L'édito du mois

Zara NAZARIAN,
directrice de la publication

Du cynisme à en revendre

On devrait déjà être habitué, depuis des décennies que dure le conflit autour du Haut-Karabakh, à des manifestations du cynisme et d’absence d’humanisme de la part de nos voisins, mais la nature humaine est ainsi faite qu’on s’étonne à chaque fois…

Le 8 avril 2021, une bonne nouvelle s’est répandue en Arménie à une vitesse éclair : un avion en provenance de Bakou transportant des prisonniers de guerre arméniens devrait atterrir sous peu à l'aéroport militaire Erebouni, à Erevan. Il était même mentionné le nombre de soldats attendus : 50 personnes. 

Cette annonce était d’autant plus plausible qu’elle intervenait le lendemain de la rencontre Poutine-Pachinian, à Moscou. D’autres éléments confirmaient cette option : une communication téléphonique entre Poutine et Aliev le jour même, la visite dans la région du Procureur général de la Russie Krasnov, la présence dans l’avion du général Mouradov qui commande les forces de la paix russes en Artsakh… Enfin, la nouvelle était confirmée par la porte-parole du Premier-ministre arménien, ainsi que relayée par certains députés de la majorité parlementaire « Mon pas ».

Hélas, la joie n’a pas duré longtemps : l’avion qui s’était posé à Erebouni était… vide. Enfin, il a transporté le général Mouradov et aussi, selon certaines rumeurs, quelques spécialistes du génie civil azerbaïdjanais qui seraient venus pour étudier la possibilité de la construction des communications. Mais pas de prisonniers de guerre, aucun.

A la place, une annonce du chef de la diplomatie azerbaïdjanaise Jeihun Baïramov a été diffusée le lendemain de cette débâcle disant qu’il n’y avait pas de prisonniers de guerre en Azerbaïdjan !!! « Les soldats sont considérés en tant que prisonniers quand ils sont pris lors des opérations militaires. Ceux qui ont été pris lors de opérations antiterroristes, il convient d’appeler terroristes et non des prisonniers de guerre. Toutes mes parties de l’accord tripartite sont tenues à respecter leurs engagements », a-t-il déclaré. 

Une déclaration d'un cynisme inouï, car le ministre azerbaïdjanais se permet de qualifier la guerre déclenchée par son pays contre la population civile d’Artsakh en tant qu’ « opération antiterroriste », en scellant ainsi le sort des Arméniens capturés qui se trouvent dans des prisons en Azerbaïdjan : selon les sources indépendantes, il s’agirait de plus de 200 personnes dont trois femmes.

Ceci se passe malgré le principe d'échange « tous contre tous » qui était convenu lors de la signature de ce malheureux accord tripartite du 10 novembre 2020 dans lequel l’Arménie a tenu tous ses engagements, allant de la libération des deux criminels azéris détenus en Arménie depuis quelques années pour l’assassinat d’un adolescent arménien et jusqu’au retrait total de la population civile arménienne des régions où il n’y avait pas d’affrontements – une véritable catastrophe humaine et humanitaire, qui a vu des dizaines de milliers de personnes quitter leurs maisons en quelques jours seulement, en emportant le peu de biens qu’ils pouvaient sauver, mais aussi - fait inimaginable ! - des cercueils déterrés de leurs morts, tant l’expérience de cimetières arméniens saccagés et vandalisés par des « conquérants »  turcs et azéris est forte !  

Dans la continuité de cette politique de cynisme, quelques jours seulement après l'épisode avec des prisonniers de guerre, Bakou inaugure un « Parc de la victoire » - un grand espace à ciel ouvert qui présente une « collection » des plus déshumanisantes de figures de cire grotesques représentant des Arméniens – les unes plus humiliantes que les autres. Point d’orgue de ce « parc » - une allée macabre décorée… avec des casques, des équipements et des effets personnels des soldats arméniens assassinés pendant la guerre de 44 jour…  Le président Aliev n'a pas hésité à poser sur ce fond macabre.

Cette "exposition" de la mort et de la souffrance humaine qui attire des foules et où les enfants sont amenés afin de "jouer" avec des mannequins représentant les Arméniens est une aberration et une manifestation ouverte de la haine. C'est aussi une gifle au monde civilisé, à laquelle seuls deux pays – la France et la Grèce – ont réagi d’une façon adéquate et humaine. Ainsi, l’Ambassadeur de France en Arménie Jonathan Lacôte a demandé aux Azéris d’être « dignes dans leur victoire, comme les Arméniens l’ont été dans leur défaite ».

Quant à l’Arménie officielle, elle se contente de quelques tentatives de réponse, le pouvoir en place étant trop faible et trop déboussolé pour agir.

En revenant à la question des prisonniers: la seule force qui pourrait aider l’Arménie à rapatrier ses ressortissants, c’est l’action active de la communauté internationale. Il convient maintenant de crier au secours, car on n’a pas beaucoup d’informations sur l’état dans lequel se trouvent les prisonniers, aucun contrôle médical n’étant effectué. On n’a même pas de confirmation qu’ils soient encore en vie…

Va-t-on faire quelques-chose, ou bien, une fois de plus, le monde civilisé va se contenter d’exprimer « sa profonde inquiétude » ?