L'édito du mois

Zara NAZARIAN,
directrice de la publication

Pour qui sonne le glas…

Il y a un mois, à l'aube du 10 novembre, la guerre criminelle déclenchée par les troupes turco-azéries contre l’Artsakh s’arrêtait brusquement par une déclaration tripartite guidée par la Russie signant la capitulation de l'Arménie, en diluant le goût amer de la défaite dans un sentiment de soulagement pour les familles ayant envoyé leurs enfants au front, car les jeunes de 18 -20 ans sont bien encore des enfants dans la mentalité arménienne.   

Et un mois plus tard, le 10 décembre, c’est un ambitieux défilé militaire qui était organisé à Bakou pour célébrer la victoire, avec le président turc Recep Tayyip Erdogan en guise d’invité d’honneur. Sa présence, mais aussi la façon dont il était accueilli, expliquent bien l’alliance entre la Turquie et l’Azerbaïdjan allant jusqu’à l’intégration progressive de ce dernier dans son « grand allié » que seul l’aveugle ne voit pas.

Oui, la Turquie qui a ouvertement soutenu son « petit frère » azerbaïdjanais dès le début de la guerre, en envoyant des militaires et des instructeurs hautement qualifiés, des armes de dernière génération, notamment ses fameux drones « Bayraktar », mais aussi des mercenaires djihadistes recrutés pour combattre contre les Arméniens, s’affirme d’une façon dynamique et agressive dans la région et bien au-délà.

Lors de ce défilé, des messages bien claires ont été envoyés. Le premier d’entre eux, c’est l’hommage rendu par Erdogan à Enver Pacha, l’un des trois organisateurs du génocide arménien, avec Talaat et Djemal. Le président turc a poursuivi en proférant des menaces ouvertes en déclarant que « la lutte de l’Azerbaïdjan contre l’Arménie n’est pas terminée » et que « dans les sphères politiques et militaires elle va se poursuivre désormais sur de nombreux autres fronts. »…

Ces propos ont été suivis par les déclaration du président Aliev annonçant que les régions arméniennes du Zanguezour, de Sevan, ainsi que la capitale Erevan sont des terres azerbaïdjanaises historiques et doivent à ce titre revenir à leurs propriétaires…  

Au premier regard, ces déclarations ne concernent que les Arméniens, ce peuple martyre qu’on a l’habitude de traiter avec gentillesse et compassion, mais aussi avec un léger flair de condescendance, sans rentrer véritablement dans le fond de ses enjeux ni aspirations...

Le plan du "génocide version 2.0" dressé le 10 décembre dernier à Bakou semble être mis en œuvre sans tarder, car depuis hier et malgré l'accord du cessez-le-feu, l'Azerbaïdjan a repris les combats en Artsakh (un fait confirmé officiellement par le Ministère russe de la défense, garant de la paix dans la région selon l'accord tripartite), et il renforce sa présence militaire sur les frontières d'Arménie. Le tout se passe le jour même où l' groupe de Minsk se trouve à Bakou pour une reprise de négociations... On aurait du mal à imaginer un pied de nez plus direct que celui-ci que lance la Turquie à l'Europe et au monde entier par le biais de son satellite.

Ainsi aujourd’hui, dans le monde moderne où l’information circule instantanément et librement, le peuple arménien se retrouve de nouveau au bord d’une élimination physique clairement et ouvertement annoncée, et le monde entier regarde sans mot dire. La conscience que la petite Arménie constitue aujourd’hui une frontière entre deux civilisations dont l’une a bien décidé d’exterminer l’autre semble totalement absente.

Aujourd’hui, on se bat comme on peut avec le peu de moyens qui sont les nôtres, sans hésiter de se sacrifier pour arrêter l'expansion du dragon turc. Mais demain, si, par malheur, on ne tient pas le coup, c’est l’Europe qui en fera face.

Dites-moi, où sont-ils maintenant, ces mercenaires djihadistes entrainés dans les camps syriens, qu’on envoyait en Artsakh par avions entiers, en détour de toutes les frontières internationales ? Il ne faut pas croire naïvement qu’ils aient disparu le lendemain de la signature de cet accord tripartite. Ils sont bel et bien dans la région, et d’ici peu de temps, il faudra s’attendre à les rencontrer dans les rues de Moscou, de Berlin ou d’autres villes européennes, la parole d’Erdogan faisant foi.

Il ne faut jamais demander pour qui sonne le glas…