Montrer l’Arménie à la France, la mission d’Alexis Pazoumian

Opinions
16.01.2026

Alexis Pazoumian était à Erevan en novembre pour l’avant-première de son dernier reportage, Ապագա (Avenir en français). Nous avons pu ainsi échanger avec un représentant de la nouvelle génération de réalisateurs franco-arméniens sur son film, qui aborde l’avenir de l’Arménie. 
 

Par Camille Ramecourt

« J’ai l’Arménie en toile de fond sur toute ma carrière »

Né dans une famille d’artistes — son grand-père était peintre, son père urbaniste et son frère musicien —, la créativité lui tendait les bras. Photographe de formation, il réalise également des films depuis près de dix ans, alternant séries photo et courts-métrages et documentaires à message socialement engagé, comme dans sa série de photos de 2016 sur le Haut-Karabagh. D’origine arménienne, il transmet ses racines à travers toutes ses œuvres : « J’ai l’Arménie en toile de fond sur toute ma carrière. »

Profondément attaché à ses deux pays, il souhaite rester en France pour parler de l’Arménie au monde. Il raconte la joie et la satisfaction qu'il éprouve lorsqu'on lui écrit qu'on a découvert ou appris davantage sur l'Arménie grâce à ses réalisations. 

 

« Dès que je passe un de mes films à un public français, on me dit : “Je ne connaissais pas du tout, c’est fou !” Et c’est le but ! Je diffuse à un public qui ne connaît pas l’Arménie pour la plupart, et qui en parlera à ses proches, qui en parleront à leurs proches, etc. »

 

Depuis sa série de photographies réalisée en 2016 sur la guerre des quatre jours au Haut-Karabagh, intitulée « Jardin noir », il a pris conscience du pouvoir des images dans la représentation du conflit. Les journalistes internationaux étaient interdits dans l’enclave entre 2020 et 2023. Ses images ont été utilisées dans Vogue, Vanity Fair et le New York Times. Le documentaire du même nom a fait l'objet d'articles jusqu’au Japon. 

 

 

« J’ai un vrai pouvoir avec mes réalisations, je m’en suis rendu compte avec le film sur l’Artsakh. Il a été diffusé sur France Télévisions. La série de photos a été exposée rue de Rivoli, en partenariat avec la mairie de Paris. C’est ma petite pierre à l’édifice, chacun son métier. »

Alexis réalise ses propres idées, ce qui lui permet de rester libre et indépendant. Mais lorsqu'on lui a proposé de réaliser un documentaire sur commande parlant de l'Arménie, il a saisi l'occasion (qui lui laissait, de plus, carte blanche).

 

« Je voulais parler d’autre chose que de la guerre, c’est pour ça que ce film est important pour moi. Les Français et les Européens voient l’Arménie à travers le prisme de la guerre. Il est essentiel de ne pas oublier le passé pour pouvoir parler de l’avenir. Mais il est aussi important de parler de l’Arménie pour ses talents, et pas seulement pour ses soldats dans les tranchées. »
 

 

« Raconter à travers leurs yeux les petites histoires dans la grande »

« L’Avenir » est un documentaire financé par Yandex Arménie. L’équipe, dirigée par Alexis, a décidé de montrer, à travers trois talents issus d'arts et de domaines variés, que l’Arménie ne se résumait pas à la guerre. 

 

« L’Arménie regorge de talents dans les arts, mais aussi dans la science. À l’époque de l’URSS, l’Arménie était à la pointe de la recherche spatiale ; il n’y a qu’à voir la station de recherche spatiale Aragats. »

 

Pour l’équipe, il était important de parler des traditions culturelles, de l’artisanat, mais aussi de la science. Il s'agit de parler des jeunes Arméniens, des nouveaux « rapatriés » et de ceux qui sont nés dans la République d'Arménie. « Nous avons choisi de dresser un portrait global de cette jeunesse arménienne. » 

Ainsi, nous suivons trois profils différents qui portent, chacun à leur manière, l’avenir du pays dans leur mission quotidienne. Nous retrouvons Kyle Khandikian qui œuvre à la survie du savoir-faire ancestral du tissage de tapis, dont nous avons déjà raconté l’épopée dans un précédent article. Sergey Smbatyan, fondateur, directeur artistique et principal chef d’orchestre de l’Orchestre symphonique d’État d’Arménie. Et Gaïane Hakobian, à la tête de la mission AMADEE-24, une simulation d'expédition sur Mars réalisée en Arménie par le Forum spatial autrichien et accueillie par l'Agence aérospatiale arménienne en 2024. 

 


Gaïane Hakobian : « Si je pouvais, à travers ce que je fais, montrer qu'il est possible à ne serait-ce qu'une jeune fille de réussir, alors ce serait mission accomplie »

 

Cette dernière a ainsi élargi les horizons d’Alexis, qui n’avait jamais créé pour le public de ses racines et qui voyait dans ce film l’occasion de montrer ses talents arméniens à un public européen. En effet, Gaïane souhaitait s'adresser aux jeunes spectatrices : « Si je pouvais, à travers ce que je fais, montrer qu'il est possible à ne serait-ce qu'une jeune fille de réussir, alors ce serait mission accomplie », disait-elle dans le film.

Alexis peut confirmer que c’est chose faite, compte tenu de la quantité de messages reçus de la part d’étudiantes et de lycéennes qui remercient Gaïane de leur montrer qu’il est possible d'être une femme arménienne dans le domaine de la recherche spatiale. « Gaïane est un modèle pour les gens qui se battent et qui n’abandonnent pas. Elle veut créer une station de fabrication de fusées à Spitak, et elle passe sa vie à répondre à des appels d’offres pour faire de l’Arménie une plateforme spatiale avec son entreprise, Depi Space. »

Un film « chacun l'interprète comme il veut ». Aussi heureux et inattendu que fut cet accueil arménien pour lui, et bien que certaines réflexions puissent émerger de ce côté, il reste fidèle à « sa mission » : valoriser l'Arménie à l'étranger.

 

« Personne ne transporte ses morts »

Alexis travaille toujours sur plusieurs projets à la fois. Outre un projet de documentaire sur une communauté gitane en France, il travaille actuellement sur un court-métrage de fiction se déroulant dans une station de recherche spatiale, Aragats, qui a reçu le prix du meilleur pitch au festival Golden Tsighan 2025. 

Le réalisateur est toujours hanté par l’Artsakh. Depuis son arrivée « trop tard » à Goris, en 2023, point d’arrivée de tous les réfugiés, il ressent le besoin viscéral de montrer ce qu’a pu être le blocus et l’exil. Il était trop tard : il était le dernier photographe arrivé sur place et n’avait rien vu de la file des vies du Haut-Karabagh forcées sur les chemins de l’exil. « Je n’ai vu que la dernière voiture, le dernier homme. Un vieillard squelettique dans une Lada qui n’avait pas réussi à tirer le cercueil de sa fille. Les gens avaient déterré les cercueils et les avaient posés sur le toit de leur voiture. Normalement, personne ne transporte ses morts. » 

Alexis avait imaginé aller à la rencontre des exilés pour leur demander de partager les images et vidéos qu’ils avaient tournées lors du blocus. Face aux familles traumatisées arrivées à Goris, il a jugé l'idée déplacée. Il a alors dégainé son appareil photo. Jardin noir, réalisé entre 2019 et 2023, suit le destin d'Erik, un jeune soldat, et de deux enfants, Samvel et Avo. À travers leur regard, le film témoigne de la guerre des 44 jours de 2020 menée par l’Azerbaïdjan contre le Haut-Karabagh.

 

« À chaque diffusion, l’ambassade d’Azerbaïdjan fait pression pour annuler. Ironiquement, cela m’a permis de faire une publication pour raconter ce qu’il se passe aujourd’hui en Artsakh, comme avant le génocide. »

 

Il se rappelle également de 2020, année où le groupuscule turc des Loups gris avait fait des descentes et des rassemblements à Lyon, et avait gravé son nom sur le Mémorial du Génocide arménien, un an après le cambriolage de Nouvelles d'Arménie Magazine. Il craignait les cambriolages pour le vol de ses disques durs, de ses photos et de ses rushes. 

« Aujourd’hui, c’est une guerre d’informations avec l’Azerbaïdjan », dit Alexis Pazoumian, et il y participe par ses photos et ses reportages.