L'édito du mois

Zara NAZARIAN,
directrice de la publication

Un bon Arménien est un Arménien mort ? 

Il y a un an, le 9 novembre 2020, l’Arménie vivait l’un des pires moments de son histoire, bien que remplie d’épreuves et de tragédies : la signature d’un traité de capitulation après une guerre sanglante en Artsakh. Une guerre qui a duré 44 jours et qui a fait près de cinq mille morts, douze mille blessés graves et des dizaines de milliers de réfugiés.

Un an plus tard, les blessures sont encore vives, et les questions demeurent. Des questions auxquelles l’histoire donnera sans doute des réponses dans un avenir proche, très proche même, car la vie devient de plus en plus rapide, et les processus de recherche et d’investigation qui nécessitaient des décennies voire des siècles auparavant arrivent à être bouclés en quelques années seulement. 

Mais faut-il encore y arriver, en gardant l’espoir et la vivacité nécessaires afin de continuer la vie, même si elle ne sera plus jamais comme avant. La société arménienne ne semble pas être totalement rétablie après le cauchemar qu’elle a vécu, malgré l’apparente insouciance dans les rues et les cafés d’Erevan. Mais ce qui est pire encore, elle est plongée dans une espèce d’auto-tromperie de « paix à tout prix », en prodiguant l’amitié et la réconciliation avec l'ennemi d'hier (pourtant fort nécessaires dans l’absolu !), sans vouloir prêter attention aux signaux qui lui sont envoyés.  

Les propos d’Aliev à l’occasion de ce premier anniversaire sont pourtant clairs : « Dans ce ciel, il n’y aura plus de chansons en d’autres langues, désormais, c’est la langue azérie qui va dominer ici » ; « Dorénavant, nous allons vivre éternellement au Karabakh et au Zanguézour », « Nous avons mis l’ennemi dans un état d’où il ne pourra jamais sortir, il vivra toujours avec la marque d’une nation vaincue et d’un Etat qui a perdu »…  La liste des propos haineux du dirigeant azéri pouvant être allongée à volonté et le doublement du budget militaire de l'Azerbaïdjan pour l'année à venir en disent long sur ses intentions.

Un autre de ces signaux – l’assassinat, le 8 novembre, d’un ouvrier du service des eaux en Artsakh par on officier de l’armée azerbaïdjanaise, qui lui a tiré une balle à bout portant. L’ouvrier âgé de 22 ans effectuait, avec ses collègues, des réparations des tuyaux dans la zone « grise » - celle contrôlée par les forces d’interposition russes. Il avait toutes les autorisations nécessaires délivrées par les pouvoirs azéris. Il n’était pas armé et n’a manifesté aucune haine. Ses trois collègues ont été blessés. Il a été assassiné "juste pour faire plaisir' ou pour "marquer le coup", une sorte de sacrifice humain.

Le côté « sacral » de cet assassinat est d'autant plus prononcé quand on pense au choix du moment quand il avait été réalisé – la veille de la célébration de la victoire de l’Azerbaïdjan, et à quelques centaines de mètres seulement de Chouchi où se trouvait le président azerbaïdjanais avec ses invités – notamment les hauts gradés militaires turcs. Et quelques heures plus tard, un feu d’artifice se produisait à Chouchi… 

Avec cet acte barbare, la mémoire des Arméniens vivant en Artsakh les fait replonger à l’époque où le Haut-Karabakh faisait partie de la République soviétique socialiste de l’Azerbaïdjan, où les assassinats d’Arméniens, y compris des enfants, se produisaient avec une constance horrifiante au moment des grandes fêtes, religieuses ou laïques. 

Aujourd'hui, les assassinats des civils par les militaires azéris sont de nouveau devenus partie indissociable du quotidien d’Artsakh. C’est une manière bien particulière de les faire partir, en abandonnant leurs terres ancestrales, car continuer d'y vivre devient trop dangereux. Tout cela se passe devant les positions des militaires russes qui ne font qu’exhorter les Arméniens à ne pas répondre, et sous les yeux de la communauté internationale pour laquelle le principe de séparation au nom de la survie semble ne plus exister.  

Ainsi, pendant que l’Arménie se penche sur la démarcation et la délimitation de ses frontières, pour la plupart au détriment de ses intérêts, mais au nom d’un avenir pacifique, l’Azerbaïdjan, aidé et inspiré par la Turquie, est en train de mettre en œuvre son plan de nettoyage éthnique et ne concrétise cette perspective de coexistence pacifique que selon le vieil adage horrible reformulé : « un bon Arménien est un Arménien mort »…