L'édito du mois

Zara NAZARIAN, directrice de la publication

Opportunité ou danger ?

Le 11 mai dernier, le Parlement arménien a voté pour la ratification de la Convention du Conseil de l’Europe sur la protection des enfants contre l’exploitation et les abus sexuels, connue également sous le nom de la Convention de Lanzarote.

Adopté en 2007 et signé par l’Arménie en 2010, ce document, en vigueur dans 45 pays du monde, a pour objet selon son Article 1 « de prévenir et de combattre l’exploitation et les abus sexuels concernant des enfants ; de protéger les droits des enfants victimes d’exploitation et d’abus sexuels ; de promouvoir la coopération nationale et internationale contre l’exploitation et les abus sexuels concernant des enfants. »

Rien de plus noble comme objectifs, cependant, sa ratification votée par 79 députés contre 12 a suscité de vifs débats dans la société arménienne, et ces débats sont loin d’être épuisés.

Pourquoi cette réaction ? C’est sûrement à cause de la lecture diamétralement opposée de la Convention qu’en font ses défenseurs et ses opposants. Pour les premiers, la Convention de Lanzarote protège les enfants des atteintes sexuelles et les aide à être mieux informés. Pour les seconds, elle ouvre la porte à une série d’aberrations et de violences, en introduisant des concepts qui sont étrangers à la société arménienne et à ses valeurs traditionnelles.

C’est notamment l’article parlant de la non-discrimination, y compris fondée « sur l’orientation sexuelle », qui a fait réagir de nombreuses organisations, en particulier celles ultraconservatrices, en exigeant des députés arméniens de renoncer à sa ratification. L’un des principaux partis d’opposition, « Arménie prospère », a également pris position contre.

Mais la notion de l’orientation sexuelle est loin d’être la seule et surtout, la principale raison du rejet de la Convention de Lanzarote. La véritable source de sa non-acceptation par la société arménienne, et cette fois-ci il s’agit de couches beaucoup plus larges que celles des organisations conservatrices ou de l’opposition politique, c’est son article 6 qui parle de l’éducation des enfants en spécifiant notamment : « Chaque Partie prend les mesures législatives ou autres nécessaires pour que les enfants reçoivent, au cours de la scolarité primaire et secondaire, des informations sur les risques d’exploitation et d’abus sexuels, ainsi que sur les moyens de se protéger, adaptées à leur stade de développement. »

C’est le principe-même que les enfants suivant une scolarité primaire ou secondaire puissent être exposés aux informations relevant de la sexualité qui est sévèrement rejeté par la plus grande partie de la société arménienne, car fortement contraire aux normes et aux principes de l’éducation dans ce pays.

L’éducation sexuelle qui, depuis des millénaires, était réservée au stricte cercle familial, tout en restant très pudique, se retrouve déplacée dans une salle de classe, et ce, dès l’école maternelle.

À mi-chemin entre l’Occident et l’Orient, aussi bien de par sa position géographique que par ses valeurs et ses coutumes, l’Arménie a toujours été un havre de paix du point de vue des questions de la sécurité des personnes. Et la relation qu’a la société arménienne envers les enfants est

résolument protectrice, sans exceptions de niveau social ou éducatif. La famille reste jusqu’à aujourd’hui le pilier de la société, avec, au milieu du cercle familial, l’enfant placé sur un piédestal.

Dans ce contexte, les Arméniens ont du mal à admettre qu’un enfant de 4,5,6 ans ou un peu plus puisse apprendre à l’école comment sont faits les organes génitaux et à quoi ils servent… Faut-il s’étonner que le texte adopté il y a quelques jours par les parlementaires arméniens suscite autant de rejets et de résistance ?

Cependant, malgré le fonds général calme et protecteur envers les enfants qui règne dans le pays, les abus arrivent, et beaucoup plus souvent qu’on ne le croit : ainsi, entre 2017 et 2019, le Comité d’investigation de la République d’Arménie a traité 260 dossiers liés à des abus d’ordre sexuel envers les mineurs. Dans ce sens, la Convention de Lanzarote et les actes normatifs qui vont en suivre pourra donner des outils afin d’éviter que les coupables de telles exactions restent impunis, en les responsabilisant pénalement. Tous les domaines supposant un contact rapproché avec les mineurs devraient être passés au crible pour garantir le recrutement des personnels adéquats, pour la plus grande sécurité des enfants.

Il reste à savoir comment sera traitée la question de l’éducation sexuelle supposée être introduite dès l’école primaire. On ne peut pas nier que la question est sensible, et il dépendra des organes compétents, en premier lieu du Ministère de l’Education, qu’elle soit traitée avec la plus grande délicatesse et en conformité avec la mentalité nationale.

Si ce défi est relevé, nous aurons le bénéfice d’avoir introduit des dispositifs pour protéger nos enfants. Si non, nous nous enfoncerons dans un débat houleux accompagné de mouvements de protestation sans fin.

Bref, encore une affaire à suivre…