L'édito du mois

Zara NAZARIAN, directrice de la publication

Un printemps bien particulier

Le 1 er mars, l’Arménie enregistrait son premier cas de coronavirus - un homme de 27 ans arrivé par le vol spécial en provenance d’Iran. On n’imaginait alors pas à quel point ce fait divers allait vite se transformer en un scénario rivalisant avec la science-fiction. En l’espace de quelques jours seulement, le pays entier s’est réveillé dans une nouvelle réalité.

Ainsi, depuis le 16 mars, l’Arménie vit sous le régime d’état d’urgence. Cela veut dire que tous les établissements, à l’exception des commerces de première nécessité et des pharmacies, sont fermés, tout comme les écoles et les universités. Ces mesures, prises après une période d’hésitation, deviennent de plus en plus sévères. Et voilà que, à partir du 25 mars, les restrictions sont devenues encore plus pesantes : impossible maintenant de quitter son domicile sans avoir sur soi une attestation décrivant l’itinéraire et les horaires du déplacement, le tout accompagné d’une pièce d’identité, interdiction stricte des rassemblements de plus de deux personnes, et bien d’autres choses...

Ces faits pourtant sans précédent ne peuvent pas ne pas raviver des souvenirs bien enfouis au fond de la mémoire collective et individuelle des Arméniens – ceux des années 90, quand le pays, en pleine lutte pour son indépendance, se retrouvait sous régime d’état d’urgence, avec en « prime » un couvre-feu... Sans parler de ces années sombres où l’on rationnait le pain, sans chauffage ni électricité, qui ont accompagné la guerre pour l’autodétermination du Haut-Karabagh.

Tout cela pour dire que la nature bon vivant des Arméniens et un certain sentiment de « déjà vu » sont deux remèdes précieux permettant de supporter cette situation hors norme. Les témoignages de cette « exception arménienne » sont perceptibles à différents niveaux : les concerts improvisés devant l’immeuble où sont confinés les personnes à risque, les anniversaires-surprise organisés par les médecins, eux-mêmes sous pression insupportable, aux malades en cours de traitement, les 2000 volontaires ayant répondu en moins d’une journée à un appel lancé par des ONG à venir à l’aide aux personnes âgées isolées dans leur domicile… Les exemples sont nombreux et ils prouvent tous, si besoin était, que les Arméniens supporteront cette épreuve, encore une dans la longue liste qui est la leur, en évitant au maximum les dégâts. Il reste à souhaiter que cette situation ne dure pas trop longtemps, car l’économie du pays, à la différence de sa population, n’est pas aussi coriace. Mais ça, c’est une autre histoire