« Les Russes n'ont pas d'alliés, ils ont des sujets ou des ennemis » - André Manoukian

Diasporas
27.10.2023

Musicien, musicologue, chroniqueur musical et animateur bien connu des plateaux radios et télés en France, André Manoukian, ne manque jamais de rappeler ses origines arméniennes. Il a été invité par la ministre française de la Culture à se joindre à la délégation qu'elle conduit actuellement en Arménie.

Pour le Courrier d'Erevan, il précise l'intérêt de cette mission culturelle de coopération et partage son point de vue sur les temps difficiles que traverse l'Arménie.

Propos recueillis par Olivier Merlet

 

Vous êtes un grand promoteur public de la cause arménienne en France et n'avez de cesse au travers de vos émissions de radio ou de télévision de faire savoir ce qui se passe en Arménie. Comment ressentez-vous la crise actuelle que traverse l'Arménie et les évènements qui ont eu lieu au Karabagh le mois dernier ?

Nous sommes très très inquiets du fait que ce soit l'Arménie, maintenant, qui puisse être agressée sur son territoire. Il y a eu des manœuvres azéri-turques à la frontière récemment et on sait très bien qu'après le Karabagh, ils ont envie d'attaquer le Syunik. Personne ne les a arrêtés, ils agissent dans une impunité totale, dans l'indifférence générale. Alors justement, ça me fait du bien d'être ici, de participer à cette délégation et de voir que la France est en avant avec des contrats d'armes et des formations militaires sur le terrain.

Le volet culture est important aussi, évidemment, même s'il n'est pas stratégique, car il s'agit par exemple aujourd'hui de pérenniser tous les monuments arméniens qui sont restés au Karabagh. Les azéris n'ont qu'une envie, c'est est de les détruire, dans un premier temps, et dans un deuxième temps, pour ceux qu'ils auront épargnés, de leur réinventer une histoire pour dire que c'était des églises albanaises. Bref, on est dans un délire total.

La France est aux avant-postes de la lutte pour essayer de mobiliser les opinions européennes, mais c'est un très long travail. Des parlementaires sont avec nous dans cette délégation, comme Anne-Laurence Petel * qui nous explique par exemple combien il est compliqué de convaincre les Italiens qui dépendent complètement du pétrole azéri, tout comme  les Espagnols. Il y a tout un boulot et je vois qu'elle le fait avec beaucoup d'énergie.

Ça me fait du bien d'être ici parce que je vois qu'on n'est pas tout seuls dans notre coin les Arméniens, qu'il y a de vraies volontés gouvernementales et qu'il faut agir à plusieurs niveaux.

 

Vous évoquez le patrimoine en danger du Karabagh. Depuis trois ans, l'Unesco se révélé impuissante à gérer ce problème. Qu'apporteront les initiatives françaises envisagées aujourd'hui?

Nous sommes avec des spécialistes de ces questions, l'ALIPH *, qui travaille sur tous les sites menacés de destruction par la guerre en Irak ou en Syrie. Ils sont ici pour insuffler et amorcer la digitalisation des monuments en danger à partir de photos d'une part, et de mettre en place une surveillance satellite et un système d'alerte d'autre part pour qu'ils sachent bien que même si en temps de paix, détruire des monuments n'est pas considéré comme un crime, nous sommes aussi en train de travailler sur l'aspect légal de leurs exactions.

Parallèlement, d'autres organisations sont en train d'établir les cas de crimes des guerre qui ont été commis par les azéris pendant cette guerre éclair. Le déplacement de 100 000 personnes est considéré comme un nettoyage ethnique et ça, c'est un crime de guerre.

Quant à l'UNESCO, elle est gangrenée par les azéris. Les travaux de restauration de la chapelle chapelle Sixtine sont payés par les Azéris, c'est pour cette raison que le pape se tait. En France, toutes les églises de l'Orne sont soutenues par la Fondation Aliyev. Là on a un vrai problème ! Il faut taper au porte-monnaie. Il faut taper à l'image, il faut dénoncer cette diplomatie du caviar, il y a un vrai boulot !

 

Comment s'est formée cette mission culturelle française en Arménie ? Quel est votre partition au sein de la délégation?

Je crois que l'idée de la ministre en organisant ce "pool" était de se mettre en alerte sur ce qui se passe ici en Arménie, nous, les artistes , et que l'on reste ensuite tous en contact pour relayer les informations dans nos milieux respectifs.

Tous les secteurs sont là : le cinéma avec Simon Abgarian, la musique avec Macha Gharibian et moi, la danse avec Preljocaj, la directrice du musée du Louvre est là aussi. La délégation regroupe de vrais acteurs culturels de tous les secteurs, avec également des politiques, des parlementaires. George Kepenekian, l'ancien maire de Lyon est avec nous… C'est surtout une volonté d'établir de vraies collaborations, pas juste de dire bonjour et s'en aller mais d'amorcer une vraie collaboration artistique entre la France et l'Arménie, forte et pérenne, pour le futur.

À mon humble niveau, c'est la musique, je suis là pour cela. Je m'occupe de trois festivals en France, le Cosmojazz de Chamonix, les Beaux de Provence et un petit nouveau à Luchon. L'été prochain, j'ai l'intention de baser toutes mes thématiques sur la musique arménienne. Je vais faire venir des groupes arméniens et vais travailler ici avec des musiciens du pays.

Je vais faire venir beaucoup de musiciens arméniens, tout au long de l'année, Simon Abagarian veut monter un spectacle de théâtre avec des comédiens arméniens et des comédiens français, Preljocaj, lui, c'est de monter des ballets avec des danseurs d'ici, des collaborations entre des artistes arméniens et des artistes français pour monter des vrais projets culturels et raffermir un peu cet ancrage européen dont l'Arménie a besoin maintenant qu'on a tourné le dos aux Russes.

 

Que pensez-vous justement de ce tournant que les autorités arméniennes semblent vouloir opérer ?

J'en pense que c'est dangereux mais on n'avait pas le choix. Ce sont les Russes qui nous ont laissé tomber. Ce sont les Russes qui n'ont pas assumé leur rôle de Peacekeeper. Les Russes ne nous ont pas aidé du tout, contrairement au traité signé, et on voit bien l'alliance nouée entre Poutine, Erdogan et Aliyev....

 

Vous pensez que l'Europe et le bloc occidental peuvent aujourd'hui se substituer à la Russie ?

Non. Aujourd'hui nous sommes dans une période de transition, une période extrêmement dangereuse, y compris pour la vie, je pense, du Premier ministre. On sait très bien qu'il est dans le collimateur. Toutes ces déstabilisation mondiales, ce nouvel ordre en pleine ébullition… L'Arménie est un tout petit pays, elle n'a qu'une seule richesse : sa diaspora. C'est pour cela que nous répondons tous présents.

 

Comment l'action du Premier ministre est-elle perçue par la diaspora ?

La diaspora le soutient parce qu'il a été élu deux fois, parce qu'il a été l'espoir de la jeunesse de ce pays, parce que ce n'est pas un corrompu,  parce qu'il a rompu avec les codes de l'époque post-soviétique. Tous les présidents arméniens auparavant était complètement corrompus; à la botte des Russes. C'est à eux qu'il faut imputer cette défaite et pas à lui. On le traite de traître parce qu'il a signé la paix mais il a affronté une situation qui n'a pas été créé par lui et donc, moi, j'appelle tous les gens de la diaspora à le soutenir à fond. Évidemment, il y a eu des maladresses mais lorsqu'on "deale" avec un… Vous savez, les Russes n'ont pas d'alliés, ils ont des sujets ou des ennemis. C'est un peu douloureux mais ce pas est salutaire.

* Anne-Laurence Petel, députée de la circonscription d'Aix-en-Provence dans les Bouches du Rhône est également présidente du groupe parlementaire d'amitié France-Arménie à l'Assemblée nationale française.

 

* ALIPH : "Alliance internationale pour la protection du patrimoine dans les zones en conflit" est une fondation créée en 2017 pour sauver le patrimoine en péril dans les zones de guerre. Son siège est basé à Genève.