Reportage : en Arménie, le rugby, c’est du sérieux. 

Հասարակություն
18.06.2026

 

 

 

 

Margarita, t-shirt trop grand et short du Real Madrid, trottine en suivant le ballon du regard. Sa coéquipière, Ani, lui fait la passe. Ni une ni deux, la jeune fille accélère. La ligne est cassée, la percée est spectaculaire. Margarita file à l’essai, inarrêtable, laissant derrière elle ses camarades un peu désorientés.  C’est la première fois qu’elle s’essaye au rugby. Élève à Vanadzor, elle est venue avec sa classe à Erevan pour les Rugby Days organisés par la Fédération. « J’adore, c’est génial ! », lâche-t-elle avant de se jeter sur le ballon ovale. Ici, pas de plaquage, simplement des foulards de couleurs qu’il faut arracher à l’adversaire.

 

Par Paul Van der Stegen et Francesco Radicioli Chini

 

Margarita sur le terrain à Erevan pour les Rugby Days - 14/06/2026 - PAUL VAN DER STEGEN

 

Margarita pendant un match entre filles - 14/06/2026 - PAUL VAN DER STEGEN

 

Alors, quand le match des adultes s'apprête à commencer, Margarita va voir l’arbitre. Dix ans et demi et hors de question que le match débute sans elle. Pas le choix, un membre de la Fédération lui apporte un maillot. Le coup de sifflet retentit. Face à elle, des hommes d’une trentaine d'années, tous pèsent plus de trois fois son poids mais il en faut plus pour la déstabiliser. Les traits du visage serrés, elle s’élance. Son coéquipier géorgien lui envoie le ballon, elle fait la passe et se replace. Tout s’enchaîne comme si elle jouait son trentième match de la saison. Lorsqu’un joueur est trop lent ou que sa passe n’est pas assez appuyée, il se fait copieusement recadrer par Margarita. Clairement, elle crève l’écran.

 

Margarita et ses coéquipiers géorgiens avant le début du match - 14/06/2026 - PAUL VAN DER STEGEN

 

Les Lions d’Erevan face aux Devebi de Tbilissi - 14/06/2026 - PAUL VAN DER STEGEN 

 

Margarita à sa sortie du terrain applaudie par le public - 14/06/2026 - PAUL VAN DER STEGEN

 

Le rugby arménien entre renaissance et affirmation

En Arménie, la Fédération s’appuie sur l’aide de partenaires étrangers comme la France et la Géorgie. En marge d’un match amical entre les Lions d’Erevan et les Devebi de Tbilissi, Le Courrier d’Erevan s’entretient avec Nicolas Ancelin, ancien joueur national et président de la Fédération arménienne de rugby. 

« Dans le cadre des Rugby Days, nous avons invité des enfants de différentes régions pour montrer le rugby, le faire pratiquer avec des règles et en faire la promotion. C’est le meilleur moyen pour faire connaître le rugby qui débute encore en Arménie. Nous avons relancé la Fédération depuis un an. Dans les années 2010, il y avait une équipe mais foncièrement constituée par des joueurs de la diaspora. L’objectif était de montrer l’équipe nationale comme une vitrine pour que les Arméniens s’y identifient et aient envie de s’y engager ». Nicolas Ancelin nous confie « qu’au cours des années 2000 et 2010, aucun projet de développement n’existait pour aller dans les écoles, former des entraîneurs ou des arbitres ». Il nous rappelle qu’en 2015 le rugby arménien se trouvait dans une impasse, à l’exception de quelques initiatives çà et là. « Nous avons identifié les personnes qui connaissent le rugby et nous avons remonté un projet en rassemblant des anciens joueurs internationaux et ceux qui ont travaillé au comité olympique ou bien au Ministère des Sports ». Il précise que la Fédération a commencé à se hiérarchiser et à se structurer avec un pôle de développement consacré aux partenariats et avec un comité exécutif. « Après avoir aidé le club des Lions d’Erevan dans le cadre d’un match amical contre l’équipe chypriote de Limassol, depuis vendredi nous organisons des formations pour les entraîneurs. Avec le concours de l’organisme européen Rugby Europe, nous avons fait venir deux éducateurs géorgiens certifiés pour passer trois jours avec nous à Erevan ». Cela permettrait, qui plus est, de rassurer les familles afin qu’elles fassent confiance aux équipes et aux entraîneurs. 

 

Nicolas Ancelin aux Rugby Days - 14/06/2026 - PAUL VAN DER STEGEN

 

Alexandre Halladjian, vice-président de la Fédération panarménienne de rugby, affirme que le projet avance petit à petit mais rappelle que beaucoup de projets peinent à éclore car la fédération n’est pas encore reconnue par l’État malgré le dialogue bien nourri avec les Ministères des Affaires sociales et des Sports. Nicolas Ancelin tient à souligner que le rugby est désormais bien développé et que les Arméniens peuvent venir s’y épanouir. 

Le travail de promotion paraît porter ses fruits à plusieurs échelles. À côté de Margarita, Norayr a vingt-trois ans, étudie les langues à l’université et a commencé à s’intéresser au rugby par le biais d’un ami. Le Comité pour les réfugiés qui réunit plusieurs anciens joueurs rescapés de l’Artsakh soutient aussi l’initiative. Arminé Nighogossian, née et résidente à Gyumri, a perdu ses deux enfants dans le séisme de 1988. Dirigeante d’une filiale du Pyunik, le plus important club de football du pays, elle se réjouit de voir autant de jeunes s’amuser dans le sport.

 

Des amis aux Rugby Days - 14/06/2026 - PAUL VAN DER STEGEN

 

Un groupe de personnes en situation de handicap venu de Gyumri pour les Rugby Days - 14/06/2026 - PAUL VAN DER STEGEN

 

Cette première expérience a été marquée par l’effort, les sourires et quelques pleurs aussi. Les enfants chahutent et contestent chaque décision des arbitres. Ici on ne rigole pas avec le sport, on est là pour gagner. Alors, à la fin de la journée, pour Margarita et ses camarades, une chose est sûre : le rugby, c’est du sérieux.