et dont l’influence reste sans rivale dans le pays. Le fonds d’investissement qu’il avait monté en 2013 lorsqu’il occupait le poste de Premier ministre de la République de Géorgie a massivement soutenu les projets de l’énergéticien azéri SOCAR, notamment pour la construction du tronçon géorgien sur le corridor gazier sud-européen. Bien qu’il n’exerce plus aucun mandat officiel en Géorgie, le milliardaire franco-géorgien a tenu à s’entretenir personnellement avec Ilham Aliev lors de sa visite du 6 avril. Ce qui n’a pas manqué de provoquer de nombreux commentaires, à la suite d’un cliché le montrant devisant avec le président azéri, le Premier ministre, et dépositaire officiel de l’autorité politique, Irakli Kobakhidze, relégué à l’arrière-plan.

 

« Si vous n’êtes pas à table, c’est que vous êtes au menu »

Autre présence spectrale au sommet géorgien, celle, bien sûr, de l’Arménie. Aucune mention, ni dans les déclarations officielles ni dans les dépêches gouvernementales associées, de la troisième République du Sud-Caucase. « Si vous n’êtes pas à table, c’est que vous êtes au menu », dit l’adage, et force est d’admettre que sur les deux volets majeurs de la rencontre, celui du tracé des frontières comme du corridor énergétique, elle est grande perdante. Amputée de force de son Artsakh historique par une défaite militaire et exclue des rentes du corridor par sa géographie désavantageuse, l’Arménie paraît plus isolée que jamais sur la carte du nouveau Caucase que dessinent ses voisins.

 

Nul doute pourtant que la question de l’Arménie fut soulevée, loin des caméras, durant les échanges. Car le processus de rapprochement post-conflit entre Bakou, Erevan et Ankara offre à la Géorgie un atout de choix. Puisqu’elle bénéficie d’une image relativement positive chez les Arméniens, ses entreprises et fonds d’investissement peuvent vendre leur étendard à la pénétration voilée des capitaux azéris et turcs en Arménie, leur évitant de la sorte l’accueil désagréable d’une population hostile.

 

Trente-cinq ans après sa division en trois États indépendants, le Sud-Caucase achève sa mue post-soviétique. Concurrencée par le dynamisme des acteurs turc et azéri, l’influence de Moscou a reculé dans le Caucase. Elle ne s’y exerce plus qu’indirectement, à travers le transit d’hydrocarbures à Bakou et la mise sous tutelle de l’appareil d’Etat géorgien. Ce faisant, la Russie a participé à faire dans le Caucase de nouveaux maîtres : ils se sont serré la main à Tbilissi début avril.