Du courage des hommes “ordinaires”

EDITO DU MOIS
13.05.2020
Du courage des hommes “ordinaires”

Courage - la force de caractère qui permet d’affronter le danger, la souffrance, les revers, les circonstances difficiles [définition donné par le dictionnaire Larousse].

En écho à la thématique de l’éditorial d’Isabelle Zoulalian-Patouillot, KASA vous parle cette fois-ci d’un autre type de courage, celui des femmes et des hommes “ordinaires”, qui tombent, ont peur, se sentent seul-e-s, parfois sans espoir, mais qui font en fin de compte le choix de ne pas perdre l’espoir, d’aller de l’avant… et qui trouvent en eux le courage de parler de leurs difficultés, de leurs échecs et de leurs triomphes!

À chacun-e ses épreuves, mais aussi ses récompenses!

La famille de Mariam habite à Gumri, dans une baraque délabrée, tenace “vestige” du séisme de 1988. En 2019, peu après le départ de son mari en Russie pour travailler, elle apprend la terrible nouvelle: son époux a eu un accident de voiture qui l’a plongé dans le coma. “Je ne saurais décrire avec des mots combien c’était difficile: moi, ici avec mes deux enfants (ndlr, mineurs), seule, incapable de partager sa peine, lui, là-bas, à l'hôpital, seul”, se souvient Mariam.

Soutenue psychologiquement et financièrement par les fondations Arevamanuk et KASA (partenaires dans le cadre du projet de familles parrainées), Mariam ne perd pas pied: elle travaille dans les champs pour collecter de l’argent et rapatrier son mari qui recommence à peine à marcher. “Je ne m’en remettais alors qu’à Dieu pour qu’il puisse réunir ma famille. Et le jour de son retour, notre joie était inimaginable, bien qu’il soit encore faible, avec de nombreuses fractures et divers problèmes de santé”.

Aurait-elle tiré quelque chose de positif de cette période difficile dans sa vie? “J'ai appris qu’au sein de la famille, chacun doit avoir son rôle, sa place, sinon tout devient imparfait. Aussi, qu’il faut toujours garder l’optimisme, et tout ira bien!”. En fait, une aura positive et très bienveillante vite répérée émane de tous les membres de sa famille et de leur petite baraque.

Aujourd’hui, leur vie a repris son rythme ordinaire. “Nous réfléchissons à  comment vivre et créer. Malgré les difficultés, la seule chose qui nous importe, c’est que nous sommes ensemble”, conclut Mariam.

Note: Bénéficiaire du projet de familles parrainées depuis 2015, la collaboration avec la famille de Mariam sera terminée en 2020, le but ultime du projet, à savoir l’autonomisation de la famille bénéficiaire, étant atteint. De surcroît, elle déménagera bientôt dans un appartement généreusement offert par un bienfaiteur!

Ce qui importe vraiment, c’est qu’on est tous des êtres humains!

Vartkes est Arménien par son père. Il cumulait plusieurs jobs en temps de guerre en Syrie pour entretenir sa famille, avant d’arriver en Arménie en 2018, à l'âge de 21 ans. “On disait que la vie est un peu difficile ici. Mais la vie est partout difficile pour ceux qui ne travaillent pas ou qui n’aiment pas travailler. En Arménie, c’est paisible”, remarque-t-il.

Ayant atterri à l’aéroport de Zvartnots “riche” uniquement de sa pièce d’identité - Vartkes a perdu dans l’avion son sac avec tout l’argent -, comprenant mal l’arménien, ne connaissant personne dans le pays, il s’emploie à recommencer à zéro au lieu de déplorer son sort.

En deux ans, il arrive à perfectionner son arménien - qu’il parle avec un doux accent occidental, en mêlant des mots russes à l’instar des jeunes locaux -, à enchaîner plusieurs boulots, à faire venir sa famille, à être volontaire dans le projet innovant ‘’Join the Community’’ réalisé  conjointement par le HCR (l’Agence des Nations Unies pour les Réfugiés) et KASA, ainsi qu’à la Croix-Rouge arménienne en faveur des personnes déplacées.... et à garder son attitude optimiste dans toute situation. “Je travaillais comme ouvrier dans la construction. Tout marchait, sauf que je n’ai pas reçu de rémunération pour le dernier mois de mon travail. Mais ça va, je me dis que c’est  comme si j’avais payé cette somme pour fréquenter des cours de langue, car c’est justement ainsi que j’ai pu vraiment perfectionner mon arménien”, raconte Vartkes.

Les choses se compliquent lorsque sa mère, son frère et sa sœur le rejoignent en Arménie: “Je n’arrivais plus à joindre les deux bouts, je me suis donc adressé à Mission Arménie. D’habitude, cette organisation accorde la moitié du loyer pendant trois mois, mais comme le cas de ma famille était compliqué - ma mère est une chrétienne arabe et ne parle pas du tout l’arménien; mes parents sont divorcés -, ils ont décidé de nous soutenir un peu plus longtemps”.

Comment regarde-t-il  sa vie actuelle? “J’aime ma vie en général, dans le meilleur comme dans le pire : lorsque j’ai des problèmes, j’apprends, et lorsque tout va bien, je sens de la joie. Je suis reconnaissant à Dieu pour tout ce que j’ai, pour ma famille, pour la voix (ndlr, Vartkes chante et joue de la guitare) et le cœur doux dont il m’a doté”, répond-il. Evoquant la plus grande leçon que son existence  en Arménie lui a inspirée, il note: “La couleur, la religion, la taille, le sexe, l’éducation… rien n’importe. Ce qui importe, c’est qu’on est tous des êtres humains. Si tout le monde voyait le monde comme ça, je crois qu’il n’y aurait pas de guerre mondiale!”.

Changer l’entourage en changeant soi-même

Enfant, Hripsimé voulait devenir pédagogue et avait déjà commencé à “exercer” le métier de son rêve en organisant des leçons pour les gosses du voisinage. Des années après, elle continue à vivre dans son village natal et à aider sa famille dans les travaux agricoles, tout en chérissant le rêve, apparemment inatteignable, de pouvoir faire des études supérieures. Jusqu’au moment où en 2016, elle rencontre d’abord l’ONG “Les femmes en faveur du développement”, ensuite la fondation KASA,  et participe à leurs projets de développement.

“Ma vie a tout de suite changé, mais je ne m’en rendais pas encore compte”, remarque Hripsimé. Le fait de sortir de son cocon, d’acquérir de nouveaux savoirs et savoir-faire, de côtoyer des experts dans divers domaines lui a permis de prendre du recul, de déconstruire et reconstruire le regard porté sur son existence et celle des paysans.

Et elle trouve la force d’agir, d’entreprendre, de changer. Hripsimé élabore à l’aide de KASA son tout premier projet d’entrepreneuriat social,  dans le cadre duquel elle acquiert un tracteur pour alléger la vie des paysans de Krachen et des villages voisins. Plus encore, elle a le courage de casser des stéréotypes en conduisant elle-même ce tracteur, occupation bien inhabituelle pour une femme en Arménie. Avec les bénéfices tirés de son travail, Hripsimé réalise son rêve de construire un aire de jeux pour les enfants de son village. Entre temps, elle parvient aussi à étudier à l’université pour acquérir de nouvelles connaissances et pouvoir les partager avec les autres.

“Avec chaque défi que je remontais, j’ai appris qu’il ne faut jamais, jamais baisser les bras. Qu’il ne faut compter que sur soi. Qu’il faut toujours suivre ses rêves même si personne ne les partage et n’y croit. Que parfois, il faut ignorer tous ceux qui te disent que tu n’y arriveras pas, et dernièrement, qu’il ne faut pas éviter les chemins épineux car les difficultés forgent la personnalité et permettent de se  sentir les pieds bien sur terre”, note-t-elle.

Aujourd’hui, Hripsimé continue à partager le quotidien et les problèmes des communautés rurales, et d’y apporter sans cesse des solutions à travers l’organisation qu’elle a fondée. “Au tout début, j’étais timide au point d’avoir honte d’adresser mes questions aux formateurs en présence des autres participants”, se souvient-elle. Son âme inflexible et son caractère persévérant lui ont permis non seulement de mieux se connaître et de réaliser son vrai potentiel, mais aussi d’inspirer d’autres personnes dans son village et au-delà.